Adorno Notes sur Beckett et correspondance Adorno/Celan

Les éditions Nous, si récentes qu’elles soient, ont déjà un catalogue fourni, une ligne de conduite et un certain éclectisme.


En cette rentrée 2008, ils publient deux volumes consacrés à Adorno. D’abord des Notes sur Beckett, puis la correspondance Adorno / Celan. S’impose immédiatement la cohérence de ces publications conjointes puisque de l’aveu même d’Adorno les deux hommes étaient faits pour se rencontrer, et surtout « il existe entre Celan et Beckett une profonde affinité élective reposant sur deux points fondamentaux au nombre desquels figure l’idée qu’on ne peut plus chercher l’espoir que dans les figures de la mort ou dans celles du néant [1] ».

Les deux livres trouvent également leur sens éditorial dans leur poids de déception, d’échec, d’absence d’aboutissement. Je ne parle évidemment pas des livres qu’offrent les éditons Nous, mais du rapport complexe et déchirant entre Celan et Adorno, rempli de malentendus, d’évitement et de rendez-vous manqués (l’introduction de Joachim Seng à cette correspondance le rappelle sans complaisance).

Le volume le plus surprenant est incontestablement dans ces Notes sur Beckett, regroupant des notes de rencontre, des notes préparatoires à un article, des notes en marge de L’Innommable, des esquisses de réflexion, ainsi que les minutes d’un entretien télévisé. L’ensemble est disparate mais il est à la mesure du manque abyssal laissé par la mort d’Adorno. En effet, lorsque Adorno meurt en 1969, il laisse derrière lui un nombre considérable de travaux en cours ou à faire. L’étude de l’œuvre de Beckett fait partie d’un travail plus systématique qu’Adorno aurait voulu faire. Bien sûr sa Théorie esthétique inachevée est sans aucun doute irriguée par ses lectures beckettiennes (elle aurait d’ailleurs dû lui être dédiée) mais le travail sur Beckett était un chantier qui s’ouvrait. Ces Notes sur Beckett en sont la trace paradoxale ; paradoxale car le volume traduit par Christophe David ne vient pas remplir les manques, il prolonge au contraire l’abîme qu’il nous reste d’une œuvre d’Adorno sur Beckett. En ce sens, ce projet éditorial est à la fois beckettien et adornien. Y règne, le volume refermé, un indescriptible parfum de négatif. Et c’est pour le mieux.

Il y aurait trois manières de découvrir et lire ces Notes sur Beckett :

(1) D’abord, c’est un document, une pierre importante pour la recherche universitaire, et la compréhension de l’œuvre du philosophe allemand [2] car il balaie un ensemble de documents précis et précieux.

(2) Ensuite, entrer dans ce livre, c’est, comme je le suggérais précédemment, partir à la rencontre de traces vouées à une impossibilité. Ce qui résonne au fil des pages, une aporie pleine de vigueur : il n’y aura pas de livre sur Beckett, de pensée déployée par Adorno autour de son œuvre. Il reste ces fragments, cette constellation de remarques enroulées autour d’un désir que rien ne viendra jamais combler.

Un des aspects possibles : la littérature à l’époque de l’impossibilité de l’humour. Ce qui est advenu de l’humour est un résidu d’humour. – L’humour comme régression (clown) [3].



Ou encore

Existence chez Beckett : minimum d’existence [4].



Ces remarques sont d’une stimulation rare, et replongent immédiatement dans l’œuvre de Beckett.

(3) Enfin, ce livre peut être envisagé comme un véritable dispositif littéraire, explorant les diverses possibilités d’écriture offertes par cette vibration aporétique. La démarche exposant son impossibilité (avoir un livre d’Adorno sur Beckett), l’écriture déploie des ressources obliques qui peuvent paraître déconcertantes (… mais pas tant que cela, on y reviendra).

La pièce maîtresse de ce dispositif littéraire est incontestablement les « Notes prises en marge de L’Innommable ». Elle dit à la fois le peu de traces que l’on convoque tout en déployant un travail de recherche particulièrement stimulant, mais surtout elle propose un texte absolument passionnant.

Aux fragments du texte de Beckett se mêle la notation descriptive scrupuleuse de la lecture d’Adorno, des signes écrits, des mots jetés par le philosophe en marge du texte. On suit une lecture, certes, mais le dispositif textuel invente littéralement un nouveau texte. En disséminant des bribes de Beckett, en les superposant à une description factuelle, en laissant enfin surgir quelques étonnements adorniens, on obtient un texte saisissant [5].

Exemple :

p. 88 [70] : … des idées claires et simples…
[Souligné d’un trait ondulé et, en marge :]
Descartes, parodie de philosophie

p. 88 [70] : … ma dette envers la nature enfin éteinte…
[Souligné d’un trait ondulé et, dans la marge supérieure de la p. 88 :]
l’existence comme dette contre la nature

p. 88 [71] : Ainsi je ne disparaîtrai pas tout entier, comme cela arrive si souvent à ceux qu’on enterre.
[Trois traits verticaux, souligné d’un trait ondulé et, en marge :] F [6]

ou encore

p. 97 [77] : J’aime cette langue colorée, ces apostrophes aux figures si franches.
[En marge :] Hamm

p. 98 [78] : Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.
[Souligné d’un trait ondulé et, en marge :]
 !!! C’est ce qu’il y a de pire [7]

La retranscription de l’émission télévisée allemande à laquelle participe Adorno après la diffusion de deux films de Beckett peut également participer de ce même regard littéraire un peu décalé : la répétition des « brouhaha » va par exemple dans ce sens, mais plus généralement c’est la construction d’une figure qui se prolonge dans ce moment d’échange autour de Beckett.

Ce que l’on retiendra surtout des Notes sur Beckett, c’est son aspect fragmentaire, inachevé, suspendu au travail à venir et qui ne viendra jamais sinon dans cette lecture partielle, cette projection infinie dans un texte interdit. C’est dans cette brisure biographique que se dessine encore la dissolution de la logique discursive propre aux deux auteurs. « C’est seulement dans l’œuvre fragmentaire, renonçant à elle-même, que se libère son contenu critique », avait déjà écrit Adorno dans Philosophie de la nouvelle musique [8]. Ce qui se dégage de ces traces qui n’ont évidemment pas été écrites pour être dans cet ordre ou ces effets de résonance, c’est le travail de la parataxe. Face à la tâche impossible (ce livre d’Adorno sur Beckett qui n’existera jamais), Notes sur Beckett nous offre un texte qui reste au plus près des préoccupations d’écriture et de philosophie d’Adorno.

« Ne sont vraies que des pensées qui ne se comprennent pas elles-mêmes », disait-il encore dans Minima Moralia [9].

Dans une lettre du 9 février 1968, Adorno écrit à Celan :

On m’a tout de suite informé que vous seriez absent pendant ma semaine parisienne ; quel dommage que nous nous soyons ainsi croisés, d’autant plus que je suis moi-même passé au retour par Cologne, où j’ai participé le 17 à un débat télévisé sur Beckett. Avez-vous d’ailleurs entre-temps fait sa connaissance ? J’ai fait tout ce que je pouvais pour arranger cela. Un lieu naturel pour cette rencontre serait le Goethe-Institut où Madame Henius, qui connaît aussi très bien Beckett, a chanté quelques lieder de ma composition – êtes-vous déjà allé dans ce lieu ?
J’aurais aimé avoir terminé à temps ce travail sur votre poésie que j’ai maintenant en projet depuis longtemps… [10].

Sébastien Rongier - 19 octobre 2008

[1Adorno, Notes sur Beckett, pages 152-153.

[2Depuis quelques années les traductions se multiplient : la biographie de Stefan Müller-Doohm, les correspondances Adorno/Benjamin, Adorno/Berg, les Études sur la personnalité autoritaire, ou encore le récent Métaphysique : Concept et problèmes, en attendant de prochaines traductions.

[3Notes sur Beckett, p. 25.

[4Notes sur Beckett, p. 33.

[5un texte dont on aimerait pouvoir construire une lecture-performance pour tout dire tant l’objet surprend par la richesse textuelle qu’elle déploie

[6p. 55

[7p. 56

[8Tel-Gallimard, 1985, p. 134.

[9Payot, 2001, p. 206.

[10Adorno/Celan. Correspondance, pages 77-78.