L’entretien n’est pas clos

Un texte à quatre mains, une table et deux chaises au moins, par Éric Pessan et Guénaël Boutouillet.

Il se dit

La vitesse de libération de la gravité terrestre

C’est une formule, elle tourne comme disque dans sa tête, c’est un slogan giratoire, courroie d’entraînement de pensée.


S.


(de penséeS – sa tête un centre d’entraînement de pensées plurielles.)



Pensant, il formule, il se dit :



C’est étrange, comment les choses ne s’enchaînent pas comme elles devraient.

(Choses plurielles, pensées plurielles.)

Celui-là d’hier au soir, j’ai plaisir à le revoir, j’ai lu tous les livres qu’il a publiés, j’ai une grande sympathie pour lui. Cela fait bientôt deux heures que dure la rencontre, j’avais promis de garder l’horloge à l’œil. Le contrat : une heure d’entretien, puis les questions du public et très vite l’on serait à la librairie, un verre de rouge à la main, du Bordeaux à coup sûr, non que j’aie espionné les bouteilles, mais c’est l’habitude de ce lieu.

Le contrat, le deal, l’engagement : c’est le socle, plus stable que la chose où s’asseoir. Un phare pour là-dedans où l’on n’est sûr de rien.

En place de quoi, nous parlons depuis bientôt deux heures, je peine à formuler les questions, et lui semble dérouté, il le dit à deux reprises. Je sens sa concentration, j’écoute ses mots : il hésite, s’en revient préciser une phrase formulée voici une heure, ne semble pas convaincu par sa capacité à évoquer ses propres livres.

Il se dit cela, il l’écrit. Sa main est courroie d’entraînement de ce qui sort du centre d’entraînement de la pensée.


Car s’il parle, souvent, et écoute,


j’écoute ses mots

Des fois il écrit on ne le voit pas c’est tôt, ou tard, ou comme il peut entre deux choses, c’est : assis pour l’essentiel, dos voûté courbé, en la scoliose du copiste, ou – ou c’est selon, on ne sait pas on imagine.

Mais il écrit – des preuves il y en a elles existent, elles peuvent être lues, voix haute, place publique.


Plus tard, lorsque viendra enfin le terme de l’entretien, une amie dira que nous étions trop proches, non par la parole, mais physiquement. Trop serrés l’un à l’autre, accoudés tous deux à une table trop courte. Nous manquions d’espace. D’air ? De recul ?

Mais des fois il n’écrit pas.

Une fois où il n’écrit pas : debout, se déplace, s’agite, pas à pas puis s’arrête, fait face souriante. Planent quelques inquiétudes qui posent une ombre sous le sourcil. Un peu s’inquiète et ça se voit, mais en même temps rassure, on va faire comme ça ne t’inquiète pas, rassurer se montre, il s’y efforce : il mouline gracilement, enveloppant, des deux bras dans la discussion.


Puis cesse de s’agiter, s’asseoit, sans se racler la gorge dit Hum – et d’autres mots arrivent, suivent Hum.

Hum a permis les mots lancés dans l’air, Hum l’onomatopée du raclement de gorge, volontaire, dans les phylactères des bandes dessinées.

Hum prend parole et place, en douceur, à distance, permet de commencer c’est un signal, Hum lancé c’est commencé Hum On peut commencer.



Hum n’est pas accusateur, à la différence de Hum Hum, témoin perfide qui se signale et dit la faute, adultère ou propos inconvenant.


Il écoute et tente ainsi de dire : on peut commencer, on écoute.

Pour l’heure, nous y sommes encore, il confie de très belles choses, et pas seulement sur ses livres, sur la littérature en général, sur le monde, sur la tromperie qu’il y a de vouloir dire le monde dans les livres alors que l’on devrait l’y évacuer, que l’on devrait écrire sur rien, sur le vide. Ce qu’il dit m’apparaît d’une évidence formidable. L’écriture serait d’une pureté extraordinaire, elle vivrait par les mots, et par leur agencement en phrases rythmées.

On écoute. Strates d’écoute : qui en face écoute quoi, il faut qu’il écoute leur écoute, se dit-il – mais il écoute celui-ci, celui-ci qui parle serré, comme si leurs courroies d’entraînement s’étaient mêlées.


Comment Écouter commence.


Écouter se marque, se marque par : les bras / les doigts, les yeux le menton, hoché, le corps écoute, c’est en politesse, en signal : Hum se véhicule sans être dit, en silence, Hum insonore, paradoxe doublé : il n’est pas chose si facile d’intimer le silence sans faire le moindre bruit.
Ecouter continue par : lire. Lit comme on ferait semblant de lire, lire ferait Hum – mais pas seulement, car lire pour rien que la tension, pour rester sous tension, ce Lire-là fait lire, fait exister ce qui est lu, réapparu soudain autre, neuf.

Découvre ce que tu connais déjà.

Oui c’est là-dedans qu’il y a tout, tu le sais mais ne t’embrouille pas, pas maintenant quand il faut rester sous tension pour tenir sous couvert la prochaine question prête à fuser – à fuser tranquille, fuselée étincelant dans l’air pour toucher au but en douceur : une question à proprement parler brillante.

Ce qu’il dit suggère que la littérature ne doit pas plus imiter le monde que la peinture n’est censée le faire. Il évoque à cet instant un idéal. La perfection d’une idée, une fantastique utopie littéraire que ces livres, l’un après l’autre, tentent d’atteindre. Mais, il reformule, prend peur d’être mal compris. Et moi, plutôt que de me taire, j’insiste, avance des questions qu’aucun point d’interrogation ne conclut. Sans doute je continue parce que c’est mon métier, là, ce soir, de poser les questions, alors que je n’ai qu’une envie : me lever, aller m’asseoir dans le public et écouter une parole tenter de délimiter l’horizon d’un idéal.


Il faut qu’il mette comme de l’ordre dans ses courroies, il y a matière à y aller, s’asseoir, bouillir immobile – écrire.


Car d’autres fois il écrit on ne le voit pas c’est tôt, ou tard, ou comme il peut entre deux choses, c’est : assis pour l’essentiel, dos voûté courbé, en la scoliose du copiste, ou – ou c’est selon, on ne sait pas on imagine. Mais il écrit – j’ai des preuves, je peux vous les lire.


Celui-ci parle, tout à la fois s’énerve des trahisons de sa parole qui ne se superpose pas exactement à la précision de ses pensées, et se laisse porter par cette recherche. Tout à l’heure, lorsque je dirai stop un peu brutalement, lorsque je ferai remarquer que cela fait deux heures que nous parlons, Il dira pour lui-même qu’il se sent en apesanteur.

Assis ne pas s’avachir, ne t’avachis pas, assis ne s’avachit pas, une fois même se cambre, une seconde fois se cambre. Cambré à deux reprises, dans le temps d’une phrase dite, phrase importante ou pied d’appel de la suivante, importante – la cambrure c’est l’influx nerveux qui dit Hum à la colonne vertébrale, qui tient debout même assis, debout même dans l’apesanteur.

Il parle encore, l’entretien n’est pas clos, j’en profite pour l’écouter, pour oublier mon rôle d’agent de liaison, je sais que j’assiste à quelque chose de rare : un auteur occupé à répondre à mes questions. Et non, comme c’est si souvent le cas, un auteur qui ressort son discours tout fait, un auteur qui dit ce qu’il a à dire sans se soucier vraiment des questions. D’ailleurs, même ça (l’auteur qui dit ce qu’il a préparé) n’est pas forcément signe d’une mauvaise rencontre, je le sais, je le comprends. Ce n’est pas simple de tenir un discours sur ses propres livres, de faire de la théorie sur soi, un autre l’a exposé le mois dernier : trop vouloir en savoir sur soi peut être asséchant. Alors, souvent, l’auteur se planque derrière un discours tout fait. Nous en parlerons tout à l’heure avec celui-ci, je lui confierai mon expérience d’avoir fait une fois une tournée en lycée, d’avoir répété une à deux fois par jour pendant dix jours la même chose. Très vite, j’ai appris que certaines façons de parler de mes livres étaient mieux perçues que d’autres. Très vite, je m’en suis tenu au même discours, répété. J’ai arrêté juste à temps, juste au moment où je me suis mis à redire une plaisanterie qui avait beaucoup plu la veille.

Parler commence – parler commence par ne pas dire (disant je ne sais ce que veut dire…) Puis il faut reculer les micros, c’est dit, puis fait.

Les micros reculés, parler continue par : dire, énoncer, présenter, dire je, dire il, dire nous, raconter, décrire puis annoncer, dire vous, dire finir, dire je vais finir, puis :

finir.


Pas de généralité, ce n’est pas forcément une mauvaise chose d’avoir son discours déjà prêt, puisque l’on accepte l’entretien, puisque les lois de la promotion et de la représentation obligent un auteur à savoir dire des choses de ses livres. Cela devient caricatural parfois, j’en ai interviewé plusieurs qui forçaient les choses, qui cabotinaient, qui roucoulaient leur récitation si creuse.

Entre commencer et finir qui sont ce qui existe, qui bornent avec le contrat, ce qui se passe ça dépend.

Le plus rare est que le discours naisse à l’instant précis de la question. C’est le cas ce soir depuis bientôt deux heures. Nous sommes surpris tous deux des directions de la conversation, j’en prends brusquement conscience lorsque je réalise que j’ai quatre pages de notes devant moi, quatre pages avec des réflexions, des questions au sujet des livres de celui-ci et que ces quatre pages là, je ne m’en suis pas encore servi. Deux heures que nous parlons et je n’ai pas encore posé une seule des questions que je prévoyais poser. Tout à démarré par la lecture d’un texte inédit, tout s’est enchaîné, tout s’est développé, et nous flottons, l’un et l’autre, délivrés des pesanteurs.
La carafe est vide, bientôt je dirai stop, tout simplement stop. Celui-ci quittera la salle avec l’impression d’avoir été si peu clair. Moi avec l’impression de n’avoir rien animé. En fin de soirée, nous referons le débat, nous rendant compte que des choses avaient été dites. Le lendemain, je serai très heureux d’avoir appris à voler, deux heures durant, délivré de la gravitation.



Brillant non de vanité mais de nécessité à faire lumière. Il ne s’agit pas d’une discussion, nous ne sommes ni au coin d’une rue ni entre deux portes (ni entre deux potes), là où les discussions d’ordinaire se tiennent, nous ne sommes pas d’ordinaire, tout juste le mimons-nous, l’ordinaire.




La lancer est dans le regard et le geste, hochement suave du menton, insisté selon la confiance dont est muni l’autre : en cet endroit où il est assis face à l’autre (l’autre qui toujours dit qu’il écrit, lui est invité à parler d’écrire), toute portion de son corps long est louable, peut servir au mieux-être de l’autre, les parties supérieures pour l’essentiel, menton hoché, yeux fixés attentifs main sous menton hoché encore mais gaffe à n’en faire pas trop dans le hochement : se méfier du syndrome petit-chien-sur-plage-arrière : il faut servir et petit-chien-sur-plage-arrière sert, il faut le reconnaître, fort peu. Car c’est l’autre qui compte, essentiellement. En sortir l’essence. Poser question : à cela sert d’écouter attentivement, d’une attention si marquée surjouée pour dire Hum à l’autre, aux autres qui regardent, à sa propre épine dorsale.


j’écoute ses mots

Après c’est en rythme surtout, qu’il faut continuer de servir. Pas là pour se contenter d’une réponse, même belle, même imaginons tragiquement belle et qui le plongerait sur sa propre feuille tant serait grande l’interrogation posée par cette réponse et spectral son écho, même si la réponse est pour lui, ne cause qu’à lui, ne concerne que son écriture et ce qui n’attend que lui, à la table où il l’a laissé pour venir dodeliner-rebondir ici, même si la réponse imaginons suffisait pour se taire se relever se saluer et s’en aller ailleurs, heureux. Même en ce cas d’inattendu bonheur, il ne se laisse pas aller à se voûter – aussi parce qu’en les deux stations, assis-l’épine-dorsale-tendue et assis-voûté-copiste-un-peu, il lui faut en général s’asseoir derrière un volant, où la posture est tout autre.

l’impression de n’avoir rien animé

Des fois il écrit, tout à l’heure il écrit se dit-il, tâtant mentalement cette partie de lui, petit moteur ou précieux gollum, qu’a éveillée un instant, une phrase relue, une réponse – ou même, et ce n’est pas vanité, sa formulation d’une question – la formulant à l’intention de l’autre, de servir l’autre et la parole publique, il se l’adresse en voix off autrement tournée, elle résonne en son dos tenté de se laisser aller, de se laisser aller vaquer, mais non, tout à l’heure se dit-il, il écrit, tout silence, empli des bruits du monde dans lui il écrit. Tout tient en son dos tendu, en cette tension entre postures qui durera encore le temps d’écouler la parole, de solder les comptes de l’intelligible, de l’adresse, du public.

délivré de la gravitation

Tout à l’heure, se dit-il, il écrira. Seul. Seul enfin. Pour qu’en silence s’éploient les forces de frottements contenus, et que sortent les bruits du monde. Le propre d’une caisse de résonance : d’être tendue, puis, détendue.


Hum, dit-il.


Oui.


Alors. Il faut dire nous, il faut dire vous, il faut restituer encore – mettre en espace, en somme – ce qui s’est passé de commun.
Nous, dit-il, vous, merci.


Sourire. Des fois crispé – mais autant soulagé, dans ces cas. Mais toutes les fois toutes, pas d’exception, il sait que,


A bientôt


Il sait que, à tout de suite,





tout de suite, assis, ailleurs.



Éric Pessan est romancier, auteur de nombreuses contributions sur remue.net


Guénaël Boutouillet est membre du comité de rédaction de remue.net.

Guénaël Boutouillet - 10 septembre 2008