Jean-Luc Raharimanana | Le canapé


  Photo Pierrot Men, Histoire de "la grande île"

Il n’appartient pas à remue.net de déterminer si le professeur de français aujourd’hui suspendu dans l’académie de La Réunion pour avoir décidé de faire travailler ses élèves sur la nouvelle « Le canapé » de Jean-Luc Raharimanana a suffisamment accompagné ses élèves dans cette lecture qui les confronte à la violence indéniable du monde : cette nouvelle est le récit d’une journée qu’un homme passe dans son canapé devant les images que diffuse la télévision, images de têtes coupées au Rwanda, d’obus, de pierres et de barbelés en Palestine, et clameurs, cris de douleur des uns, cris de joie des tortionnaires (« Des applaudissements et des cris de joie et des cris de haine et des cris de foi et des cris de qualité, de race. »).

Il y est aussi question de femmes, du Rwanda, de Palestine, de Bosnie.

Raharimanana est né à Madagascar, et l’histoire de ce pays colore de douleur l’ensemble de son œuvre. C’est en tant qu’ « écrivain africain » qu’avec d’autres écrivains africains il s’est élevé contre le discours de Sarkozy à Dakar en août 2007, et si la femme rwandaise suppliciée de sa nouvelle est « une négresse » et si elle est « à violer » aux yeux de l’homme qui laisse aller, dans son canapé, son imagination et ses propres désirs de violence au rythme des images zappées, en aucun cas ces mots ne sauraient être interprétés comme une incitation à la haine raciale.

Nous prenons ces précautions parce que nous avons décidé de publier ici la nouvelle en question. Elle a paru en 1998 dans Rêves sous le linceul, un recueil publié par les éditions Le Serpent à plumes et repris dans leur collection de poche Motifs en 2004.

Étudier « Le canapé » était risqué. Nous savons qu’enseigner la littérature comporte des risques, puisqu’il s’agit toujours de conduire les élèves vers une parole vivante, qu’il s’agisse de littérature dite classique ou de la littérature contemporaine dont nous pensons qu’elle doit avoir toute sa place dans les programmes et les pratiques pédagogiques.

Ainsi, le professeur de français qui propose l’étude d’un texte, s’il décide de ne pas l’expurger (on peut très bien expurger Flaubert, il suffit de s’en tenir aux « morceaux choisis »), affronte les risques de l’interprétation et ceux, aussi, de l’incompréhension, du contresens. Quel texte et quel professeur sont en mesure de se préserver de l’échec que constitue une totale absence de réception littéraire ?

Dans une interview accordée au Quotidien de La Réunion, Jean-Luc Raharimanana commente la réception faite à sa nouvelle : « Le rectorat déplace la question sur un autre terrain, je parle de littérature et du scandale du monde - le génocide rwandais et autres atrocités mémorables, le rectorat va sur le terrain de la bienséance, de la morale, du politiquement correct. Nous ne parlons pas du tout de la même chose. L’école n’est-elle pas justement le lieu où les lectures du monde doivent survenir ? »

Quant à nous, nous nous souvenons d’Abbeville que Le Grand Cahier d’Agota Kristof secoua.

Le choix d’étudier tel ou tel texte regarde les relations du professeur avec ses élèves, lesquelles reposent sur la confiance et le respect réciproques.

Nous sommes attachés à la littérature contemporaine : nous la publions, l’annonçons, la faisons vivre sur remue.net ; nous estimons qu’elle a sa place aussi dans les classes.

Jean-Luc Raharimanana est un auteur d’aujourd’hui dont remue.net a publié deux textes inédits, Danse et Danses et rendu compte de Za, roman publié aux éditions Philippe Rey.

Il raconte ainsi la genèse de « Le canapé » :
« Je l’ai réellement écrit le 29 avril 1994 dans mon canapé, face à ma télé, le zappeur à la main. J’ai joué le jeu du Nouvel Observateur qui a commandé le texte. C’était à l’occasion des trente ans de l’hebdomadaire. S’inspirant de Maxime Gorki [1], il avait demandé à des auteurs du monde entier d’écrire une journée du monde, en l’occurrence ici le 29 avril. Le tout est paru en novembre 94 sous le titre " 240 écrivains racontent une journée du monde ". Ce n’est qu’après que j’ai décidé de continuer la nouvelle et d’en faire tout un recueil. D’où Rêves sous le linceul. Je trouvais monstrueux l’idée de raconter ma petite vie d’écrivain alors qu’au Rwanda, en Bosnie, en Palestine... »

Photo Pierrot Men, Histoire de la "grande île"
  Photo Pierrot Men, Histoire de "la grande île"

Vous lirez ci-après, contre tout esprit de censure, la nouvelle en question.

Chantal Hibou Anglade, Dominique Dussidour, Jean-Marie Barnaud, Patrick Chatelier, Eric Pessan, Laurent Grisel, Jean-Claude Jorgensen


Le canapé

29 avril 1994.

  Un canapé qui flotte dans la brume. Dedans, m’enfonçant, je sombre en douceur. 6 heures. On est bien ici. Une tête coupée à la machette. En différé. Dommage. Des frocs puants sur la sale chair noire, des vertes mouches sur tout le rouge du sang. Un soleil limpide, bronzage intégral pour tous ces pans d’épiderme en l’air. Ce canapé qui n’en finit pas de se creuser…
  Et les mouches. Les mouches, les mouches qui fouillent dans la coupe de tête, qui ressortent par les trous de nez, qui se cognent au vent et retombent imbues de cervelle… Une aspirine. Hachis parmentier. Une aspirine. Des sèches et des dures. Des chars sur l’asphalte, qui se détournent, écrasant les mouches.
  Un enfant dans l’herbe, sur la moquette, on se sent bien ici. Une femme nue – négresse tailladée sur mille injures, sur mille insultes… À violer. À violer le long de ma tombe. De mon canapé. En différé. Dommage. À différer dans mes rêves.
  Et la femme nue relape les mouches écrasées de cervelle, les recrache dans son sexe. L’enfant a faim sur la verte moquette. Je crie : « La mienne, cervelle parmentier de tes envies, tu ne la répandras pas dans tes tripes ! » Et j’efface la femme et je la balaye et je la sombre. Elle disparaît. En direct.
  On se sent bien ici. Une boue où s’engouent mille balles de fou. Une boue où s’engoue une chair en bouillie. Une boue. Un char en furie. Les chenilles. Les chenilles !... Qui traversent sanglantes les crues de mouches.
  On est bien ici. 7 heures. Intact canapé que paralysent mes jambes longues. On est bien ici. 8 heures. Bien. Bien. Net et sans bavure. Ni tache de sang. Ni mare d’oubli. De l’aspirine, bordel !
  La femme nue réapparaît –négresse dégoulinante de sang ethnique. Fraîcheur de vivre. Fraîcheur de vivre. Elle lubrifie son sexe de la boue de la chair en bouillie. Du sang, rien que du sang sur des pointes d’os qui éclatent la vue. Rations d’obus qui pénètrent profond entre ses jambes de vipère. Elle écrase encore des mouches. Elle écrase sans discontinuer dans le mortier béant de son sexe. Son enfant a faim. Faim. Et les mouches et les mouches et les mouches et les mouches qu’il ne mange pas. Mange-les bordel, mange-les ! La femme nue sursaute, empoigne son enfant et file au loin. Tout au fond de l’appartement. Mes injures coulent entre ses jambes miasmatiques, ma rage de cervelle, ma boue, ma fange. Je plane. Je plane. De l’aspirine s’il vous plaît. Des sèches et des dures. A ras le bord de la coupe de tête. À ras le bord. On est bien ici. Plein le nez de l’odeur de la poudre. Et léger. Léger. Aussi bien que le pollen dans l’air. J’aime. 10 heures.
  Un bruit. Un massacre. Tout au fond de l’appartement. Des membres qui volent. Qui salissent le mur de l’appartement. Des membres qui volent. Qui atterrissent au pied de mon canapé. Pas d’odeur. Dommage. Pas d’odeur. Vacarme soudain. Des pierres qui volent et des voix et des cris pulvérisés sous les pavés. Des cailloux. Des barres de fer. Des tas d’os et de la merde de chien de race protégée.
  Une rafale. Quelques pleurs mon Dieu. Quelques pleurs. Tout au fond de l’appartement. Représailles. Représailles. La coupe de tête rebondit dans tous les sens et pète les plombs. Noir. Obscurité dans ma zone interdite. Vaste canapé qui s’illumine de pourpre émanation.
  — Bébé ? Bébé ?
  La femme nue cherche son enfant dans le sable des pavés éclatés. Là ! Sur la moquette envahie de langues tirées à vif et de dégueulasses brodequins. J’éteins les cris de la femme et déroule des barbelés sur son passage. Mon canapé est une tranchée inaccessible où il fait bon vivre. Pourpre lumière et nappe de silence, en paix, s’étendent sur lui. Pourpre silence et nappe de lumière. Poudrée d’éclair et goutte de conscience.
  L’enfant mord sur les barbelés qui déchirent ses lèvres, déchiquettent ses joues et lacèrent ses paupières. L’enfant a des yeux aussi gros que son ventre d’affamé.
  — Vade retro, Satana.
  Je soulève la boue et refais ses lèvres et refais ses joues et refais ses paupières. L’enfant au visage de boue sourit et ses lèvres et ses joues et ses paupières fondent de nouveau. Les mouches s’y précipitent voraces.
  Je soulève la boue et colmate sa laideur. Il ferme ses paupières, ouvre sa bouche, vomit sur mes mains la boue que j’ai mise sur ses yeux. Il ne peut rien avaler. Il ne peut rien manger. Pas assez de force. Pas assez de vie. Je remets la boue dans sa bouche, je la remets sur ses gencives, je la remets sur sa langue qui ne cesse de la rabattre hors de sa bouche. Hors de sa bouche. Il a trop faim. Trop faim.
  La femme nue crève sa voix en abcès et l’éclate amère sur mes salives. Je crache dur mais l’enfant coule toujours. L’enfant coule. Et les cris de la femme mordent sur les barbelés et se déchirent et se déchiquettent et se lacèrent. Silence. 11 heures.
  On est bien ici. Vaste canapé qui s’illumine de pourpre lueur et qui vient couvrir les immenses étendues de verdâtres cadavres, de pavés, de cailloux, de barres de fer et de sales chenilles. Pourpre lumière et ondée de soleil. Goutte de lune et tombée d’astres. Une aspirine. Une aspirine. 12 heures.
  L’enfant bout sur la moquette de mouches et l’effervescence de sa faim rampe vers mon canapé. Brûlure. Brûlure. La coupe de tête crame. Et les mouches. Et les caillots de sang. Et les veines raides du cou. Et les ailes transparentes des bêtes sur les noires et pestilentielles chevelures sanguinolentes. Brûlent. Brûlent. Et des applaudissements et des clameurs. Tout au fond de l’appartement. Des applaudissements et des cris de joie et des cris de haine et des cris de foi et des cris de qualité, de race. Incendiaires !
  La femme nue pleure et je soulève le feu dans son sexe. Elle tire les barbelés et s’en masturbe. Elle se déchire. Elle tire les barbelés et s’en pare le pubis. Ô femme inaccessible le long de ma tranchée inabordable. 13 heures.
  Je me cale profond dans mon canapé tombal. Et je regarde. Je regarde. On est si bien ici. Si bien. Dans la poudrée légère des âmes innocentes. Dans la brume sans nom des terres retrouvées. Je me cale sans fon dans mon canapé éternel. Je plane.
  Et l’enfant souffle putride son âme dans la fumée grise qui encense la pièce. L’enfant se répand puanteur dans les volutes sombres où tanguent mes consciences. Je m’écrase. Je me cale sans fond dans ce canapé béant qui m’ouvre aux gouffres des pleurs. La coupe de tête roule tout au fond de l’appartement. Et cogne sur toutes les portes et cogne et cogne et cogne.
  La femme nue me baise et me baise. Elle crève sa langue en abcès et l’éclate amère sur mes salives. Je suffoque. Elle hurle. Tu as tué mon enfant. Elle puise dans son sexe et me nourrit. Elle puise dans son sexe et me coule le lait de son vagin tout au long de mes lèvres. Bois ! Bois ! Le ventre gonflé de salive, son enfant a éclaté de faim. Et la coupe de tête cogne toujours sur toutes les portes du monde. Et la coupe de tête ne cesse de cogner, de cogner…
  Ouvre, dit-elle, ouvre ! Non. 14 heures. Ouvre ! Non ! Non ! On est bien ici. On est si bien.
  Elle se lève et ramasse ses vêtements sur toute ma peau. Elle s’en couvre et se dirige purulente vers le fond de l’appartement. Elle me dit que je me décomposerai vivant dans ce lourd canapé. Elle éteint la télé. Elle ouvre la porte. Pardon madame pardon. S’il vous plaît. Mon mari est mort en Bosnie. Je suis toute seule avec ma fille. Pardon madame pardon. S’il vous plaît. Pardon. Pardon…
  Je n’ai pas bougé de mon canapé. On est si bien ici. Si bien. 15 heures – 16 heures – 17 heures…

Jean-Luc Raharimanana et Le Serpent à Plumes ©


Merci aux éditions du Serpent à Plumes de nous avoir autorisé à mettre cette nouvelle en ligne.


Et voici les réponses qu’apporte Raharimanana aux questions que lui pose Le Quotidien de La Réunion, édition du 8 octobre 2008 :

— Quels ont été vos sentiments lorsque vous avez appris que l’étude d’une de vos nouvelles , « Le canapé » a déclenché une polémique dans un lycée de la Réunion ?

Je ne peux pas feindre la surprise, le sujet est difficile : le Rwanda et ses massacres, la femme violentée dans sa chair lors des exterminations de masse. Je sais bien que l’ensemble du recueil de Rêves sous le linceul provoque le malaise. Mais pour ma part, c’est entièrement assumé. Je mets des mots sur l’obscénité du monde, sur le scandale des génocides, sur nos silences lâches jouissant de vivre dans des pays dits « nantis », « opulents », « civilisés », sur le spectacle du monde vu à travers la lucarne de la télé. J’étais juste surpris que ce livre revienne en force en ce moment (la publication date quand même de 1998). Mais peut-on vraiment s’étonner dans la mesure où, aujourd’hui, une certaine pensée dominante portée par le pouvoir en place se ferme de plus en plus et revisite l’histoire à sa manière ? Je crois juste qu’une censure, au fond, ne fait jamais de mal à un livre, au contraire.

—  Le rectorat juge votre texte « tendancieux, polémique et provocateur ». Qu’en pensez-vous ?

Le rectorat parle-t-il d’une même voix ? J’ai cru comprendre il y a quelques années qu’il y avait eu un projet d’un livret pédagogique pour ce même livre, et ce par le même rectorat... Je ne vais justement pas entrer dans cette polémique stérile. Le rectorat déplace la question sur un autre terrain, je parle littérature et du scandale du monde - le génocide rwandais et autres atrocités mémorables, le rectorat va sur le terrain de la bienséance, de la morale, du politiquement correct. Nous ne parlons pas du tout de la même chose. L’école n’est-elle pas justement le lieu où les lectures du monde doivent survenir ?

— Plus que le texte en lui-même, le rectorat reproche au professeur sa démarche : il a demandé à ses élèves d’étudier ce texte seul chez eux. A-t-il commis une erreur de méthodologie ?

Plus que la censure, ce qui me dérange profondément, c’est que le rectorat ait pris cette décision après une plainte d’un parent... Société de délation ? Mais quel pouvoir donne-t-on à ce parent d’élève ? A-t-il plus de compétence que ce professeur en matière d’enseignement ? Quelle est la confiance qu’on accorde à nos professeurs ? Ne peut-on pas se fier au professionnalisme de cet enseignant ? Il connaît ses élèves. Il a sa méthodologie. Il prépare ses cours. Ce n’est pas à moi de dire s’il a fait une erreur de méthodologie ou pas. Je suis écrivain, pas inspecteur de l’Éducation nationale.

— Des élèves de seconde, âgés en moyenne de quinze ans, sont-ils assez armés pour comprendre le message contenu par ce texte ?

L’école forme des enfants à comprendre le contenu des textes. L’âge ne signifie rien en soi. Il y a des enfants qui comprennent plus tôt que d’autres. Et je ne pense pas qu’ils soient aveugles, ces enfants à qui ce professeur a donné ce texte, ils savent que le Rwanda a existé, que la Shoah a eu lieu, il y a l’Irak, il y a l’Afghanistan, la Palestine... ils savent que le monde des adultes est scandaleux, que des crimes se perpétuent dans le monde et que beaucoup d’adultes ferment les yeux. La censure est une initiation pour être un homme sociable parfait et respectable. À quinze ans, je pense qu’on peut comprendre ce texte. Quel adolescent n’a pas eu ses lectures interdites ? J’ai lu J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian à treize ans. Le drame, c’est qu’on a vidé d’idées la tête de nos enfants. Leur donnons-nous assez de lectures, assez de livres ? Et ces parents qui se scandalisent pour tel ou tel livre, ne pouvaient-ils pas en profiter pour aborder le sujet avec leurs enfants ? Partager un peu de la lecture du monde, de la vie, avec leurs progénitures. Ont-ils assez lu ? Ouvrent-ils assez les yeux ?

— Aujourd’hui le professeur suspendu s’expose à une sanction pouvant aller jusqu’à l’exclusion définitive. Jugez-vous qu’elle serait excessive ?

C’est là le scandale pour moi. Quel serait le motif ? Faire lire un livre serait un crime ? Ce serait très grave et très significatif comme message. Le rectorat a-t-il réellement ce droit ? Ce serait pour le coup une réelle injustice. L’année dernière, j’ai été en résidence d’écriture dans un lycée de Saint-Denis (93) en métropole. Les professeurs ont fait lire entre autres mon recueil Rêves sous le linceul. C’était une résidence d’écriture en concertation avec l’Éducation nationale. Dans nos latitudes océanes, on n’aurait donc pas le droit d’aborder certains sujets ? Deux poids, deux mesures ? À Madagascar, le régime qui prenait le pouvoir avait brûlé la bibliothèque familiale en 2002 (voir mon livre L’Arbre anthropophage), aujourd’hui, dans un pays démocratique - vraiment ? -, la France, je suis confronté à la même question : faut-il brûler les livres ?

11 octobre 2008

[1On se souvient que Maxime Gorki a inspiré à Christa Wolf Un jour dans l’année.