Isabelle Pinçon | Je suis abstrait

Van Gogh, présent, adresse treize tableaux à son frère Théo.


Suivre, dire Van Gogh entre dénuement et fatalisme, en regard des lettres adressées à son frère Théo, demande tout à la fois empathie et distance. La rigueur s’avère également de mise si l’on ne veut pas être emporté par le flux des sentiments divers et contradictoires qui jalonnent cette correspondance au long cours. Tout cela, Isabelle Pinçon le sait. Et c’est justement en s’appuyant sur ces aléas qui parsèment un terrain propice aux émotions – et pour en prendre le contre-pied – qu’elle nous invite à l’accompagner sur les traces du peintre.

« L’automne commence à inquiéter la nature. Petite chambre exiguë. Jardin envahi par la vigne vierge. Je dois me fabriquer des ailes pour sortir d’ici. »

D’emblée, c’est lui qui parle. Et c’est elle qui écrit à sa place. Elle qui, s’effaçant, l’écoutant, le comprenant, l’incite à s’exprimer. En treize tableaux à nouveau destinés à Théo.

« On hésite à m’accueillir à la maison. Comme on hésite à recueillir un grand chien hirsute. Il entrera avec ses pattes mouillées. Il gênera tout le monde. Il aboie bruyamment. C’est une sale bête. Mais l’animal a une histoire humaine. »

En multipliant les textes brefs et ciselés, qui viennent se poser là comme autant de croquis, Isabelle Pinçon construit un livre dense et habité. Par Van Gogh lui-même. Par lui et sa solitude, son désarroi, son corps délabré (« je dois me faire rafistoler »). Face à ces noires névralgies, frappe la plénitude des paysages, des saisons qui vont et des autres qui, eux aussi, cheminent portés par ce qui doit ressembler à ce que l’on appelle le bien-être.

« On se sait cheval de fiacre. Attelé au même fiacre toujours. On n’en a pas envie. On voudrait vivre dans une prairie. Une prairie avec un soleil. Avec une rivière. Avec la compagnie d’autres chevaux. Mais toujours on traîne le même fiacre. Les gens à l’intérieur on ne les connaît pas. »

Ici et là, très brièvement, surviennent dans le texte quelques extraits de la correspondance initiale. L’ensemble forme bloc. Qui respire et s’ouvre sur un parcours qu’Isabelle Pinçon sillonne à sa manière, celle, simple et vive, qu’on lui connaît et qui emporte quiconque (lecteur) s’y embarque, du premier livre, Emmanuelle vit dans les plans (Cheyne, 1994) à l’avant-dernier Lhommequicompte (Cheyne, 2006)... Une présence aux autres rare et rassurante.

« Je n’ai aucun désir vif. Aucun regret vif.
Je suis abstrait. »


Isabelle Pinçon : Je suis abstrait, Van Gogh. Editions Le bruit des autres.

Jacques Josse - 16 octobre 2008