Pedro Kadivar | Vingt-septième nuit d’été

Il fut un jour où la vie me parut soudain tout à fait différente de ce qu’elle m’avait toujours paru être. À un moment où la mort semblait aussi loin que la naissance, il s’est imposé à moi avec l’évidence de l’ordinaire un sentiment de la vie tout à fait nouveau qui n’avait plus rien à voir avec la manière dont je l’avais toujours perçue, c’est-à-dire comme un composé d’éléments divers qui coulent, apparaissent et disparaissent dans l’entité limitée que forme ma vie à moi par le temps qu’il m’est donné à vivre (combien ?) avec la force primordiale en moi, fluctuante mais certaine, de tenir debout, un ensemble de perceptions horizontales traversées d’émotions verticales constituant le tissu de l’être que je suis. Cette vision, je la portais en moi comme une image qui s’était peu à peu forgée à mon insu et sur laquelle je n’avais moi-même aucune emprise. C’est au prix de sa propre désagrégation qu’elle se révélait à moi comme une part de moi-même. Une sensation très concrète, sans doute un tournant en moi sans bruit et parfaitement descriptible, un déplacement silencieux d’os à l’endroit d’une articulation vitale par un faux mouvement.

C’était l’année dernière, un après-midi de février, pendant que je marchais à Paris dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine. Cette phrase est venue de très loin se poser en moi : « Il fut un jour où la vie me parut soudain tout à fait différente de ce qu’elle m’avait toujours paru être. » La vie fut soudain réellement autre et dans la possibilité réelle qu’elle puisse être véritablement autre et que je vivais pleinement il y avait un bonheur totalement inattendu. De ce qu’elle m’avait paru être jusque-là je ne m’étais jamais vraiment soucié, je l’avais toujours vécue et regardée attentivement et souvent aimée, pensant la connaître de plus en plus ou de moins en moins avec le temps, sans jamais soupçonner que ce que j’en voyais et par conséquent ce que j’envisageais d’en faire pour la part dont il m’appartient de décider ne représentait en fait qu’une perspective relative, partielle, capable de se transformer par un simple déhanchement. Et qu’après tant d’années de vie (je ne suis pas vieux mais j’ai suffisamment vécu pour avoir le sentiment d’années qui passent) je puisse la découvrir tout autre, cela me montrait à quel point il était possible de l’envisager autrement et donc de la vivre autrement, que l’idée même de son immensité dont j’étais profondément convaincu jusque-là pouvait devenir un enfermement. C’était comme si vous découvriez que la maison où vous vivez est en réalité un volume sphérique et non pas cubique comme vous aviez toujours pensé, que le paysage dans lequel vous marchez est relativement plat et boisé et non pas vallonné et aride contrairement à ce que vous aviez toujours cru voir. La vie était soudain autre et moi j’étais autre à l’intérieur d’elle, avec elle. J’avais rarement vécu une telle fraîcheur.

Je venais de sortir d’une librairie. Claude Simon venait de mourir. On parlait un peu partout de sa mort et aussi dans cette librairie. La mort d’un grand écrivain. Une certaine manière d’aligner les mots pour en faire des phrases, un usage particulier de la langue, l’invention d’une langue propre qui continue à respirer, à vivre et croître, à devenir par delà la mort des organes qui l’ont écrite. Un autre écrivain, plus jeune que lui et même encore vivant, avait écrit sur lui et sa récente disparition, un texte en deux feuillets disponible en pile sur le comptoir du libraire. Il y évoquait les vastes étendues que sont les grandes œuvres, celles de Proust et de Balzac, celle de Faulkner, ces voix qui opèrent une incision sur la peau des choses et mènent à travers une fente très mince, presque invisible, à des espaces de vie que nul n’a jamais nommés.

Je continuais à marcher, tout cela s’était passé en un instant et n’était sans doute nullement perceptible de l’extérieur, je marchais exactement comme l’instant précédent où la vie était encore pour moi ce qu’elle m’avait toujours paru être, j’étais passant anonyme et silencieux sur le trottoir de l’ordinaire et l’événement décisif qui venait d’avoir lieu en moi demeurait parfaitement secret, invisible pour tout autre que moi. Le monde n’avait nullement changé, la rue s’allongeait devant moi, tout était comme avant, les arbres, les passants, et je marchais toujours au même rythme. À cet instant il m’est apparu que la vie elle-même ouvrait sans cesse et toujours à de nouvelles possibilités de l’envisager. Il y avait soudain du temps et de la place pour tout et la vie était l’infini temporel où il s’offrait à moi une multitude innombrable de vies.

1er septembre 2008