Trois tablettes en planches de Lorraine

Une traversée du temps bibliothécaire de Tatiana Trouvé (1)

« Je veux en témoigner, il existe entre ce vieux bibliothécaire
et ses livres une relation que les lois de la physiologie
considèreraient comme impossible. »
Alberto Manguel, Chez Borges, Actes Sud, 2003, p.32.

Chez Borges, les livres n’occupaient que quelques coins discrets. « Conversations with Luis Borges » (2002) [1]
de l’artiste américaine Carol Bove m’y a fait penser. En 2004, l’exposition « Playlist », au Palais de Tokyo, « réunit des artistes qui travaillent avec des produits culturels – davantage qu’avec des matières premières ». Une sculpture de cette artiste américaine née en 1971, présentée pour la première fois en France, What the Trees Said [2], spécialement crée pour l’exposition, traversée des “Events of The Sixties”, est un bon exemple de travaux qui assemblent sur des étagères, des tablettes ou des tables, des choses empruntées à l’environnement culturel américain des années 60 et 70 : des groupes de livres, de magazines, des dessins, des combinaisons d’objets choisis, documents d’une histoire collective et individuelle.

La définition de l’image que je regarde, « Conversations with Luis Borges », ne permet pas d’identifier parfaitement les livres et les différentes choses disposées sur les trois tablettes. Je les “réinvente” sans m’inquiéter de l’authenticité documentaire et sans pour autant laisser libre cours aux récits et aux fantasmes.
Le nom de l’auteur de La Bibliothèque de Babel, inscrit dans le titre de la sculpture, guide mon expérience visuelle et desmodromique. Au premier coup d’œil optique donné à « Conversations with Luis Borges » je sais que « la bibliothèque est interminable » ; à la première vision haptique « The Whore of Babylon », soumise à un roi au goût excessif pour les matières nobles, me touche.
Prenant garde de ne pas remonter à la Genèse pour ne pas m’effondrer avec La Tour, je prends position sur la tablette du milieu, au niveau d’une sorte d’écheveau, juste à côté d’un métronome. Je suis devant l’image comme devant le temps, je regarde un temps bibliothécaire, une image réfracte une lumière sans figure et sans forme. La “photographie” possède son propre mouvement. Les choses matérielles visibles et mes représentations visuelles ne coïncident pas, c’est pourquoi je fais quelque chose pour regarder ce qu’il y a entre elles.

Sur les tablettes de Conversations with Luis Borges l’artiste a disposé 24 livres ; du temps je ne reconnais que les instruments de mesure. Deux ouvrages relevés ouvrent grand des photographies en noir et blanc. Je perçois deux images sans forme dont le rythme régulier des livres fermés tout autour transforme mes sensations de l’espace tridimensionnel. Une double page de corps en mêlées, des points, des lignes, des empreintes triangulaires, des angles, des coins, une écriture cunéiforme, des signes indissociablement sensibles et inintelligibles, ou intelligibles autrement pour peu que veille et sommeil s’emmêlent, scindent ma mémoire aveugle.
Les trois rayons interprètent une pièce où tout ce qui m’apparaît posé, disposé, composé, exposé, s’avère une acception du mot “tablette”. Sujet d’un verbe conjugué à l’imparfait duratif la petite planche destinée à recevoir des livres et divers objets convoque avec une voix silencieuse des tablettes de buis qui se substituent aux étagères. Une surface plane, de petites dimensions, recouverte d’une matière tendre, attend indéfiniment l’inscription du désir. J’écoute d’un livre à l’autre l’espace de silence ― Louons le bel oxymoron, hein ? ― Voir égale alors désirer longtemps.

Les deux étagères basses du salon de Borges contenaient, entre beaucoup d’autres, des œuvres de Stevenson et de H.G. Wells. À l’intérieur de celle-ci, La Machine à explorer le temps, les lecteurs découvrent un tas de poussière, “en même temps” que le narrateur, dans ce qui fut sans doute une bibliothèque, « vestiges délabrés de livres ». À l’intérieur de celle-là, Essais sur l’art de la fiction, le temps fait le reste, l’effort continu et dévoué l’y aide : toutes les pensées sont accaparées par l’occupation bien-aimée : « c’est l’aspect pratique de l’art : qu’il constitue pour le véritable praticien une inexpugnable forteresse. »
Un livre contient la promesse de tous les livres. Mais un livre et sa lectrice, même en pierre, ne sont pas éternels. Pendant qu’une lectrice, Aliénor d’Aquitaine [3],
lit un livre pour l’éternité, la Bibliothèque d’Alexandrie est reconstruite sans fin.
Une lecture apprise par cœur est inexpugnable même à 451 degrés Fahrenheit. Sans raccrocher une illustation ressassée à un propos qui n’est pas allégorique et qui se déroule sur un autre plan que celui des références didactiques, c’est l’acte de lectures qui est “éternel”. ― Cela devrait suffire à n’importe qui comme immortalité, hein ?

Ma position devant les tablettes se modifie sans cesse. Au-delà des deux étagères basses de “How People Get Power” [4] je perçois, avec cette photographie, une autre bibliothèque. La bibliothèque de Marcel Duchamp, peut-être.
Un cube emballé de papier kraft contient une urne de cendres. The Black Box (1961) de Tony Smith dialogue avec un komboloï, presque imperceptible en haut, à gauche. À côté, un écheveau encore, ou bien un « Sol LeWitt’s Wall Drawing », ou bien les ailes d’un moulin à vent donquichotesque, ou bien tous ces “objets” à la fois qui révèlent l’ombre d’une nuit blanche passée à tracer les traits d’un chemin sans but à atteindre sauf la manière d’avancer.
À nouveau, les deux livres de Wells et de Stevenson qui s’inclinent à droite sur la tablette haute vers la tablette basse. Couchés en dessous d’eux, deux livres en regard : L’Amateur de livres de Charles Nodier et Petite Philocalie de la prière du cœur d’une « foule de noms étranges » dont Philothée le Sinaïte, Celui qui inventa le verbe “photographier”, leur mise à plat révèle des vies secrètes.

Sur l’établi du créateur ce sont les contradictions qui sont fécondes. Sur l’établi du menuisier les tablettes sont presque toujours en planches de Lorraine parce qu’elles ont une densité appropriée et que ce bois parle à la varlope : il peut recevoir un beau poli tout en jouant un peu selon les alternatives de sécheresse et d’humidité.
Entre la dimension 2 (une surface) et la dimension 3 (un volume), « 4 entre 3 et 2 » : une tablette sans cesse à inventer, un monde intermédiaire, un espace inframince, La Quatrième dimension de Gaston de Pawlowski, « symbole nécessaire d’un inconnu sans le quel le connu ne pourrait pas exister. [ …] Cette variable dont l’existence est indispensable dans toute équation de l’esprit humain mais dont la qualité s’évanouit au contact des chiffres dès que l’on tente de lui donner une valeur particulière ».
L’œuvre de Tatiana Trouvé dure longtemps devant le temps, elle s’approche doucement, lentement. Elle demande un temps bibliothécaire producteur d’imagination artistique, d’arbitraire et d’expérience visuelle.

Me laissant prendre par cette dimension supplémentaire chargée de potentialités interminables, je reviens, à l’instant et tout le temps, au début du début de la lettre A,
L’Aleph, selon Borges, hein ? ― au petit coin discret où je peux lire à l’aveuglette des tablettes sans interruption.
Rémanence pousse un long cri horizontal entre le radiateur et le lit, et delà l’espace visible.



—  Jean-Pierre Bordaz, Elie During, Tatiana Trouvé « 4 between 3 and 2 », Coll. Espace trois-cent-quinze, Éditions du Centre Pompidou, 2008.

—  Alberto Manguel, Chez Borges, Actes Sud, 2003.

—  Alberto Manguel,
Une histoire de la lecture, Actes Sud, 1998.

—  Luciano Canfora, La véritable histoire de la bibliothèque d’Alexandrie, Éditions Desjonquères, 1988.

—  Jorge Luis Borges, La Bibliothèque de Babel, Fictions, Gallimard/Folio.

—  Jorge Luis Borges, L’Aleph, Gallimard/L’Imaginaire.

—  H.G.Wells, La machine à explorer le temps, Gallimard/Folio.

—  R.L. Stevenson, Essais sur l’art de la fiction, Payot Petite Bibliothèque, 1992.

—  Jonathan Swift, La Bataille des livres, Rivages poche Petite Bibliothèque, 2003.

—  Ray Bradbury, Fahrenheit 451, Gallimard/Folio SF.

—  Georges Didi-Huberman,
Phasmes, Les Éditions de Minuit, 1998.

—  Georges Didi-Huberman,
Devant le temps, Les Éditions de Minuit, 2000.

—  Petite Philocalie de la prière du cœur, Seuil/Points, 1979.

—  Charles Nodier, L’Amateur de livres, Le Castor Astral, 1993.

—  Marc Décimo, La bibliothèque de Marcel Duchamp, peut-être, Les Presses du Réel, 2002.

Tatiana Trouvé 4 between 3 and 2, Espace trois-cent-quinze, Centre Georges Pompidou, 25 juin - 29 septembre 2008
L’image révélée, Premières photographies sur papier en Grande-Bretagne, (1840-1860)
Musée d’Orsay 27 mai - 7 septembre 2008.
Carol Bove, Playlist, Palais de Tokyo Paris. 12 févr. - 25 avr. 2004

Babylone, Louvre, 14 mars – 2 juin 2008 ;
Babylon : Myth and Truth”, Pergamon Museum, Berlin, 26 juin – 5 octobre 2008.

Catherine Pomparat - 29 août 2008

[1« Conversations with Luis Borges »
« Son univers [de Borges] était entièrement verbal ; musique, couleurs et formes n’y entraient guère. Borges reconnut bien souvent que, en ce qui concerne la peinture, il avait toujours été aveugle. » Mais « pour un homme qui appelait l’univers une bibliothèque et qui reconnaissait avoir imaginé le paradis « bajo la forma de una biblioteca », les dimensions de sa propre bibliothèque paraissaient décevantes […] ». (Alberto Manguel, Chez Borges, Actes Sud, 2003, p.22 et p. 24-25)

[2Le titre de l’œuvre "What the Trees Said",

un des ouvrages éponyme qui la constitue, est un livre publié en 1971 où l’auteur, Stephen Diamond, raconte son expérience de “vie alternative” dans une ferme du Massachusetts. Les principaux éléments plastiques de cette sculpture sont un ensemble modulable de tablettes créées par le designer George Nelson.
Une sélection de publications “de l’époque” est soigneusement disposée sur les tablettes : « Germano Celant’s Art Povera ; Gayle Graham Yates’ What Women Want ; Herbert Marcuse’s 5 Lectures : Psychoanalysis, Politics, and Utopia ; The Tibetan Book of the Dead ; the Brian Doherty-designed box of Aspen magazine issues 5 and 6 ; Gaston Bachelard’s The Poetics of Space ; The Kama Sutra ; and Lehmann Hisey’s Keys to Inner Space. » (Brian Sholis, Flashart, oct. 2004)

[3Aliénor d’Aquitaine
kidnappée par les rêveries bibliothécaires d’Alberto Manguel [qui sera l’invité du Centre Georges Pompidou à l’automne ; Cf programme « Code couleur N°2 » p. 123] dans Une histoire de la lecture, l’image du tombeau d’Aliénor d’Aquitaine, « lectrice pour l’éternité ».
« Quelqu’un qui désire être immortel doit être fou, hein ? », disait Jorge Luis Borges à Alberto Manguel. (Chez Borges, livre cité, p.74)

[4“How People Get Power” (Carol Bove, 2003)
« L’ombre est la face secrète de la photographie », avait écrit André Rouillé dans un numéro de La Recherche photographique intitulé "l’Ombre" et prenant l’étymologie du mot photographie à revers.
Les « Rémanences » de Tatiana Trouvé, « véritables skiagraphies, tiennent à la fois du négatif photographique et de la scène de nuit, de la chambre à bulles du physicien et de la radiographie. » (Élie During, ouvrage cité dans la liste bibliographique ci-jointe). Si on peut y voir des fantômes, ce sont des “phasmes” , des apparitions, de petites expériences visuelles assez paradoxales, les “images nues” de Philothée : données par « la lumière ― phôs ― sans mesure et sans forme », à force de Prière du cœur et de lectures interminables des livres de Georges Didi-Huberman.
En tout cas de bien « belles images » et une exposition au Musée d’Orsay.