« tout a été dit, mais pas vraiment »

Avenue de la mer de Michèle Sales vient de paraître aux éditions de l’Atelier In8.

Dans l’hommage à Marguerite Duras, vous lirez Vous êtes là, sur le balcon des Roches Noires, des liens vous conduiront vers les premières pages de Avenue de la mer.


  « tout a été dit, écrit Michèle Sales, mais pas vraiment », et on va le redire, le récrire. On récrit sans cesse. Sa propre histoire, celle des autres, et la façon dont on l’a construite ensemble autrefois. On croyait l’avoir oubliée mais on la relit, on l’a bien écrite, alors on la récrit une fois encore. Ça n’a pas de fin, on croit l’avoir oubliée mais sans cesse quelque chose survient, quelqu’un arrive, quelqu’un revient, soi, s’étonne, pose une question et reprend le fil, ici de la Normandie, de l’hôtel des Roches Noires, de Marguerite Duras, de plus en plus inépuisable.

Ce que la mémoire se récite jusqu’à en perdre le sens, jusqu’à croire que rien n’a existé, un vieux film des années soixante. Lumières jaunes et bleues dorées. Solarisation brutale de scènes. Sur la plage, parler. Les mains qui s’approchent. Marcher le long de la route. Avancer vers le pont sur la Dives, aller vers les roseaux. La boue grise de la marée basse. S’asseoir, s’embrasser. Parler. Se relever bizarre. Marcher comme dans les rêves, à grandes enjambées souples sans effleurer les herbes. Marcher le long de la route des marais, en équilibre entre les fossés verts de lentilles d’eau. Peupliers. S’asseoir au bord secret de l’enfance pour le partager. Caresses. Parler. Marcher sur la plage, très loin. S’embrasser. Ne pas pouvoir se quitter, ne pas se décider. Trouver une raison. S’asseoir sur le talus, jambes molles.

  Dans ce récit des enfances et des adolescences, la sienne, les nôtres, ce récit de la mer, de la plage et du sable, du vent dans les cheveux, de la ville qui s’affaire à devenir moderne et oublie ses passeurs, ses passants, Michèle Sales raconte l’histoire de Paul qui guettait l’ombre de Marcel Proust comme elle, plus tard, celle de Marguerite Duras.

Il faut tout oublier. Je le veux, tu oublies, tu dors, tu ne penses plus à rien. Il ne s’est rien passé, tu dois oublier ; c’est une histoire d’autrefois, d’une qui n’était pas toi, une fois il était une jeune fille amoureuse et
Non, recommence.
Il était une fois une jeune fille en vacances qui avait rencontré un garçon qui lisait Marcel Proust
Non, recommence. Il était une fois, une seule fois, une fille de seize ans qui passait l’été à se baigner dans l’eau froide de la Manche, et qui ne connaissait personne, et qui ne voulait connaître personne, mais sur la plage il y avait des filles et quelques garçons – il y en avait un
Non, décidément…

  On remet ses pas dans les pas d’autrefois, et ils nous reviennent alourdis de ces ombres-là, l’été 80, le jeune aviateur anglais, les lettres de l’amour jusqu’à la mort.


Article de Jean-Claude Lebrun dans l’Humanité.

Dominique Dussidour - 24 septembre 2008