Variations sur l’ininterrompu

Virginia Woolf, Journal intégral 1915-1941, traduit de l’anglais par Colette-Marie Huet et Marie-Ange Dutartre, Préface d’Agnès Desarthe, Introduction de Quentin Bell, éditions Stock, collection La Cosmopolite, 2008 [1].
Marina Tsvetaeva, Les Carnets, publiés sous la direction de Luba Jurgenson, traduits du russe par Eveline Amoursky (1913-1919) et Nadine Dubourvieux (1919-1939), Avant-propos de Luba Jurgenson, Préface de Caroline Bérenger, Postface de Véronique Lossky, Éditions des Syrtes, 2008.


  1. « Tout ce qui n’est pas raconté est ininterrompu », écrit Marina Tsvetaeva.
  Ce qui est raconté est interrompu, alors.
  Raconter, comme interrompre.

  2. Raconter : poser sa main sur l’interrupteur. Afin d’éteindre – pas d’éclairer. Quand c’est éclairé on ne voit que ce qu’on a l’habitude de voir, on ne comprend que ce qu’on a l’habitude de comprendre.
  Puis seul, prendre place à bord d’un des navires « au loin [qui] ont à leur bord tous les désirs de l’homme » [2]. Afin de s’éloigner – rester là serait se montrer aveugle et infirme.

  Éteindre.
  S’éloigner.

  Sans cesse il faut recommencer, éteindre et s’éloigner.
  Interrompre.
  Éteindre et s’éloigner car on va écrire Histoire de Sonetchka, Indices terrestres, Gontcharova, De vie à vie, Après la Russie, Le Poème de la Montagne, le Poème de la fin, Le Poète et le temps, Le Poète et la critique, éteindre et s’éloigner car on va écrire Les Vagues, Orlando, Instants de vie, Entre les livres, Le Commun des lecteurs, L’Art du roman, Lettre à un jeune poète [3], De la maladie, Une chambre à soi, Une prose passionnée.
  À lire ces textes on est déjà ailleurs, pour les écrire il aura fallu éteindre longtemps, partir loin.
  Cet éloignement au cœur du temps et de l’espace communs impose la rançon d’un retour malaisé, souvent brutal, car dans l’éclairé, ne pas voir et ne pas comprendre ont continué comme si de rien n’était.
  En savons-nous quelque chose ?
  Oui.
  Allant et venant entre l’ininterrompu et l’interruption il y a un Journal, des Carnets. Ils disent ce que c’est, après, quand on a fini d’écrire, et avant, quand on n’écrit pas encore. Ils racontent la vie quotidienne, la pensée, la relation au monde, ces jours et ces nuits sans – avant, après – les mots qui naîtront de l’interruption créatrice de textes, en prose ou en vers, poèmes ou romans, essais ou récits. Même : ils les découvrent parfois, ces mots de la solitude nécessaire, dans une situation ordinaire.
  Et ils conçoivent, organisent le noir, le départ – l’interruption.
  Il arrive aussi qu’elle surgisse, inopinée, à leur corps et leur esprit défendants : la main a déjà baissé l’interrupteur, le pied est déjà en mouvement vers la table de travail.

  3. Marina Tsvetaeva trouve toujours l’énergie – « l’insouciance », écrit-elle - d’interrompre le cours des choses et d’écrire, même pressée par la naissance d’Ariadna (Alia) et d’Irina, la révolution bolchevique, le départ de Sergueï Efron, la mort d’Irina, la rencontre de Maïakovski, de Mandelstam, de Blok, de Pasternak, de Rilke, le départ à Berlin, Sergueï retrouvé, le séjour en Tchécoslovaquie, la naissance de Murr, l’installation à Clamart (France), la seconde guerre mondiale, le départ de Sergueï, son propre départ avec Murr, l’arrestation d’Alia, de Sergueï, et pendant toutes ces années, même pressée par l’urgence de ses passions amoureuses.
  Virginia Woolf a toujours le temps d’écrire, elle le prend où qu’elle soit : Bloomsbury (Londres), 17 The Green (Richmond), Asheham House, Hogarth House (Richmond), Monks House (Rodmell), 52 Tavistock Square (WC 1, Londres), Lewes (Sussex), quoi qu’elle fasse : voyager, recevoir des amis, être reçue par eux, s’occuper du jardin, embaucher, licencier une gouvernante, la reprendre à son service, lire, boire du thé, avoir la migraine, regarder le ciel, assister à des funérailles, flâner le long de la Tamise.

  4. Mais quelquefois avant qu’on ait atteint l’interrupteur, franchi la passerelle d’embarquement, le néant de l’ininterrompu l’emporte, menant à la dépression, à la folie, les conduisant toutes deux au suicide en 1941, l’une à Elabouga, Tatarie, Marina Tsvetaeva, née en 1892, qui avait quarante-neuf ans, l’autre dans la rivière Ouse, Sussex, Virginia Woolf, née en 1882, qui en avait cinquante-neuf.

  5. Extraits de l’année 1919, carnet 6 de Marina Tsvetaeva :

Je joue à l’année 1919.

JUIN. J’en suis arrivée à un tel point que je n’ose plus – ne pas faire la lessive, ne pas repasser, ne pas faire les bagages, ne pas ravauder, ne pas vendre aux Tatares etc.
Une demi-heure ou une heure prises pour moi me mettent à la torture.

— Remords –
Écrire une lettre ou alors laver tant que le samovar est chaud ?
Et me voilà plantée au beau milieu de la cuisine, je serre mes mains tendues en avant dans la pause de l’indécision et du questionnement.

Il faut n’écrire que des livres dont l’absence fait souffrir.

L’année dix-neuf est une épopée, et l’année dix-neuf est un génie familial.

Et maintenant, je ressens le besoin d’écrire un grand livre – sur une vieille – sur une vieille terrifiante, merveilleuse qui ne vit pas encore en ce monde – philosophe et sorcière – moi !!!
Et je n’ai pas le temps, pas le moyen de me concentrer. Le matin : aller chercher le lait, couper du petit-bois, mettre en route le samovar, ranger la chambre, lever Irina, laver la vaisselle, perdre les clés, - être à 2 heures rue de la Très-Pure, à 3 heures au jardin d’enfants d’Alia (Alia a la coqueluche et je vais chercher son déjeuner), ensuite faire le tour des dépôts-vente – voir si quelque chose a été vendu – ou bien vendre des livres – coucher Irina, la lever – et il fait déjà sombre, de nouveau couper du petit-bois, remettre en route le samovar.
La pauvreté est un bien-être infini, un rêve.
En ce moment, je vis exactement comme j’aime : une seule pièce – au grenier ! – le ciel tout proche, à mes côtés les enfants : les jouets d’Irina, les livres d’Alia, - le samovar, la hache, un panier de pommes de terre – ce sont les personnages principaux du drame de ma vie ! – mes livres, mes cahiers, une flaque à cause du toit percé ou un rayon de soleil d’une rare largeur qui parcourt toute la pièce, c’est hors du temps, ce pourrait être n’importe où, n’importe quand, - il y a là quelque chose d’éternel : la mère et les enfants, le poète et le toit.

Moscou, les deux ans de la Moscou soviétique.
Deux ans depuis les journées d’Octobre !
Tous mes amis et mes soutiens oublient qu’il faut manger aujourd’hui, et non « quand ils auront le temps de passer ». – Mais je ne les accuse pas. Je suis la première, quand j’ai bien mangé, à éprouver du dégoût pour la nourriture, - surtout pour celle des autres.

L’année 19 serait belle, - si elle n’était pas suivie de l’année 20 !

  6. Extraits de l’année 1927, cahier XVI de Virginia Woolf :

Le sort s’arrange toujours pour que je commence la nouvelle année en février. Et pourquoi un nouveau cahier ? Je me le demande. Enfin, voici une innovation ; ce n’est pas un cahier, mais une liasse – tant je suis devenue paresseuse pour confectionner des cahiers. À quoi bon en faire ? En prenant un volume l’autre jour L. [4] déclara que si je mourais la première et qu’il ait à lire tous ces feuillets il lui faudrait l’aide du ciel. Mon écriture ne fait qu’empirer. Est-ce que je raconte quoi que ce soit d’intéressant ? Je peux toujours passer une heure à les lire quand je n’ai rien à faire ; et puis, oui, un de ces jours je m’en servirai pour écrire mes mémoires (jeudi 3 février).

Pourquoi ne pas inventer un nouveau genre de pièce de théâtre par exemple :
Une femme pense…
Il le fait.
Un orgue joue.
Elle écrit.
Ils disent.
Elle chante.
La nuit parle.
Échec (lundi 21 février).

…et me voici suivant un autre courant de pensée, si on peut appeler cela de la pensée.
Laissez-moi rassembler un peu de ce bois flotté qui dérive dans mon esprit pour illustrer ces quelques derniers jours.
Clive, debout à la porte.
Elle demande la lune.
C’était dit de Mary. Là-dessus elle alla passer trois mois à Cassis.
Et aussi : Ma foi, si Mrs Woolf trouve que je ne vaux pas un timbre d’un penny… Ceci venant de Rose Bartholomew debout sur le seuil de son cottage, vendredi soir. Des phrases me paraissent soudain chargées de signification, et puis je les oublie. Mon cerveau est un peu fatigué. Est-ce que Le Phare [5] me plaît ? Je crois que j’ai été déçue. Qui sait ? il faut que je le relise (lundi 28 février).

Je m’en vais maintenant décrire l’éclipse. […]
Derrière nous il y avait de grands espaces bleus entre les nuages. Ils étaient encore bleus. Mais leur couleur maintenant s’effaçait ; les nuages pâlissaient ; un rose noirâtre. En bas dans la vallée c’était une extraordinaire confusion de rouges et de noirs ; l’unique lumière brillait toujours ; tout, au loin, n’était plus qu’un nuage immense, très beau, aux teintes délicates. On ne distinguait plus rien à travers le nuage. Les vingt-quatre secondes touchaient à leur fin. Alors je regardai à nouveau le bleu derrière moi ; presque aussitôt et rapidement, très rapidement, toutes les couleurs s’effacèrent ; il faisait de plus en plus sombre, comme à l’approche d’un violent orage ; la lumière baissait, baissait. On se disait : c’est l’ombre ; et on pensait que c’était fini ; et puis brusquement la lumière s’éteignit. Une chute. Tout était éteint ; toute couleur avait disparu. La terre était morte. Ce fut un instant poignant, mais ensuite, à la manière d’une balle au rebond, la couleur réapparut sur le nuage, mais cette fois, une couleur étincelante, éthérée ; et ainsi la lumière revint. Au moment où elle s’était éteinte, j’avais ressenti avec force l’impression d’une immense soumission (jeudi 30 juin).

La vie est une cascade, une glissade, un torrent, tout cela confondu (dimanche 20 novembre).

  7. Les cahiers du Journal se succèdent, de 1915 à 1941 il y en a trente. Certains sont des cahiers d’écolier, d’autres des carnets. Certains ont été reliés par Virginia Woolf, d’autres à son intention par des professionnels et recouverts du papier à dessin ou marbré de la Hogarth Press, d’autres encore sont des liasses de feuilles volantes. À l’encre bleu-noir, rouge, elle y indique la date et le lieu où elle écrit, précise la raison des silences (maladie, voyages, déplacements, mondanités). Une année peut commencer au milieu d’un cahier.

  Descriptif [6] du cahier XXX de 1941, le dernier :
  Monks House, Rodmell
  1er janvier – 24 mars 1941
  11 pages. Carnet de notes, dos spirale, papier blanc, 25,5x20 cm.

Dimanche 26 janvier
La lutte engagée contre la dépression après le rejet par le Harper’s de mon histoire et d’ « Ellen Terry », je l’ai remportée aujourd’hui (je l’espère) en faisant du rangement dans la cuisine, en envoyant un article (bancal, à mon sens) au N.S.& N., et en prenant deux jours sur P.H. pour travailler, probablement, à mes mémoires.
[…] La guerre marque un temps d’arrêt. Six nuits sans bombardement. Pourtant, Garvin dit que la grande bataille est pour bientôt, d’ici trois semaines environ, et que chacun de nous, homme, femme, chien, chat, et même charançon, doit tenir solidement amarrés ses bras, sa confiance et tout ce qui s’ensuit.
C’est l’heure froide, celle qui précède le retour de la lumière. Quelques perce-neige dans le jardin. Eh oui, me disais-je en moi-même, nous vivons sans avenir. C’est cela qui est étrange : d’avoir le nez collé contre une porte close. Et maintenant je vais écrire, munie d’une plume neuve, à Enid Jones.

  À quatre mille kilomètres de là, Marina Tsvetaeva, encore vivante, écrit peut-être elle aussi.

  8. Les Carnets se succèdent, de 1913 à 1939 il y en a quinze.
  Les deux premiers sont presque entièrement consacrés à sa fille Alia : ses premiers mots, leur prononciation, ses premières phrases, les premiers dialogues entre mère et fille. Dans le carnet 2 s’y ajoutent des listes, le prix des aliments pour se nourrir, du bois pour se chauffer, les comptes des dépenses en kopecks, la copie de lettres à Sergueï Efron son mari, à Piotr Efron son beau-père, elle note sa rencontre avec Mandelstam.
  À partir du carnet 3, la présence d’Alia cède la place à son propre travail : idées, lettres, ébauches, projets repris ou pas dans des textes ultérieurs. Ses lectures. Sa famille, ses amitiés, ses amours. Ce qu’elle observe. Ce qui l’amuse, l’étonne, ce qu’elle déplore, désire.
  Dans le carnet 7 des années 1919-1920, après la mort d’Irina sa fille cadette, vingt-cinq pages sont restées blanches. Du carnet 9 de 1922 (Berlin) il reste un feuillet, du carnet 13 de 1932 (Clamart) deux feuillets.

  Descriptif du carnet 15 de 1939, le dernier [7] :
  « Agenda scolaire » pour l’année 1937-1938, cartonnage jaune (15x10), placé dans une reliure de percaline rigide pincée au dos (14,5x10). Six feuillets notés à l’encre bleue. Les huit premiers feuillets ont été découpés. Parmi les feuillets blancs, cette note à l’encre noire, de la main de Sergueï Efron : « Marinotchka, Murrzil – je vous embrasse mille fois.
  Marinotchka – ces journées passées avec vous sont ce qu’il y a eu de plus remarquable entre nous. Vous m’avez tant donné que l’exprimer est impossible.
  Quel cadeau d’anniversaire !!!

   [Au lieu de la signature, le dessin d’une tête de lion.]
  Murrzill, aide maman. »

  Derniers mots du carnet :

Ce matin, en me réveillant, j’ai pensé que mes années étaient – comptées (viendront les mois…).
— Adieu, champs !
Adieu, couchant !
Adieu, ma !
Terre à moi ! (lundi 19 juin)

Ce sera dommage. Pas seulement pour moi. Parce que personne n’aura – comme moi – aimé tout cela [8].

  Chronologie d’après les derniers mots [9] :
  19 juin 1939 : Arrivée à Moscou. La famille réunie passe l’été à Bolchevo. 28 août : Arrestation d’Alia. 10 octobre : Arrestation de Sergueï Efron. Marina Tsvetaeva et Murr restent seuls avec les voisins, la famille Klepinine. 7 novembre : Dans la nuit sont arrêtés les Klepinine (lui à Bolchevo, elle à Moscou). 8 ou 10 novembre : Marina Tsvetaeva et Murr se réfugient à Moscou chez Elizaveta Efron [10] où ils vivront un mois dans un couloir, dormant sur une malle. Mi-décembre : Obtient, par le Litfond, le droit de louer une chambre à Golytsino.
  1940. Incessants changements de domicile. Tente de survivre avec des traductions que lui fournissent les amis, dont Pasternak.
  1941. 7 et 8 juin : Marina Tsvetaeva rencontre Anna Akhamatova, à Moscou, chez les Ardov. 21 juin : Lit chez Nina Iakovleva L’Histoire de Sonetchka. 22 juin : Rupture du Pacte germano-soviétique. Invasion de l’URSS par l’Allemagne. 6 juillet : Sergueï Efron est condamné à mort. 21 août : Évacuée de Moscou avec Murr, Marina Tsvetaeva échoue à Elabouga (Tatarie). 31 août : Met fin à ses jours [11].

  Si d’autres carnets ont été écrits de 1939 à 1941, ils ont été perdus.

  9. Rêverie sur un pont
  Les cahiers de Virginia Woolf présentent des pages pleines, peu d’alinéas. Les phrases sont développées syntaxiquement, les scènes, les paysages, les événements racontés avec minutie, dans leurs détails, leur lumière, leur durée. Elles décrivent et nomment les heures, les jours, les lieux, les personnes côtoyées. Le courant y est large, continu, régulier. Le regard lucide, cruel ou majestueux, s’obstine à fixer quelque chose du flot sous-marin tumultueux qui l’anime.
  Ce qui assure la continuité d’une existence, est-ce le temps qu’elle parcourt aussi bien que le langage qu’elle emprunte ? Sa matière est-elle susceptible de disparaître soudain ou, au contraire, franchit-elle aisément le choc des perceptions ? Quelles transformations le va-et-vient entre le Journal et une œuvre opère-t-il dans le raconté, dans le non-raconté ?
  Quant à nous lecteur, par quels gués de notre prose traversons-nous vers ces questions ?

  Les carnets de Marina Tsvetaeva sont des torrents. Ils ne cessent de nous précipiter vers des obstacles, buter contre des rochers, des troncs d’arbre, perdre les berges de vue, dévaler des gorges abruptes dont la dénivellation fait suffoquer. Les dates sont rares. Le monde saute de mot en mot, de ligne en ligne, avec ses parenthèses, ses points d’exclamation, ses tirets, ses suspensions. Elle l’observe mais ne rend aucun compte à personne ; elle bondit, halète d’une ininterruption à la suivante.
  Entre les mots, dans les blancs de la page, le texte avance cahin-caha. En est-elle moins assurée pour autant ? Sans doute pas. Elle s’appuie également sur ce qui manque et sur ce qui comble. Le temps est une passoire, la poésie y a foré les questions qui nous tiennent debout, elle et son lecteur.

  10. Rêverie sur les supports de l’écriture
  Je ne sais pas lire sans écrire. Ces dernières semaines, tandis que je lis les Carnets, le Journal, je prends des notes au crayon noir dans les marges du texte et sur un cahier de brouillon, colle des Post-it au coin de certaines pages auxquelles je reviendrai. Les deux livres sont grands ouverts sur ma table de travail, je vais de l’un à l’autre, cherchant des dates communes (tel était le projet de départ : mettre côte à côte des extraits des Carnets et du Journal écrits à la même date), passant d’un récit à l’autre, d’une existence à l’autre de ces deux écrivains qui ont en commun, de 1915 à 1939, vingt-quatre années d’écrits initialement non destinés à publication et qui appartiennent désormais de plein droit à leur œuvre.

  Le texte des Carnets est accompagné de nombreuses photos de Marina Tsvetaeva, de sa famille, ses amis et connaissances, les lieux où elle a vécu, et de la reproduction de documents, telle sa carte de rationnement de 1919 [12]. Des encadrés donnent à lire six diptyques de poèmes écrits par Marina Tsvetaeva et par Ossip Mandelstam de 1916 à 1938, qui se répondent par-delà la séparation [13]. Il y en a beaucoup d’autres.

  Le lecteur est insatiable.
  Il aimerait voir cet immeuble du 122, boulevard Murat, escalier 99, sixième étage, porte droite, où Marina Tsvetaeva se rend au cours du carnet 14 (1932-1933) afin de rencontrer Vichniak, corédacteur et secrétaire de la revue Les Annales contemporaines.

  Le lecteur est impatient.
  Il aimerait visiter de suite la maison de Monks House, Rodmell, où Virginia, achevant son roman Entre les actes, écrit le jeudi 9 janvier 1941 : « Un vide. Tout est gelé. Gel figé. D’un blanc brûlant. D’un bleu brûlant. Et les ormes, rouges. Je n’avais pas l’intention de décrire, une fois de plus, les collines sous la neige, mais cela m’est venu tout seul. Et maintenant encore, je ne puis m’empêcher de me retourner pour regarder le coteau d’Asheham, rouge, violet, gris-bleu tourterelle, sur lequel se détache la croix d’une façon si mélodramatique. Quelle est la phrase qui me revient sans cesse à l’esprit… ou plutôt que j’oublie toujours : Posez votre dernier regard sur toutes choses charmantes. » Le Journal se conclut le lundi 24 mars sur cette phrase : « L. est en train de tailler les rhododendrons. »

  Le lecteur amoureux de ce qu’il lit aimerait entendre des voix, des accents, des intonations, voir des visages, des silhouettes, une main venir sur le bastingage du navire, aimerait atteindre avec elle la feuille de papier où recommencer à écrire.

  Tandis qu’insistent ces simultanéités la rêverie devient technique : ce que je vois se fait lent jusqu’à suspendre ce que j’ai lu, ce qui m’entoure, je ne veux pas revenir ici, je m’attarde, j’imagine un texte qui serait sur un support tel que je puisse y griffonner des notes tout en gardant chaque page ouverte à disposition et, quand je le souhaiterais, qui me conduirait, au-delà des œuvres, vers l’ininterrompu retrouvé des présences.

  11. Virginia Woolf et Marina Tsvetaeva n’ont pas écrit Les Vagues ni Indices terrestres « parce que » elles avaient écrit ce qu’elles nous disent dans les Carnets, dans le Journal.
  Elles ne l’ont pas écrit « grâce à », elles ne l’ont pas écrit « malgré », elles ne l’ont pas écrit « contre », elles l’ont écrit avec.

  12, plus tard

Sent que des choses passent. Tout est imagination. Des ombres inconnues passent. Des forêts passent. Un océan de gens passe. Puis une strie inattendue arrive d’un autre côté et donne un peu de clarté. Il sent qu’il se tient sur quelque chose. Il y a des sursauts dans tout cet éclaté à demi. Il est sur le sol dans ses lourdes bottes. Cela lui devient clair, il a des tiraillements sauvages dans les pieds pour enlever ses bottes et s’alléger. Il en a le pressentiment : s’alléger, remonter à la surface. Il y a un haut ici. Il est éperdu de manque d’air mais il se recroqueville et réussit à enlever ses bottes. Gesticule pour ôter sa veste aussi. Ce faisant, il est à demi mort mais sauvage. Et maintenant il est plus léger, maintenant il est dans le courant de nouveau.

Tarjei Vesaas, « Voguer parmi les miroirs », La barque le soir [14].

Dominique Dussidour - 14 octobre 2008

[1Le Journal de Virginia Woolf a paru précédemment en sept volumes, chez Stock, de 1981 à 1989. Toujours chez Stock : le Journal d’adolescence (1897-1909). Chez Christian Bourgois éditeur : le Journal d’un écrivain, paru en 1984 dans une traduction de Germaine Beaumont, avec une préface de Leonard Woolf, est composé d’extraits du Journal intégral.

[2Zora Neale Hurston, Une femme noire, traduit de l’américain par Françoise Brodsky, Le Castor Astral, 1993.

[3John Lehmann.

[4Leonard Woolf.

[5L’édition anglaise de La Promenade au phare paraîtra le 5 mai 1927, Virginia Woolf en relit alors les épreuves.

[6Des pages 1544 à 1547 de l’édition citée, chaque cahier est décrit. Le livre est divisé en 26 chapitres, un par année.

[7Ouvrage cité, page 1035. Le livre est divisé en 15 chapitres, un par carnet. Chacun commence en belle page par un descriptif, support, couverture, dimensions, nombre de pages, couleur de l’encre, dédicace du carnet, et la reproduction de sa couverture.

[8« J’écris pour que le jour où je ne serai plus/On sache comme l’air et le plaisir m’ont plu », Anna de Noailles.

[9Voir « Chronologie Marina Tsvetaeva », ouvrage cité, pages 1077 et 1078.

[10Sœur de Sergueï Efron.

[11Murr, parti comme volontaire au front le 4 septembre 1939, sera tué en Lettonie en juillet 1944. Sergueï Efron avait été exécuté le 16 octobre 1941. Alia, condamnée à huit ans de camp puis exilée à vie en Sibérie, sera réhabilitée en 1955. Elle est morte en 1975.

[12Ouvrage cité, page 457.

[13Ibidem, pages 164 à 170.

[14Roman traduit du néo-norvégien par Régis Boyer, José Corti, 2002.