Des minutes de sable immémorial


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Une traversée du temps bibliothécaire de Tatiana Trouvé (2)

« Donc, si vous voulez, mon art serait de vivre ;
chaque seconde, chaque respiration, est une œuvre qui n’est inscrite nulle part,
qui n’est ni visuelle, ni cérébrale.
C’est une sorte d’euphorie constante. »
Marcel Duchamp, cité par Marc Décimo,
Le Duchamp facile, Les Presses du réel, 2005, p.101.

Tatiana des premiers instants, je suis à toi de nouveau ! Au réveil, vers les cinq heures, je me frotte les yeux, bouleversé jusqu’au fond des prunelles. Quelque chose me regarde et me jette hors du lit. Je ne sais pas qui je suis. Il faut savoir échapper, rompre avec le passé simple, couper avec la famille, le groupe et les conceptions artistiques qu’ils véhiculent. Je me suis réveillé ce jour sous le signe d’une constellation sensuelle, lumineuse, incessante et radieuse. Je m’étonne de me voir si gai. La gaieté du caractère est un trésor inestimable. Sous une pluie de grains de sable noir et brillant, ton sourire se perd dans la nuit des temps. Je ne sais pas où je vais. Du champ magnétique de mes désirs matinaux émergent deux formes identiques de sablier.

Moi aussi, tout d’abord, j’ai cru voir deux sabliers. Mais je me suis ressaisie, nue vite, devant l’image. L’association forme/fonction conditionnée par des critères de goût, de bienséance et de savoirs conformes aux circonstances culturelles, ne m’a pas aveuglée longtemps. La peinture de Vanités n’est pas actuelle et l’allégorie temporelle a fait son temps. D’ailleurs, les grains de sable proviennent et coulent directement d’un trou perforé dans les deux murs frontaux de l’Espace trois-cent-quinze. Les deux tas de sable se forment librement, sans réceptacle. Une fonction de la coulée noire et brillante et de sa conséquence physique, impossible à supposer avant de s’y trouver devant, m’est apparue très lentement : le « passage du temps du temps au temps de l’espace ».

Ce que contemple le sablier, c’est ma faculté d’arrêt sur image, une curiosité en miroir. Il m’arrive exactement ce que je fais aux choses et aux personnes. Je ne vois ma vie qu’en la faisant. Tatiana des premiers instants, ma très chère, ton comportement est le mien ! Les formes du sablier existent sans critères pré-jugés et sans ordres pré-établis. Je m’arrête avec elles. Un instant, seulement. Mon album de vues reste toujours ouvert et inaccompli. Je déambule à l’intérieur de tes “Deployments”. Tes espaces combinatoires contorsionnent mes intensités visuelles. Le vers luisant n’éclaire qu’en aimant. Je suis le polisseur de tes miroirs. La politesse de l’esprit est une espèce de souplesse intellectuelle qui bande les organes du corps et de la tête. Entre matière et mémoire au seuil d’une expérience autant physique que mentale, je suis ton soigneur de gravité polisson.

Intégrer dans l’image de ce que j’ai cru voir des minutes de sable : voilà, en effet, qui peut caractériser mon expérience visuelle de « 4 between 3 and 2 ». Même les dessins à la mine de plomb ― dont la série « Rémanence » ― accrochés bas, pour que les regardeurs y entrent par répétitions et différences quelle que soit leur hauteur de vue, appellent la sensation d’un grand flux dont les innombrables particules se brisent sur une cloison centrale. Cette construction métallique noire, travestie en échafaudage, n’échafaude rien que des espaces vides et des traversées indécidables. Les éclaboussures d’une lumière négative, lueur d’effacement, se répercutent indéfiniment ailleurs, en un lieu autre et en un autre temps. Cet éclairage asperge les yeux des spectateurs et dément les effets de vision au fur et à mesure qu’il les affirme.

Quand la fumée de tabac sent aussi de la bouche qui l’exhale, ho ! ho ! Tatiana des premiers instants, je pense à toi ! Avais-tu toi aussi une mère aux regards mortifères devant « la cosa piu’bella del mondo » ? Tu ne te poses pas la question, tu fais ce que tu as à faire : cette corde raide qui s’élève en courbe légère, en dépit des boulets qui la fixent au sol, ligne passagère, incident intermédiaire, contrariété vite oubliée, matière échevelée à la surface d’un plan ondoyant, ces pinces crocodiles peintes en noir posées, hirondelles sur des fils électriques aux dernières clartés du jour, sur la traverse horizontale d’un tréteau en bois peint en noir qui dessinent ensemble l’ombre venue d’un lointain atelier, ce projecteur électrique, structure acier adaptable à toute surface hors-sol qui grille une ampoule trop faible pour un courant trop fort, “dropping” fumeux d’incendie de mur bas ; etc., etc.

Il vient de faire un gros orage. Ma bibliothèque qui est mon atelier est devenue sombre. Les choses s’élucident dans l’ombre. Sur ma table de travail, un établi de menuisier, une accumulation de livres dessine en flou le flux de la poussière de graphite. Ma boîte à outils reste inactive quelques instants, ensevelie sous un tas d’atomes étincelants. Auréolée de noir, car l’image est encore latente, la poussière me montre le lien de la lumière avec la suspension. Lucrèce a écrit ce suspens il y a bien longtemps. Une pause du temps, un instant, un intervalle, un espace inframince (puisqu’il faut bien écrire l’adjectif qui convient), la matière même qui fait voir — la matière grise — des supports palpables, des corps concrets, mènent une danse désordonnée sans commune mesure avec la « polka des lampions ». Souvent, un détour par une lampe à essence avec un bec Auer “anormal” est nécessaire pour comprendre le principe “normal” d’un Gaz d’éclairage.

J’ai toujours été intéressé par les mécaniques, par les pièces en mouvement perpétuel qui ne ressemblent pas à autre chose qu’aux mouvements produits par les choses. Tes Palais des glaces non plus ne sont pas symboliques. Ma Tatiana des premiers instants, j’y suis accro à tes miroirs obliques : le fou se déplace en diagonale ! Parfois un Célibataire au corps incliné devant tes couloirs de lumière sans fond, ne voit pas le dispositif, l’impossibilité perspective de regarder La Mariée au fond et perpendiculaire à l’alignement. Alors, je le prends par la main et je lui dis comment, grâce au miroir quatrièmement dimensionné, son œil peut fixer ce phénomène. Les constructions en miroirs introduisent à une lucidité de la vie d’un autre ordre. Aucun ordre n’est innocent, pas même celui d’une inclinaison personnelle. Les limites de l’espace et du temps reculent selon la portée de cette inclinaison, et au-delà… oh ! là ! là !

L’esprit exalté, le pouls fort, la santé bien meilleure, le regard éthéré, je vois quatre entre trois et deux. Je sais l’instabilité des mots entre images et textes, je sais que les valeurs esthétiques fluctuent, je sais Le Soleil noir et la théologie négative, je sais l’oscillation indistincte entre les instants du temps, mais je ne sais pas ce qui s’écrit quand je regarde. Simplement, je respire. Avec chaque minute de sable immémorial, rien ne va plus de soi, une autre dimension, la quatrième, peut-être, dessine mon emploi du temps. Entre le littéral et le figuré, entre le réel et le fictif, ça se disloque : « Le falot bâille et souffle la lueur, et apparaissent les hauts plafonds et les murs nus ; et les marches des escaliers et leurs ombres se détachent alternatives, blanches et noires comme un clavier. » Il faut sans doute le temps bibliothécaire d’une vie pour résoudre avec humour quelques énigmes.


—  Jean-Pierre Bordaz, Elie During, Tatiana Trouvé « 4 between 3 and 2 », Coll. Espace trois-cent-quinze, Éditions du Centre Pompidou, 2008.

—  Witold Gombrowicz, Moi et mon double, Les éditions Ch.Bourgois/L’œil de la lettre, 1990.

—  Marc Décimo, Le Duchamp facile, Les presses du réel, 2005.

—  Alfred Jarry, Les Minutes de sable mémorial, Œuvres, Robert Laffont/Bouquins, 2004.

—  Tatiana Trouvé, Lapsus, MAC/VAL, Musée d’Art contemporain du Val-de-Marne, 2007.

—  Henri Bergson, La Politesse, Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2008.

—  Marcel Duchamp, Notes, Flammarion/Champs, 1999.

—  Alberto Manguel, Dans la forêt du miroir,
Actes Sud/Leméac, 2000.
— Lucrèce, De la nature, De rerum natura, GF Flammarion, 1997.

—  Étienne-Jules Marey, Le mouvement, Éditions Jacqueline Chambon, 1994.

—  Georges Didi-Huberman, Laurent Mannoni, Mouvements de l’air, Étienne-Jules Marey, photographe des fluides, Gallimard, 2004.

—  Sans commune mesure, « Image et texte dans l’art actuel », Éditions Léo Scheer, 2002.

—  Le Soleil Noir, Catalogue Carré d’Art, Nîmes, 1993.

—  Thomas de Quincey, Le mangeur d’opium, Éditions Mille et une nuits, 2000.

—  Rudy Rucker, La quatrième dimension, Éditions du Seuil/Points Sciences, 1985.

Tatiana Trouvé « 4 between 3 and 2 », Espace trois-cent-quinze, Centre Georges Pompidou, 25 juin - 29 septembre 2008
Exposition Tatiana Trouvé, FRAC des Pays de la Loire,
du 6.07 au 12.10.2008
Tatiana Trouvé, aujourd’hui, hier ou il y a longtemps,
12 mars - 11 mai 2003, CAPC-Musée d’art contemporain de Bordeaux
[catalogue par Elie During et Maurice Fréchuret]
Rencontre avec Tatiana Trouvé 10 janvier 2001, à l’ENBA Lyon.
Mouvements de l’air Etienne-Jules Marey (1830-1904) photographe des fluides

Catherine Pomparat - 11 septembre 2008