Michel Simonot | Venez marcher sur l’eau

Ce texte a été écrit pour l’anniversaire du 17 octobre 1961, répression par la police française, à Paris, d’une manifestation non violente pour l’indépendance de l’Algérie.
Créé et joué en 2001, sur les lieux mêmes des assassinats : des ponts, sur la Seine, à Paris.

De Michel Simonot, lire « L’extraordinaire tranquillité des choses… ».


Le rivage des fleuves peut être une demeure
Fièvre de villes blanches
Les quais sont toujours beaux
Un rêve où le rêve ne revient pas des eaux
La mémoire choisit elle retient ou efface
Le souvenir appelle et l’oubli nous aveugle
Ici pour vous je passe et moi ici j’ai peur
Vous n’avez pas le droit de chercher par vous-même
La vérité des faits
J’y étais là si près à presque vous toucher
Tout ça est sans histoire il faut recommencer
Taquet tiret cliquet
Retour départ clavier
Vous qui avez le droit de chercher par vous-même
La vérité des faits
Vous n’y avez rien vu il n’y a pas d’histoire
Passé terminé accident contingence
Lointain et séparé étranger et perdu
Je veux faire de moi un récit le récit
Une ombre sur la feuille des mots tracés sur nous
Redevenir figure
Rendre vie à la scène
Pouvoir mourir enfin
Voyant
Vivant
Accompli
Rejoint
J’ai dormi sommeillé rêvé jusqu’à ce jour
Avez-vous prononcé mon nom dans mon oreille
Celui qui dit le nom donne la vie au mort
Je me lève je viens
Nous avons tous le droit de chercher la vérité
Et raconter l’histoire
La mort est descendue sur moi comme une pierre
Attachée à mon pied
Dénudé
Tendu
Cherchant
La surface
Du sable
Depuis les bords du fleuve vous pouvez entreprendre
Un beau
Voyage
J’ai
Toujours su
Que
Le sable
Me répondrait
En égrenant les mots
Sans demander de larmes
Et affronter les faces
De vos regards blanchis
Sur moi
Sur toi
Sur nous
Les marcheurs de débris
Ils ont les dents qui grincent
Un homme a pris un homme
La mort est descendue attachée à mon pied
Dénudé
Tendu
Cherchant
Un regard
D’homme
Leurs yeux n’étaient plus là
Leurs bouches étaient sans lèvres
Des dents coulait du sang
Sous mon pied de béton
L’eau ne s’est pas fendue
Crânes
Crosses
Les criques sont toujours belles
Le sable me rejoindrait
Je le savais
Toujours
Que les dieux souterrains remontent au grand jour
Vous qui cherchez ici la vérité des faits
Venez marcher sur l’eau
Donnez-moi votre main dénudez-vous un pied
Tournons dans les remous dans l’œil du tourbillon
Ne vous détournez pas
Le regard de Gorgone nous ne le craignons plus
Le cri du fond de gorge
La bouche distendue
Frénésie de blesser
Trancher
Frapper
Tuer
Qui a le droit ici de chercher par soi-même
La vérité des faits
Les bords de tous les quais ne sont pas toujours beaux
Regardez-moi c’est fait vous ne risquez plus rien
Ici au fond du fleuve regardons vers le haut
L’horizon y est rose couvert de sirocco
Je le savais
Toujours
Qu’un jour dessous le sable il y aurait de l’eau
Qu’un jour des oliviers les pieds seraient en haut
Tournés vers le soleil racines déployées
Cherchant notre regard pour y chercher des larmes
De miel
Ne lâchez pas ma main
Nos mots vont remonter
Devenir la surface
Regardez
Les racines
Des oliviers
Sont devenues des lettres
Chacun a le droit de chercher la vérité
Et raconter l’histoire
Celui qui dit le nom donne la vie au mort

(écrit le 6 octobre 2001)


17 octobre 1961 : Contre l’oubli : des contributions de Pierre Bourdieu et Jacques Derrida, des témoignages, des documents, des analyses.

Archéologie d’un silence, un dossier de la revue Vacarme.

17 octobre 2008