ne pas prendre la parole

  faire entendre une autre voix que la sienne

  Une légère poussée, la porte s’ouvre. Hall, couloir déserts. Au sol, les carreaux noirs et blancs qui dessinent une croix dans un cercle bleu, les éclairs comme des lames à faucher les chevilles. Je ne me souviens de rien ; je reconnais tout. L’obscurité, l’incertitude. Dans l’escalier les lambris, la rampe à claire-voie. À l’étage, la salle immense. L’estrade, le bureau. Sur le tableau noir, des croquis d’accessoires. Des machines à coudre sur des établis. Une bonne odeur. Des rouages, des ressorts, des aiguilles, des clapets, des bobines. Sur le parquet des morceaux de cuir rouge, jaune, vert, violet. Par les fenêtres, l’immeuble d’habitation. Dans la salle en face d’autres machines, de la sciure, des éclats de bois, une autre bonne odeur. La chapelle où je m’évanouissais est cadenassée. On a dû y remiser encriers et pupitres. Il n’y avait pas de réfectoire, pas de cour de récréation. Je redescends, traverse le bâtiment jusqu’à l’arrière-cour dont le toit en plexiglas filtre le ciel. La porte par où rejoindre une rue parallèle à l’entrée de l’école est condamnée. Au bout il y avait le jardin, la statue montrant un livre. L’évier commun a été remplacé par des lavabos en faïence. Fermez le robinet pendant que vous savonnez vos mains, mesdemoiselles, l’eau n’est pas inépuisable. On entendait cela. Au-dessus, la prière multipliait les petits pains et les petits poissons. Je transportais dans ma bouche les mots, les phrases, les récitations, les conjugaisons. Je m’en nourrissais. J’en tremblais d’orgueil, de clarté. Je ne les lâchais pas durant la nuit qui les transformait en lentes séances d’asphyxie. De peur de les effacer je faisais la morte qui ne respire plus. Mes jambes tremblent, diras-tu dans une occasion qui y ressemble, un jour où tes mains savonnées glissent sans fin sur le robinet.

  l’autre personne, la deuxième

  Elle te parle. Tu ne sais pas d’où elle vient. Elle n’a pas d’ombre, pas de nom. Tu ne comprends pas ce qu’elle dit. Si tu essaies de le rapporter, tu bégayes. Elle t’accompagne dedans, dehors. Elle te raconte des histoires qui t’ont appartenu. Des ciseaux, des pas en déséquilibre, des yeux qui observent des yeux. Tu en retiens certaines, par timidité. D’autres tu les tais. Elle te les confie, imagines-tu. Quand même pas. Raconte-les à ton tour, souffle-t-elle à ton oreille. Tu aimerais bien. Tu en frissonnes. C’est mieux que le silence. Tu ne la croises jamais dans un miroir. Elle n’a pas de visage, pas de mains. Elle ne te jette pas la pierre. C’est déjà ça. Tu n’as pas de corps, de toute façon. Vous êtes quittes. Sur quoi la pierre tomberait-elle ? Un nom qui te brûle la langue, un baigneur noir. Ils sont ta première personne.

  leur personne, la première

  L’œil est posé sur le pupitre. Il bascule à peine. Il pourrait. L’encrier ne le contiendrait pas. Il ne saigne plus. Chambre froide. Pas besoin d’être vivant pour avoir vu. Le buvard absorbait les interrogations particulières. Les rend plus tard sous forme d’ecchymoses. Relire est autorisé. Lire, une transgression. Une première personne qui serait la tienne te réduirait à rien.

Dominique Dussidour - 22 octobre 2008