François Bon | Rock’n roll, un portrait de Led Zeppelin

  Dans la très grande bibliothèque de François Bon, il y a les textes écrits par Rabelais, Balzac, Saint-Simon.
  Il y a ceux de Proust, Kafka, Baudelaire, Nerval, Rimbaud, Michaux qu’il nous a donné à relire dans le récent Tumulte.
  Il y a ceux de nos contemporains, Serena, Delaume, Chevillard, Detambel, Koltès, Claro, Kaplan, Emaz, qu’il lit, pour certains qu’il publie.
  Il y a Hammers of the Gods, Led Zeppelin Unauthorized de Stephen Davis, Led Zeppelin, From Early Days to Page and Plant de Ritchie Yorke, Led Zeppelin, Heaven and Hell de Charles Cross et Erik Flannigan, Led Zeppelin, Dazed and Confused de Chris Welch, quelques titres de la bibliographie « succincte » de Rock’n roll, un portrait de Led Zeppelin [1].
  Ensemble ils constituent la très riche histoire de la littérature que François Bon convoque dans chacun de ses livres, une histoire à trois dimensions, la verticale de l’héritage, l’horizontale de l’échange, la transversale biographique.
  L’un n’épuise pas, n’écarte pas l’autre.
  L’un ne se referme pas quand l’autre s’ouvre.
  Ils se conjuguent, s’accueillent, se montrent pleins de curiosité et d’étonnement à se découvrir si proches.

17. Écrire le rock : les tambours d’Arthur Rimbaud

Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie : c’est Arthur Rimbaud qui invente le rock en littérature.
Aphorisme de John Bonham [2] : « Be loud… Jouer fort. »
Écrire lourd, comme Bonham joue lourd, faire un gros livre, où on ait le temps de s’installer, et y convoquer les tambours de la langue. Ne pas simplifier la langue, ne pas se la jouer argot ou popu. Laisser à la grammaire le soin de faire surgir les silhouettes, d’interroger sur les êtres.
« Oh, Baby, it’s cryin’ time. Oh, Baby, I got the fly.
Got to try to find a way. Got to try to get away.
 »
On a devant soi les interviews, la masse des témoignages, des photographies existent par milliers (on les a même tout nus, du moins, Robert Plant exhibant son anatomie, et il l’a généreuse – ou le même jouant au football, ou Jimmy Page et lui-même traînant leur sac à dos au Maroc, on les a vus en transe sur la scène comme au repos verre en main : mille, deux mille, des milliers de photographies disponibles, mais jamais celles qu’on voudrait). On réécoute les musiques. Il faut décortiquer les carapaces, ouvrir les silences, pour approcher ce qui tiendrait de ce qui tous nous relie : les hasards et le destin, l’arbitraire où parfois on se jette sans savoir ni pourquoi on le fait, et qui rétrospectivement se révèle nous avoir révélé à nous-même. Cette tâche, la littérature y a trouvé depuis toujours son essence ou son terrain, parce que ce qui va d’un être à l’autre, c’est le langage, et que sa fonction est d’ouvrir le langage, d’en faire diffracter les transparences, et qu’alors, renvoyant à celui qui l’énonce, elle laisse un instant à cru ou à nu ce vieux mystère humain, qui nous fait marcher avant.
Et ce que Rimbaud fait surgir en trois mots, Départ pour le bruit neuf…, nous faut-il l’entendre dans :
« Going, going to Chicago… Going to Chicago… Sorry but I can’t take you…
Going down… going down now… going down…
 »

  Avant le « portrait » [3] de Led Zeppelin il y a eu la « biographie » de Bob Dylan [4] :

Pourquoi il faut lire Villon et Rimbaud n’est pas tant la question : ce qu’il faut y lire, oui. Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie : si Dylan peut déjà dire à Ginsberg ce qu’il doit à Rimbaud, Ginsberg dispose du bagage théorique pour le faire passer du Bateau ivre et des alexandrins sur la fugue et la grand-route du On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans aux constructions narratives bien plus complexes des Illuminations (painted plates). Et le Testament de Villon, à quoi Ginsberg l’introduit comme à une source fondamentale de Rimbaud, ce n’est pas le même usage de la récurrence que ce qu’il pratique dans ses talkin’ blues ?

  encore avant, celle des Rolling Stones [5] :

Keith [Richards] est déjà assez mûr pour savoir ça, qui vaut pour le poète ou le romancier comme pour le musicien : ces choses prises à la nuit, on ne doit pas les laisser partir. C’est sur l’instant qu’il faut en capter la trace, sinon l’illusion qu’elles nous laisseront restera comme ça une lueur vague et sans matière.

  Chacun aura rencontré « ces choses prises à la nuit », elles appartiennent à ce réel qui « n’existe qu’à condition qu’on le raconte [6] ».
  Ainsi vont pour lui, pour nous, les récits de l’histoire en cours, rock’n roll included, ainsi se construit le réel de l’histoire de la littérature.

Dominique Dussidour - 13 septembre 2008

[1Vient de paraître aux éditions Albin Michel, 2008.

[2Batteur du groupe Led Zeppelin. Extrait de Rock’n roll, un portrait de Led Zeppelin, Albin Michel, 2008.

[3de groupe… avec micros et batterie

[4Albin Michel, 2007.

[5Fayard, 2002.

[6Bob Dylan, une biographie, page 10, ouvrage cité.