« le sommeil était là quelque part, par-delà la courbe de la terre »

  Histoire de David Janiak :

Suspendu au balcon d’un immeuble de Central Park ouest.
Suspendu au toit d’un ensemble de lofts dans le quartier de Williamsburg, à Brooklyn.
Suspendu aux cintres, à Carnegie Hall, pendant un concert, au-dessus des cordes en émoi.
Suspendu au-dessus de l’East River, depuis le pont de Queensboro.
Assis sur le siège arrière d’une voiture de police.
Debout sur la rambarde d’une terrasse.
Suspendu au clocher d’une église dans le Bronx.
Mort à trente-neuf ans, apparemment de causes naturelles. […]
Suspendu au parapet d’un taudis à Chinatown. […]
Mort à trente-neuf ans. Aucun signe suspect. Maladie de cœur et tension trop élevée. […]
Non-lieu pour la plupart des accusations. Amendes et avertissements. […]
Suspendu à la balustrade d’un jardin sur le toit à TriBeCa.
Suspendu à une passerelle piétonne au-dessus de FDR Drive.

  David Janiak est l’homme qui tombe, l’homme qui se suspend et qui tombe, qui meurt, pas d’être tombé, on l’a lu, peut-être de cet acte : se suspendre et tomber. C’est un artiste de rue qui, dans le roman de Don DeLillo [1], accomplit, trois ans après les avions, des chutes en solitaire. On ignore pourquoi. Il ne prévient pas, n’alerte aucun journal, aucun photographe. Ceux qui passent ce jour-là dans tel ou tel endroit le voient, parfois les seuls voyageurs d’une rame de métro qui ont à peine le temps de comprendre ce qu’ils ont vu. Sans doute certaines de ses performances n’auront-elles été vues par personne, pas même par le romancier ni par Lianne, elle qui les énonce dans la troisième partie du roman qui porte ce titre : « David Janiak ».

  La deuxième partie s’intitule « Ernst Hechinger », c’est le vrai nom de l’amant de Nina, la mère de Lianne. Autrement, il se fait appeler Martin. Il fait du commerce international d’art. Dans sa jeunesse il a peut-être appartenu à un mouvement activiste d’extrême gauche.

  La première partie s’intitule « Bill Lawton », c’est ainsi que Justin, le fils de Lianne et de Keith, et les Faux Jumeaux ses amis appellent, en déformant son nom qu’ils ont mal compris, Ben Laden. Avec des jumelles, les trois enfants guettent les avions dans le ciel de New York, ils ne veulent pas rater les prochains qui s‘attaqueront à d’autres tours de la ville.

  Le roman commence le 11 septembre 2001.
  Keith se trouvait dans une des Twin Towers au moment de l’attentat. Après être sorti de la tour, il a marché dans les rues, est allé jusqu’au domicile de Lianne dont il était séparé depuis trois ans. Il a sonné. Elle était là, elle lui a ouvert. Il portait une mallette qui ne lui appartenait pas, dont il ignorait comment elle s’était retrouvée dans sa main valide. Lianne l’a conduit à l’hôpital.

  L’impact des deux avions a fait exploser les matériaux dont les tours avaient été construites, a fait éclater la vie de chacun et la compréhension qu’il en avait, mais sans doute cette compréhension avait-elle déjà disparu, sans doute les romans de Don DeLillo racontent-ils depuis un certain temps la non-compréhension destructrice à l’œuvre dans ce monde.

  Dialogue entre Lianne et son fils Justin :

« Qu’est-ce qui t’a le plus intéressé dans tout ce que tu as appris à l’école ? Depuis le commencement, les premiers jours.
— Le plus intéressé.
— Le plus marqué. Je t’écoute, petit futé.
— Tu parles comme papa.
— Je fais le remplacement. J’ai la double casquette.
— Quand est-ce qu’il revient ?`
— Huit, neuf jours. Alors, le plus intéressant ?
— Le soleil est une étoile.
— Le truc le plus formidable que tu aies jamais appris.
— Le soleil est une étoile, dit-il.
— Mais ce n’est pas moi qui t’ai appris ça ?
— Je ne crois pas.
— Tu ne l’as pas appris à l’école. C’est moi qui te l’ai enseigné.
— Je ne crois pas.
— Nous avons une carte des étoiles accrochée au mur.
— Le soleil n’est pas sur le mur. Il est là-bas. Il n’est pas là-haut. Il n’y a pas de haut ou de bas. Il est juste là-bas.
— Ou c’est peut-être nous, dit-elle, qui sommes là-bas. Ce serait sans doute plus proche de la réalité des choses. C’est nous qui sommes quelque part là-bas. »

  L’homme qui tombe est composé d’une succession de courtes séquences autonomes.
  Présence et parole sont données à Keith, à Lianne, à Justin, à Nina et à Martin, à Florence la femme à qui appartenait la mallette rapportée par Keith, aux participants de l’atelier d’écriture qu’anime Lianne, à l’éditrice pour qui elle travaille, aux compagnons de poker de Keith. Quand c’est nécessaire, Don DeLillo précise : « La conversation entrecroisée se poursuivait » ou « Son souvenir s’achevait là ».
  Dans le dernier chapitre de chaque partie, présence et parole sont également données à ceux qui se trouvaient dans les avions, Amir et Hammad, jusqu’à l’impact où ils les cèdent à nouveau à Keith, dans la tour.

  Il est également question de Giorgio Morandi :

« Je regarde ces objets, des objets de cuisine mais sortis de la cuisine, libérés de la cuisine, de la maison, de tout le côté pratique et fonctionnel. Et je dois être revenu dans une autre zone horaire. Je dois être encore plus désorienté que d’habitude après un long vol », dit-il. Il [Martin] se tut un moment, puis reprit : « Parce que je vois sans cesse les tours dans cette nature morte. »

  Et nous lecteurs, dans l’homme qui tombe, dans les dialogues de Justin avec sa mère, avec son père, dans les conversations de Lianne avec sa mère, avec Martin, dans les parties de poker de Keith, dans l’aventure amoureuse de celui-ci avec Florence, dans les déambulations des uns et des autres à travers New York – dans chaque scène, à chaque ligne, nous revoyons les tours qui explosent comme nous les avons vues, où que nous soyons et à n’importe quel moment que c’était.
  Et nous les voyons, nous les lisons d’une autre manière encore : natures mortes selon le vocabulaire plastique conventionnel mais aussi, comme dans les tableaux de Morandi, vibrations de la lumière à la surface du texte, de la ville, jusqu’à atteindre leur qualité sonore dirait-on, à la fois impitoyablement abstraite et terriblement représentative dans ses effets, encore un monde, oui, mais un monde délié jusque dans ce roman qui le raconte.

« Les gens lisent de la poésie. Des gens que je connais, ils lisent de la poésie pour adoucir le choc et la souffrance, cela leur procure une sorte d’espace, quelque chose de beau dans le langage, dit-elle [Lianne], qui leur apporte du réconfort ou de la sérénité. Je ne lis pas de poésie. Je lis les journaux. J’enfonce ma tête entre les pages et je deviens folle et enragée.
— Il y a une autre approche, qui consiste à étudier la question. Prends tes distances et réfléchis aux éléments, dit-il [Martin]. Froidement, lucidement si tu y arrives. Ne te laisse pas démolir. Examine les données, mesure-les.
— Les mesurer, dit-elle.
— Il y a l’événement, il y a l’individu. Mesure-les. Laisse-les t’enseigner quelque chose. Regarde bien. Mets-toi à niveau. »



Lire aussi « l’ascension sur un mot et la chute sur une syllabe » à propos de Cosmopolis.

Entretiens avec Don DeLillo sur Mediapart.

Lire « L’homme qui tombe et son histoire » dans les Carnets de Jean-Louis Kuffer.

Dominique Dussidour - 12 septembre 2008

[1Actes Sud, roman traduit de l’américain par Marianne Véron, 2008.