Morne Capresse de G. Pineau : Sœurs (et frères) en solitude

On m’a souvent reproché l’image et le rôle un peu dépréciés des hommes de mes récits. Buveurs, joueurs, lâches, hypocrites, falots, fanfarons, ils ne sont guère montrés sous leur meilleur jour. Je tiens à préciser que la critique vient essentiellement des femmes et des jeunes filles ; les hommes eux se reconnaissent.

Gisèle Pineau, « Ecrire en tant que Noire », in Penser la créolité (sous la direction de Madeleine Cottenet-Hage et Maryse Condé), Paris : Karthala, 1995.

Avant même d’ouvrir un roman de Gisèle Pineau, il peut bien arriver que l’on rêve : les titres nous placent directement dans la position de lecteur actif, en proie à une douce excitation de l’esprit, en danger de laisser aller l’imagination – du moins, c’est ce qui m’est arrivé : La grande drive des esprits, L’espérance Macadam, L’âme prêtée aux oiseaux, Chair piment, Fleur de Barbarie, et voici Morne Câpresse, paru au Mercure de France le 25 août dernier.

On sait bien qu’il s’agit du nom propre d’un lieu : un « morne » est un terme de géographie, c’est une colline, une hauteur, et il porte ici un nom aux connotations féminines, "Câpresse". Que ce nom soit propre ou commun, qu’il désigne un lieu élevé ou une femme métisse, il demeure créole. Il devrait retenir auprès de lui « morne » - qui, pour une oreille peu créole, peut s’échapper.

Car on peut entendre aussi, dans ce titre, « morne », le sombre adjectif français qui nous afflige d’une tristesse qui confine à l’abattement, et qui s’oppose très probablement à l’éclat de la câpresse.

Vanité de l’imagination ! Retour immédiat à la hauteur du morne, qui est bien l’opposé de Bas-Ravine dans le roman ! Il s’agit d’un lieu où se retirent du monde des filles perdues de la Guadeloupe (droguées, abusées, battues) : elles y sont accueillies, dévêtues de leurs vêtements du monde, habillées de blanc et forment la Congrégation des filles de Cham, respectueuse de rites, travaillant la terre, construisant des cases. Filles, femmes, fleurs et fruits feraient de ce lieu un Jardin d’Eden ; mais ce serait mal connaître Gisèle Pineau !

Car ce qui étonne Line, le personnage qui a gravi sous le soleil de midi le morne en direction de la Congrégation à la recherche de sa sœur disparue, ce qui stupéfait le lecteur, c’est que cette communauté est exclusivement féminine : les enfants que mettent au monde ces jeunes femmes violées ou abusées ne sont que des filles. Invraisemblance !

Que dire alors de cette fiction créant un monde qui exclut les hommes, racontant l’histoire de femmes qui retrouvent la sérénité, loin, sur les hauteurs d’un morme, loin de tout ce qui a "perdu" ces filles (drogue et alcool qui fracassent, luxe et habits de mode qui donnent une autre illusion d’être) et de ceux qui ont persécuté ces femmes, en particulier et en grande majorité les hommes ?

Morne Câpresse est un sommet fictif au bord de gouffres bien réels. C’est une fiction qui se revendique littéralement comme telle : Gisèle Pineau crée un univers excessivement romanesque au cœur du roman pour mieux en dénoncer l’illusion. Car ce roman qui déshabille toutes les illusions porte loin l’illusion romanesque - dans les rues défoncées des bas quartiers, dans les délires de toutes ces femmes qui un jour grimpèrent en haut du morne - afin de mieux l’effacer.

Françoise Simasotchi-Brones, dans un article intitulé Regarder pour demain l’espérance, souligne : « en ce qui concerne G. Pineau, peu importe que son écriture soit féministe et/ou féminine, la question de la place des femmes (antillaises ou non) l’intéresse, en tant qu’elles sont, aujourd’hui encore, dans certains pays, les déshéritées des déshérités ». C’est donc à Françoise Simasotchi-Brones que je laisse la parole.

Chantal Hibou Anglade


Morne Câpresse de G. Pineau : Sœurs (et frères) en solitude

Avec son dernier roman, Morne Câpresse G. Pineau semble nous proposer de reprendre le chemin de la désespérance des femmes antillaises en proie à la violence des hommes et au-delà à celle de leur histoire, comme elle l’avait fait avant dans L’espérance Macadam, Fleur de barbarie ou Quatre femmes. Cependant cette réflexion réitérée sur la condition féminine passe par une mise en perspective par la romancière guadeloupéenne de quelques-unes de ses propres obsessions et plus largement de certains topoï de l’écriture romanesque antillaise contemporaine et aboutit à un regard plus ample sur notre condition dans le monde d’aujourd’hui.

Le roman met en scène Line, une jeune femme guadeloupéenne, à la recherche de sa petite sœur Mylène disparue, perdue dans la drogue et sans doute la prostitution. Elle se serait réfugiée dans la Congrégation des Filles de Cham, communauté de femmes, créée et dirigée par une certaine Mère Pacôme sur le Morne Capresse. Line s’y rend à son tour, suivant un itinéraire quasi initiatique. Parallèlement à une montée difficile sur le morne, elle doit se débarrasser des oripeaux du monde d’en bas : remiser la société de consommation qu’elle affectionne tant, son indifférence aux plus démunis de son île, sa dépendance affective et sexuelle pour un homme marié. Le détachement ne sera complet qu’au terme des trois jours qu’elle passe dans cette communauté qu’elle prend en premier lieu pour une secte.

Une fois encore dans ce roman de Gisèle Pineau des destins féminins se croisent, recélant le plus souvent une violence profonde : alcooliques, droguées et toujours trompées, forcées ou abusées par les hommes, jeunes ou vieilles, ces femmes cherchent et trouvent, dans un premier temps, dans ce lieu où la nature est idyllique et dans cette structure communautaire, un refuge leur permettant de se reconstruire socialement et quelquefois amoureusement. Une fois encore ces destins individuels s’articulent au destin collectif de leur société. Pacôme la prêtresse du Morne Capresse est un personnage complexe ; après la perte de l’homme aimé durant les événements de 1967 en Guadeloupe, elle a choisi l’exil en France et s’est trouvée confrontée à la grande solitude qui l’accompagne. c’est une femme marquée par la défaillance violente des hommes : un fiancé mort jeune et un père inconnu, coureur invétéré,qu’elle ne connaîtra qu’à l’âge de quarante ans et à qui elle ne pardonnera jamais. C’est alors qu’elle est au plus loin et au plus bas, comme avalée par le ventre de la terre- guichetière dans le métro parisien- qu’elle reçoit la révélation de sa mission : sauver le monde, à travers les femmes et à partir de son île microcosme, la Guadeloupe. Personnage fantasque, probablement psychotique (mais sa folie n’est-elle pas une protection contre la folie du monde ?) elle transmet néanmoins à son troupeau de brebis égarées une connaissance et une conscience de leur histoire et partant une forme d’espoir. Ainsi, comme cela se produit fréquemment pour les personnages de G.Pineau, la réconciliation de ces femmes perdues avec leur histoire personnelle passe par l’histoire collective.

La citation extraite de Ti-Jean L’horizon de S.Schwarz-Bart placée en exergue du texte inscrit clairement le texte dans l’intertextualité de l’écriture féminine guadeloupéenne. On pourrait lui adjoindre ce proverbe antillais mainte fois évoqué dans Pluie et vent sur Télumée Miracle du même auteur « femm tombé pas janmais désespéré. » Car, malgré l’effondrement final de la congrégation et des valeurs qui semblaient la fonder, le bilan n’est pas négatif. Bien sûr le lecteur n’est pas surpris d’apprendre que cette utopie est un leurre, le regard distancié de l’héroïne l’y prépare ; malgré son apparente docilité, elle reste sur ses gardes et est à la recherche de la faille qui, derrière les gestes et rituels des femmes, révèlerait hypocrisie, manipulation et mensonge. Cela est patent pour quelques unes d’entre elles, évidemment, celles qui ont le pouvoir et sont avides de richesses. Mais ce qui est frappant c’est que pour la majorité des femmes la sincérité est réelle. S’extraire d’un monde dangereux et menaçant leur était nécessaire pour vivre enfin ; en harmonie avec la nature, en solidarité avec leurs pareilles, et dans le respect de chacune. Ces femmes tombées se sont relevées et ont apparemment retrouvé l’espoir.

On peut également lire dans ce roman une illustration de la complexité de la réalité antillaise contemporaine, tiraillée entre deux aspirations antinomiques dont Mylène et sa cadette Line sont représentatives. La première, piégée par le miroir aux alouettes de la modernité est coupée de son histoire, du pays réel et de son lot de misère et de violence. La seconde, figée dans sa prise en compte de l’histoire est à la recherche d’une authenticité, elle aussi illusoire. Les deux attitudes conduisent au mal-être celui des Antilles mais aussi de toute société en mal de repères et qui n’a pas encore achevé son itinéraire identitaire. La révolte de Mylène contre le monde tel qu’il est la mène à la drogue et à la désescalade. Le manque de recul et de discernement de Line vis-à-vis d’elle-même ont, sans doute, leur origine dans sa méconnaissance de la communauté à laquelle elle appartient. A ce titre, son séjour de trois jours dans la Congrégation a servi de révélateur. Elle est transformée quand elle retourne vers le monde qu’elle a brièvement quitté. De plus, elle ne revient pas seule, elle n’a pas retrouvé sa sœur, mais elle est accompagnée de Neel une cousine, opportunément retrouvée dans la communauté et que son père avait refusé de recueillir auparavant voyant en elle une menace pour son confort familial. Comment interpréter ce recours à une sœur de substitution pour le retour dans le monde réel ? Est-ce pour signaler l’impossibilité de la coexistence des deux aspirations de la société mentionnées précédemment ? Est-ce pour souligner le leurre dans lequel se maintient l’héroïne malgré ce que lui a révélé le séjour sur le morne ?

Vivante ou morte, le roman nous laisse dans l’ignorance du sort réservé à Mylène. Si on ajoute à cela l’effondrement de la congrégation on voit bien que le message de G. Pineau n’est pas empreint d’un enthousiasme lénifiant. A la fin de L’Espérance Macadam, malgré leur destins fracassés, pour Eliette et Angela, devenues, l’une pour l’autre, fille et mère de substitution, il était envisageable de « reconstruire le paradis de Joab ». La substitution, une fois l’histoire reconquise, rendait possible une reconstruction familiale et personnelle des héroïnes. Les épreuves traversées avaient été fécondes. Dans Morne Câpresse l’essai d’établir le paradis a échoué. Evidemment, c’est le stéréotype du paradis terrestre (et tropical) qui est ici définitivement invalidé. Outre son interrogation sur les mécanismes qui conduisent ces femmes à croire naïvement en un monde idéal, le roman tend à montrer que le paradis du Morne Capresse est une réponse en trompe-l’œil. Ce que signale clairement l’ironie avec laquelle sont décrits les rites qui s’y pratiquent et rapportés les différents discours qui s’y tiennent. Ces derniers résonnent souvent de manière artificielle justifiant les modes de vie de la Congrégation, par exemple les choix d’un régime alimentaire sans sucre, par une application souvent simpliste de slogans anticolonialistes. L’échec de cette utopie est total ; au moment où redescendre dans le monde réel se révèle inévitable, beaucoup des femmes sont paniquées parce qu’elles savent qu’elles vont y retrouver leurs démons, qu’ils les attendent.

Si ce roman s’inscrit en résonance avec les écrits précédents de la romancière, il pose de nouveaux jalons à la réflexion qu’elle mène sur la condition féminine et plus largement sur sa communauté face aux fantômes qui la hantent. Les identifie-t-elle vraiment ? Pourra-t-elle, un jour, les mettre à distance et comment ? La réponse à leur opposer est-elle communautaire ? La solidarité féminine, qui était de mise dans les romans précédents, est ici symbolisée par la Congrégation des Filles de Cham où sont en œuvre abus de pouvoir et manipulation mentale ; elle est donc à reconsidérer. Il est loisible de se demander face à la réalité désastreuse à quoi sert de se regrouper entre femmes sinon à accoler l’une à l’autre des solitudes ?

En effet, la solitude semble être posée comme une équation insoluble dans Morne Câpresse Les familles sont disloquées confrontées aux maux de la société contemporaine (drogue, violence urbaine et sociale). La fraternité est battue en brèche. Les sœurs se dissocient … La communauté utopique voulue par ces femmes où le sexe masculin n’a pas droit de cité, car il a été et reste l’ennemi, est dans son projet même mortifère. Marronner le monde des hommes - souvent décevant chez G. Pineau -, comme le font ces femmes sur leur morne, relève donc de l’illusion. L’intimité retrouvée avec la nature n’est pas une condition suffisante pour fonder un monde heureux. … Pas plus que la fierté d’elle-même et la connaissance de l’histoire de son peuple, qu’elle transmet aux femmes de la Congrégation, ne suffisent à Pacôme pour vivre et les aider à vivre durablement. Les réponses apportées par les livres et les contributions des intellectuels du monde noir, lui ont permis une prise de conscience communautaire, mais n’ont pas soigné les fractures de son inconscient personnel. De savoir par cœur certains extraits du Cahier d’un retour de Césaire, d’avoir lu Malcom X ou Marcus Garvey dans le texte ne la délivrent pas des voix qui la hantent ; au contraire, toute cette charge mémorielle semble concourir à son déséquilibre psychique.

Clairement, le tour de passe-passe identitaire que constitue la substitution familiale ne fonctionne pas efficacement. Dans le cas de Pacôme, les pères (et mères) d’élection ne guérissent pas son problème avec son père géniteur défaillant ; l’affiliation n’oblitère pas les problèmes de la filiation. La possession d’un savoir convenu (intégré –revendiqué-proclamé) sur la société dans laquelle elle vit ne fait pas d’elle une maitresse-femme ou une femme poteau-mitan à l’instar de Télumée Miracle ou de Marie-Sophie Laborieux, autres héroïnes du roman antillais contemporain. Pacôme, femme malade, qui s’est autoproclamée élue de son peuple, abusant de la sincérité de femmes en mal de réconfort est donc une sorte de antihéros qui signe la fin du topos de la femme forte, guide de sa communauté, endossant la responsabilité de la construction identitaire.

Avec cette héroïne problématique, G. Pineau semble toucher aux limites d’un certain nombre des lieux communs (au sens glissantien : lieux où se rencontrent des pensées du monde) propres au discours romanesque antillais contemporain. Sa réflexion, ancrée dans la réalité du monde, questionne néanmoins les pièges de la création littéraire postcoloniale. Car, Pacôme, être blessé, "accidentée de la vie", elle aussi victime des croyances véhiculées par certains discours contemporains sur le monde, nous renvoie à nos propres démons. Ne sommes nous pas, nous aussi, en quête d’un prêt-à-penser le monde censé nous conduire à un mieux-être ? G. Pineau refuse de nous bercer d’illusions romanesques ou autres ; elle nous rappelle que la fraternité (communautaire ou non), pour réconfortante qu’elle soit, ne nous permet pas de faire l’économie de notre incontournable solitude. Sans cesse écarté par l’humour récurrent de l’écriture, le pessimisme n’est pourtant pas de mise dans Morne Câpresse qui nous invite à espérer un roman à venir qui donnera voix à nos singularités.

Françoise Simasotchi-Brones


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1er octobre 2008