« l’ascension sur un mot et la chute sur une syllabe »

« Ici, nulle invention. L’œuvre est une humble miniature pour laquelle il fallait plus de patience que d’art. »

Honoré de Balzac, postface à Eugénie Grandet, octobre 1833.



  1. Le roman se déroule en une seule journée d’avril 2000, dans un seul lieu, une longue limousine blanche : unités de temps et de lieu.

  Eric Packer, financier d’une trentaine d’années, a décidé d’aller chez le coiffeur. Escorté de ses gardes du corps, il monte dans sa limousine aménagée en espace de travail. Il allume des écrans, observe les cours de la Bourse, commence de spéculer sur le yen.
  Ce même jour dans les rues de New York se déroulent une manifestation contre le capitalisme, des interventions d’activistes déguisés en rats, une visite du Président américain, l’enterrement d’un musicien, le tournage d’une scène cinématographique.
  Sans cesse la limousine est retardée, déviée de son trajet.
  Lui continue de spéculer, contre l’avis de tous.
  Une menace de mort pèse sur lui. Il pense l’écarter en tuant le chef de la sécurité qui la lui rappelle chaque fois qu’il sort de la limousine pour faire quelques pas dans la rue.

  C’est seulement le soir qu’il arrive au salon de coiffure d’un quartier autrefois populaire, aujourd’hui abandonné. Le salon est fermé, il frappe. Le vieil homme qui lui ouvre a connu son père, partagé sa jeunesse. Il lui en parle, il sait qu’il est venu pour ça.
  Sur le coup d’une panique irraisonnée, Eric Packer s’enfuit, les cheveux à moitié coupés. À la nuit tombée, après que son chauffeur l’a quitté pour garer la limousine dans un parking, on tire sur lui d’un immeuble désaffecté.
  Il entre, monte les étages.
  Face à un ancien employé licencié par sa société, assis sous la menace d’une arme, et maintenant ruiné par l’effondrement du yen, il attend que l’autre tire.

« Il nous faut réfléchir à l’art de gagner de l’argent », dit-elle.
Elle était sur le siège arrière, sa place à lui, le fauteuil club, et il la regardait, il attendait.
« Les Grecs ont un mot pour ça. »
Il attendit.
« Chrismatistikos, dit-elle. Mais il faut donner un peu de souplesse au mot. L’adapter à la situation actuelle. Parce que l’argent a pris un virage. Toute fortune est devenue une fortune en soi. Il n’y a plus d’autre sorte d’énorme fortune. L’argent a perdu son caractère narratif de même que la peinture l’a perdu jadis. L’argent se parle à lui-même. » […]
« Et la propriété suit, bien sûr. Le concept de propriété se modifie de jour en jour, d’heure en heure. Les dépenses énormes que font les gens pour acquérir de la terre et des maisons et des bateaux et des avions. Ca n’a rien à voir avec la confiance en soi à l’ancienne, d’accord. La propriété n’est plus une affaire de pouvoir, de personnalité et d’autorité. Elle n’est plus une affaire d’étalage de vulgarité ou de goût. Parce qu’elle n’a plus ni poids ni forme. La seule chose qui compte c’est le prix que vous payez. Toi-même, Eric, réfléchis. Qu’est-ce que tu as acheté pour cent quatre millions de dollars ? Pas des dizaines de pièces, des vues incomparables, des ascenseurs privés. Pas la chambre à coucher rotative ni le lit informatisé. Pas la piscine ni le requin. Les droits aériens peut-être ? Les capteurs à régulation et l’informatique ? Pas les miroirs qui te disent comment tu te sens quand tu te regardes le matin. Tu as payé pour le chiffre lui-même. Cent quatre millions. Voilà ce que tu as acheté. Et ça les vaut. Le chiffre est sa propre justification [1]. »

  2. Autre récit possible : Un jeune homme beau et riche qui aimait lire des poèmes partit de chez lui à la recherche du lieu de son origine. Au cours de sa quête il bénéficia de la protection de quelques bonnes fées : Elise Shifrin son épouse, Jane Melman son analyste financière, Vija Kinski son analyste conceptuelle, Kendra Hayes sa garde du corps. Il dut affronter des monstres : la Bourse, la violence de rues, des rats à taille humaine, un assassin, les marchés internationaux.
  À la nuit tombée, il parvint au lieu qu’il recherchait.
  Quand il quitta le vieil homme qui l’avait attendu avec bienveillance, ce fut pour rencontrer la mort.
  De l’exposition au dénouement, le conte presque initiatique ne finit bien pour personne : unité d’action.

« Quand j’avais quatre ans, dit-il, j’ai calculé combien je pèserais sur chacune des planètes du système solaire [2]. »

  3. Relecture parallèle :

Monsieur des Grassins, après avoir déduit les sommes que lui devait le tonnelier pour l’escompte des cent cinquante mille francs d’effets hollandais, et pour le surplus qu’il lui avait avancé afin de compléter l’argent nécessaire à l’achat des cent mille livres de rente, lui envoyait, par la diligence, trente mille francs en écus, restant sur le semestre de ses intérêts, et lui avait annoncé la hausse des fonds publics. Ils étaient alors à 89, les plus célèbres capitalistes en achetaient, fin janvier, à 92. Grandet gagnait, depuis deux mois, douze pour cent sur ses capitaux, il avait apuré ses comptes, et allait désormais toucher cinquante mille francs tous les six mois sans avoir à payer ni impositions, ni réparations. Il concevait enfin la rente, placement pour lequel les gens de province manifestent une répugnance invincible, et il se voyait, avant cinq ans, maître d’un capital de six millions grossi sans beaucoup de soins, et qui, joint à la valeur territoriale de ses propriétés, composerait une fortune colossale. Les six francs donnés à Nanon étaient peut-être le solde d’un immense service que la servante avait à son insu rendu à son maître [3].

  4. Dans ce roman il aura été question de s’extraire d’un présent qui n’est que du passé grimaçant et de spéculer afin de produire du futur. Il aura été question de compter les actions, les valeurs, les titres, de mesurer leurs bonds et leur chute en zeptosecondes. Il aura été question d’intelligence et de rapidité, de brutalité, de mépris. Et on aura accompagné un homme tendu vers cette unique action : se rendre chez un vieil homme qui a connu son père plus longtemps que lui, et en attendant d’y arriver, parier en vain sur l’avenir.
  Il n’y a pas d’échappatoire dans les romans de Don DeLillo, pas de rédemption, aucun espoir. On tombe et on meurt, c’est tout.
  Tomber et mourir de son vivant, c’est l’histoire d’Eugénie Grandet découvrant la valeur et la place que tient l’argent dans la société où elle vit, cela non par enseignements reçus de son père mais par l’amour désintéressé qu’elle portait à son cousin.
  C’est également l’histoire de John Gabriel Borkman, le héros d’Ibsen dans la pièce qui porte son nom : après avoir fait de la prison pour avoir ruiné sa banque et sa ville et être resté enfermé des années au premier étage de la maison familiale, il sort un soir afin de marcher dans la neige dont la froideur l’ensevelira.


De Don DeLillo lire également L’homme qui tombe.

Dominique Dussidour - 29 septembre 2008

[1Don DeLillo, Cosmopolis, roman traduit de l’américain par Marianne Véron, Actes Sud, collection Babel, 2003, page 88.

[2Ibidem, page 81.

[3Honoré de Balzac, Eugénie Grandet, Livre de poche, page 195.