Hommage à Lacoue-Labarthe

« (…) tous ceux qui ont le courage de la transparence.
Car c’est cela le critère décisif. [1] »>
Philippe Lacoue-Labarthe


La dernière livraison de la revue L’Animal (N° 19-20 d’avril 2008) est un gros et beau volume de près de trois cents pages.
Il est consacré d’abord à l’esthétique du simple.
Et sur ce thème, parmi la douzaine d’interventions qu’offre, sur près de cent pages, ce chapitre, je citerai le texte d’Emmanuel Laugier, qui propose, en ouverture symbolique, une réflexion sur Au hasard Balthazar, de Bresson, « Ce que l’âne ne dort pas », et donc sur cet âne, cet animal, « dont on a l’impression, dans ce film, que tout son corps reste l’expression du simple par excellence. »
Balthazar témoigne ici pour la citation programmatique de Rilke, celle qui introduit tous les numéros de la revue : « Ce qui est, au-dehors, nous le savons uniquement par la face de l’animal. »
Je relève aussi le texte d’André Hirt sur Flaubert et « l’idée perroquet » à propos d’« Un cœur simple » : « Il n’y a pas d’acte qui ne possède son régime supérieur de simplicité, sa limite divine, nécessaire (…) ». Et c’est à « cette façon absolue de voir les choses » que renvoie l’expérience de Félicité qui, « [passée] de l’autre côté », réalise la vocation philosophique par excellence, apprendre à mourir…
Quatre poèmes de Guennadi Aïgui, tirés d’une anthologie épuisée [2], et des extraits de Histoires du tatou, de Fabio Pusterla, traduits de l’italien par Mathilde Vischer, brillent de toute la clarté du simple, parmi plusieurs autres textes de création, poèmes ou proses.

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La plus grande partie de ce numéro dirigé par E. Laugier et Philippe Choulet concerne donc Philippe Lacoue-Labarthe.
Une trentaine de contributions, sur près de cent quatre-vingts pages, travail complexe et imposant, dont je ne saurais proposer ici, bien entendu, un compte-rendu exhaustif...
On est frappé par le ton de l’ensemble, par cette nuance d’amitié fidèle et de tendresse respectueuse qui anime tout le cahier, « C’est dans cette tendresse que L’Animal achève, avec l’aide de tes amis, ce numéro qui t’est consacré, Philippe au respir peu à peu consumé. », écrit Philippe Choulet [3].
Lisant plusieurs de ces textes d’amis, d’anciens élèves de « Lacoue », de compagnons de travail et de recherche, j’ai souvent été ramené en pensée, soit à Derrida [4], soit à Blanchot, et, bien évidemment, on est là en famille, et proche de ce que Blanchot écrit à la fin de L’Amitié à propos de Bataille : de l’ami, « tout ce que nous disons ne tend qu’à voiler l’unique affirmation : que tout doit s’effacer et que nous ne pouvons rester fidèles qu’en veillant sur ce mouvement qui s’efface, auquel quelque chose en nous qui rejette tout souvenir appartient déjà. [5] »

Mais parler d’amitié (en amitié) ne veut pas dire perdre toute objectivité, au contraire : la ferveur ici nourrit, éclaire la pensée. Elle nomme les différences, révèle les fragilités, bref renvoie à l’énigme de l’autre, à son humanité admirable.
Pour preuve le long texte de Nancy, « D’une mimesis sans modèle » [6], qui évoque leur compagnonnage de plus de quinze ans, à Strasbourg, et leur travail de recherche en commun, lequel, on le sait, aboutira, entre autres, en 1978, à L’Absolu littéraire, ce livre incontournable sur le romantisme allemand.
Mais Nancy pointe aussi, s’agissant du rapport, essentiel, de Lacoue-Labarthe à la poésie, la spécificité de ce rapport, qui lui fait condamner tout esprit d’excès et de démesure (le Zarathoustra par exemple, et la poésie de Heidegger, voire celle de Char) au nom d’une sobriété idéale, hölderlinienne : « Mais ce qu’il condamne, il faut bien comprendre que c’est ce à quoi il se sait s’exposer lui-même. Il condamne une tentation en lui dont il n’arrive pas à savoir si elle est vraiment tentation mauvaise ou bien si elle n’est pas aussi (…) un mouvement inhérent à l’acte poétique le plus dénudé… »

Lacoue-Labarthe vit ainsi de l’intérieur les tensions inhérentes à la création poétique.
Et c’est ce qui fait le prix, non seulement de son approche critique de la poésie, de ses traductions, mais aussi de sa création personnelle – on rappelle dans ce numéro, l’importance de Phrase [7] – toutes liées par une seule et même passion. Ceux pour qui, et j’en suis, la lecture de La Poésie comme expérience [8] a été quelque chose comme une révélation, le savent bien.
Laugier, quant à lui, part de ce livre si émouvant et si fort, et dont l’œuvre de Celan est l’objet, pour développer ses « Hypothèses d’une lecture de Paul Celan » [9], cherchant à éclairer la raison du face-à-face à priori si surprenant que suscite Lacoue-Labarthe entre l’expérience de « l’extase », telle que la décrit Rousseau dans la « Deuxième promenade », et l’œuvre de Celan : méditer sur l’expérience d’une « scène primitive » » (avoir vécu, dans un accident brutal, l’impossible, c’est-à-dire l’expérience de sa propre mort, et le sentiment de l’existence qui s’ensuit, « antérieur à toute conscience et venu du monde » [10] …), c’est aussi méditer sur ce que la poésie de Celan prend en charge :
« C’est donc une expérience paradoxale de la naissance (au monde) – voire de la naissance du monde. Celan, de la manière la plus ferme, appelle cette naissance “percevoir”, c’est-à-dire penser, et l’assigne comme tâche à la poésie. [11] »

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On gardera près de soi ce numéro de la revue L’Animal.
Non pas pour en faire, à la suite, une lecture non-stop. Mais pour venir s’y abreuver dans les temps de disette : aux nombreux extraits de Lacoue-Labarthe lui-même, sur l’Afrique, sur Hölderlin, sur « Adorno et le jazz », sur « l’utopie du livre » entre autres, aux témoignages et poèmes de ses amis.
Ainsi retrouvera-t-on, vivants, la présence, la vibration, l’engagement surtout dans la parole, de celui qui travaillait du cœur de l’inquiétude poétique pour y entendre, chez les autres, et y chercher pour lui-même, ce mouvement de pure adresse à quoi peut-être il faut ramener tout poème :

De là viendrait peut-être ceci : lorsque la poésie accomplit sa tâche, qui est de s’efforcer vers l’origine du langage, et c’est une tâche par définition impossible ; lorsque la poésie s’acharne à creuser jusqu’à la possibilité du langage, ce qu’elle rencontre c’est, au bord de la béance inaccessible et toujours dérobée, la nu-possibilité de s’adresser [12].

Jean-Marie Barnaud - 10 octobre 2008

[1« Hölderlin », entretien avec Patrick Hutchinson. L’Animal, p. 158.

[2Parue aux éditions Le nouveau commerce en 1993 dans une traduction d’André Markowicz. Nous avions parlé ici même d’Aïgui, mort en 2006, et auquel L’Animal veut rendre hommage.

[3« A Philippe Deux ailes... », L’Animal, p. 99-100.

[4Chaque fois unique la fin du monde, mais aussi telle page de Béliers (Galilée, 2003).

[5L’Amitié, Gallimard, 1972, p. 236.

[6L’Animal, p. 107-114.

[7Bourgois, détroits, 2000.

[8Bourgois, détroits, 1986.

[9L’Animal, p. 129-138.

[10La Poésie comme expérience, op. cit., p. 143-144.

[11Ibidem, p. 144.

[12La Poésie comme expérience, op. cit., p. 136.