Quel projet pour la littérature contemporaine ?

Rencontre avec les éditions numériques publie.net le vendredi 7 novembre.


Les éditions publie.net proposent, dans leur collection Voix critiques, ce livre de Dominique Viart, Quel projet pour la littérature contemporaine ?, inédit en français, et paru en langue anglaise dans The art of project (New York, Berghahn Books, 1995).

En exergue, Viart cite cette phrase de Quignard : « Ce dont nous avons besoin, c’est d’une dé-programmation de la littérature. »
Voilà un vœu qui caractérise bien en effet le type de questions qui travaille la création littéraire contemporaine que ce petit livre observe, et qui, depuis les années 1995, s’interroge sur son rapport à la modernité : si celle-ci coïncidait avec un constant retour sur elle-même, sur ses intentions et ses pouvoirs, que signalait l’accumulation des « manifestes » et des projets, il se peut en effet que ce soit par « l’insouci » d’une telle attitude théorique que se signale aujourd’hui la création littéraire.

Cela dit, la littérature « manifestante » persiste au cours de la période : et Viart en observe les postures qui, par volonté de rupture, poursuivent ou récusent les situations d’« avant-garde » : qu’il s’agisse des livres-manifestes de Jean-Marie Gleize et du concept de « littéralité » comme accès au principe de « nudité intégrale » ; ou de la « nouvelle fiction », qui réagit contre l’assèchement à quoi conduirait le Nouveau Roman ; ou encore du néo-lyrisme de Maulpoix qui « conjugue un réel travail critique et une pratique de la création » ; ou enfin de la Revue de Littérature Générale qui défend, dans ses deux numéros, l’idée de création comme « bricolage littéraire » visant à « produire des objets littéraires non identifiés », aucun projet ne devant gouverner l’entreprise d’écrire : « Le but n’est pas de redonner ses lettres de noblesse à l’écriture, mais de les lui enlever, de la soustraire aux critères qui commandent […] sa critique et sa production. »

Toutes ces positions de refus, néanmoins, répètent, aux yeux de Viart, les procédures de la tradition critique moderne, incapables qu’elles sont « de penser le geste littéraire indépendamment des usages culturels institués par la modernité ».
Dès lors :

… que reste-t-il dans la création contemporaine qui puisse illustrer d’autres types de rapport à la question du « projet littéraire » ? En fait, le manifeste n’est pas la seule manifestation possible du projet. Un tout autre type de rapport peut s’établir entre l’écrivain et son œuvre, qui fonde une autre temporalité esthétique et échappe à l’historicisme moderniste.

La dernière partie du livre propose deux témoignages d’une telle temporalité esthétique, deux œuvres exemplaires, et dont le « projet » est, soit « non programmatique », soit plutôt un pur « trajet », l’un et l’autre engagement dans l’écriture répondant ou cherchant à répondre par son avancée inquiète, « dans l’interrogation même de son élan », à la seule question qui compte : « Qu’est-ce qui fait écrire les hommes ? » : il s’agit respectivement de Pierre Michon et de François Bon.

On sait que Dominique Viart a beaucoup écrit sur ces deux écrivains, comme du reste sur Claude Simon à propos duquel il montre ici encore comment son œuvre se donne « comme tout entière constituée par un innommable qu’elle cherche à identifier », traversée qu’elle est par un « silence auquel il faut donner voix ».

Et c’est bien cette voix que l’on sent au travail dans les œuvres de Michon et de Bon, qui, elles aussi, « s’éprouve[nt] comme parcours et comme questionnement de [leur] situation historique ».
Voilà bien « une conscience nouvelle, écrit encore Dominique Viart, qui crée une temporalité propre, indépendante de celle des esthétiques modernes ».

Jean-Marie Barnaud.

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Jean-Louis Kuffer, Ceux qui songent avant l’aube

Jusqu’à la lecture de Perec, je pensais qu’il fallait user, et c’est bien le terme, « user » du langage comme d’un instrument de musique, pour trouver les fissures à travers lesquelles se faufiler vers le cœur des gens, et y planter ses griffes, comme font les fouisseurs et les monstres. Mais très vite, le besoin de parler se brise sur l’inquiétude ressentie face au mutisme des choses, face au décor de carton-pâte sur lequel les silhouettes glissent telles des soles.

Très vite, comme dit Beckett, on ne sait plus comment procéder, « par pure aporie ou bien par affirmations et négations infirmées au fur et à mesure, ou tôt ou tard » (L’Innommable, Minuit, 2004). L’enfant apprend à parler, l’écrivain apprend à se taire, réduisant tous deux le discours à l’ossature, par la seule évocation du nom. Il n’est pas innocent que les textes antiques et médiévaux regorgent de généalogies. Toutes les narrations s’enracinent dans ce qui est donné pour certain : le flux des générations, haché par la mort. On nomme celui qui est né, et ce qui a été bâti, sautant à cloche-pied par-dessus les trous, dévidant le continuum d’une histoire charpentée au moyen d’une réalité incontestable. Listes, peintures infiniment répétées d’oiseaux et de fleurs. Car on ne sait pas comment évoquer, sans trahir, le rapport d’équivalence entre ce qui vit et ce qui meurt, entre nous et les autres, entre les choses et les êtres. Soit on fait façon artiste, soit on donne dans la science ou dans la mystique, mais, au bout du compte, on reste planté, sans voix, ni perspective, dans le paquet de matière. Alors reprendre au début, dire la couleur, la forme, le goût, le poids, la chaleur. Larmes !

Imaginons un voyageur absolu, se fixant pour but de partir indéfiniment, et pour contrainte de ne recourir à aucune aide extérieure, comme de se priver de tout l’attirail de l’explorateur : ni dictionnaire, ni carte, ni boussole, ni GPS, ni carnet, ni enregistreur, ni appareil photo, ni caméra, ni cybercafé, ni patte de lapin. Imaginons un corps vêtu au plus commode, n’emportant que le nécessaire, pas même de quoi écrire, pas même un livre, juste sa peau et sa mémoire, et le projet de dire à voix haute chaque soir ce qui aura été vécu. Imaginons enfin que ce voyageur choisisse d’emprunter les sentiers plutôt que les routes, qu’il prenne systématiquement les voies latérales, pour s’enfoncer toujours plus loin dans l’inconnu. Rapidement, il se sentira perdu et il devra fournir un effort terrible pour ne pas s’accorder un retour ponctuel vers tel ou tel point familier du globe. Rapidement, il ne comprendra plus la langue parlée autour de lui, il ne saisira plus les comportements, ni la fonction des objets les plus usuels. Il arrivera enfin que le soleil lui paraisse carré, et les étoiles rassemblées en un seul point noir du ciel. Alors tout à fait perdu, le soir, dans son abri de fortune, notre voyageur ne sera plus capable de raconter, d’établir une continuité entre les éléments hétéroclites qu’il aura mémorisé. Mais jamais le besoin de raconter ne se sera montré aussi impérieux, douloureux, peut-être même mortel. Il se mettra alors à déclamer le monde en l’apostrophant, en déroulant la liste infinie des atomes qui s’écoulent sur la maison.

Ceux qui affament un lynx qu’ils lâcheront à la pleine lune dans le Parc aux Biches / Celui qui était en train de rédiger son offre d’emploi à la firme Optima lorsque le plafond de son studio s’est effondré / Celle qui a entendu le plafond de son voisin Rudolf s’effondrer pendant qu’elle lisait le dernier Marc Levy / Ceux qui ont connu Rudolf à l’époque où il démarchait l’Encyclopédie du Bricolage / Celui qui décide de changer sa stratégie dans la gestion de ses pulsions primales / Celle qui envisage sérieusement de grever son budget pour l’achat d’un complexe cellulaire buste et décolleté à 148 euros / Ceux qui prétendent voir la vie plein écran / Celui qui dit à Rafik que les Arabes lui ont toujours paru plus performants que les Blancks / Celle qui a trouvé une solution innovante pour l’éclairage de son coin méditation / Ceux qui estiment que tout est déjà réglé par la nature / Celui qui a rencontré Dalida au temps où elle devint Miss Egypte / Celle qui offre des dessous affriolants à sa belle-fille Zabou afin qu’elle fasse la reconquête de son fils adoré / Ceux qui vivent peinard dans les containers de l’usine à gaz désaffectée de la Banlieue Est, etc.

Je crois qu’un destin secret, mais commun, unit les textes, que l’éternel sommeille en chacun sous la forme d’un ensemble hétéroclite et vivant ; le réel se nourrit de l’énumération pure. Ceux qui songent avant l’aube (l’énumération comme arme pour dire le monde) de Jean-Louis Kuffer fait partie de ceux qui franchissent le seuil, pour venir au contact.

Philippe Rahmy.

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Isabelle Rèbre, Ton 8 mai 1945 et le mien

On n’est pas seulement l’enfant, fils ou fille, du corps de son père, on est aussi l’enfant de son histoire. On est l’enfant du camp du Struthof, dans les Vosges. On est l’enfant de Sétif, de Constantine et de Guelma, en Algérie. On est l’enfant du 8 mai 1945, l’enfant d’un père qui n’avait que seize ans, qui n’était lui-même encore qu’un enfant.
Peut-être l’histoire n’est-elle pas autre chose qu’une histoire d’enfants de seize ans trop jeunes pour voir un camp de concentration d’une colline et l’armée française tirer dans une rue de leur ville natale.

— Pourquoi m’avez-vous donné Nedjma ?
Nedjma est une étoile d’une insolente beauté, fille d’une Française, épouse de Kamel, interdite et intouchable, l’amour de sa vie, celle que Lakhdar dans sa prison n’épousera jamais. Nedjma, fille des ancêtres combattants dont elle perpétue la mémoire au nom de l’Algérie combattante.
— Vous avez franchi le seuil d’une librairie arabe. Ce livre-là est le premier écrit en français par un Arabe en pleine guerre d’Algérie. L’auteur s’appelait Kateb Yacine, je l’ai rencontré quand j’étais journaliste là-bas, dans un autre vie. C’est peut-être lui qui m’a donné le courage d’écrire moi aussi.
— Tout m’est inconnu et familier : cet écrivain, ce peuple, cette langue, cette histoire. Je ne sais pas où elle commence, où elle finit.
Le 8 mai 1945, c’était la fin de la guerre, en Algérie aussi. On préparait des défilés pour honorer les morts. Yacine était au milieu des manifestants, avec une partie de sa famille. Ils avaient entendu Roosevelt proclamer : « Liberté et démocratie pour tous les peuples. » Ils sont descendus dans la rue avec des banderoles : « Vive la liberté, vive l’Algérie libre ! » Des drapeaux algériens ont été hissés pour la première fois depuis si longtemps que certains en pleuraient.
L’armée des colons n’a pas supporté, un homme a glissé à l’oreille du sous-préfet : « Comment pouvez-vous tolérer cela ! » L’autre a tiré en l’air et sans aucun ordre, l’armée a suivi, mitraillant une foule opaque. Les jours suivants, la police procède à des arrestations, emprisonnements massifs, tortures. Yacine est jeté en prison à 16 ans, sa mère devient folle. Après, il n’a plus jamais cessé d’écrire. Il disait : « La langue est mon butin de guerre, j’écris dans la langue du loup. »

Ces pères, écrit Isabelle Rèbre, étaient « trop petit[s] dans l’ombre de ces hommes-là » : les militaires, qu’ils soient colonel ou général, les écrivains, qu’ils se nomment Albert Camus ou Kateb Yacine.
Avons-nous été les enfants de pères qui n’avaient pas la mesure de leur histoire ?
Comment être à la taille de la nôtre ?

Un jour c’est décidé, vous le déciderez, il n’y aura plus de père, plus jamais vous ne demanderez à quelqu’un de l’être, de savoir pour vous ce qui est bien pour vous.
Vous n’en voudrez plus à personne de se tromper, parce que vous ne demanderez plus à personne de savoir. Personne ne vous accompagne et ce vertige est grandiose.

À la suite de Mémorial de Cécile Wajsbrot et de Nous, fils d’Eichmann de Günther Anders [1], Ton 8 mai 1945 et le mien, récit d’Isabelle Rèbre, interroge le rapport de chacun à son histoire et à l’histoire de ses pères. C’est sans doute grâce à cette question que nous deviendrons contemporains de la nôtre et que nous l’écrirons un jour.
Avec ce texte, Isabelle Rèbre a commencé de l’écrire.

Dominique Dussidour.

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Jacques Josse, Dormants

Dormant, dormante : 1. (Mais rare) : qui dort / 2 : qui n’est agité par aucun courant. V. Immobile. Stagnant. Dormant se dit des eaux et des hommes, des bêtes parfois. Mais qu’on ne s’y trompe pas, les dormants de ce Dormants-là - frères d’un autre Dormeur célèbre - appartiennent à « la cohorte des dormeurs à redingote de terre ». Ni petit val ni cresson pour ceux-là mais l’Atlantique, l’herbe rase des dunes, et ces yeux éteints qui parfois remontent du fond, inexpliqués. Quelque part, au bord de l’Atlantique, un homme marche dans la nuit, traverse le hameau : « Je vais, dit-il, porter d’interminables requiems à ceux qui dorment sous le marbre ».
Un homme, donc. Ou plusieurs. Un hameau. Une traversée. Un cimetière. Ça a des pâleurs de brume, des sursauts de ressac. De choses chuchotées dans les branches, les vagues, quand monte à la gorge « (l)’envie d’aller servir un cognac à ses morts et de filer au cimetière en creusant l’obscurité à l’aide d’une lampe ». Texte nocturne, où chaque bloc se donne comme une vision brève, très nettement découpée et aussitôt disparue, semblable aux images que ferait surgir, par intermittences, le pinceau d’une lampe torche frottant les talus herbeux d’une route parcourue de nuit, en retenant son souffle.

De retour dans la lenteur de l’aube, sur une route qui file le
long du littoral, érafler l’herbe rase, le sable, localiser deux
blockhaus, n’en rien dire mais retourner, sans cesse, les
poches de nos pensées perdues au creux des vagues, voire
même en dessous, là où veille à coup sûr un souffleur, un
jeteur de mots tapi dans la position du péri définitif, capable
de nous inviter à l’oublier un instant, de façon à ne pas rater
l’éclat, la lumière, le sourire de la femme allemande qui se
balade sur les bas côtés.


Il y a du poème aussi dans ce récit-là, un récit qui dans sa brièveté énigmatique de retable à demi fermé vous emporte doucement aux lisières du fantastique. On peut d’ailleurs, semble-t-il, lire chaque page isolément, comme un poème en prose, ce que paraît suggérer la mise en page et ses coupes nettes. Ou bien suivre le fil du marcheur boiteux, lire les noms des morts sur les croix, effacer du bout du doigt la buée au carreau. On peut s’arrêter ici et reprendre là. Qui parle ? Qui raconte ? Qui sont les morts et les vivants de cette histoire-là ? Et de qui le visage aperçu au fond de la flaque ? On n’est pas sûr de le savoir, pas sûr de ne pas confondre l’ivresse de l’un à la nostalgie d’un autre, et peu importe sans doute, tant le récit joue de ses ellipses pour que chaque mort - chaque dormant de cette histoire-là - reçoive la rasade de langue qui lui serait due.
Trente pages, c’est un format atypique, une de ces formes brèves dont l’édition traditionnelle fait peu de cas (mais que quelques francs-tireurs font vivre, et notamment Jacques Josse, par ailleurs éditeur des précieuses éditions Wigwam), et ce texte-là, avec ceux qu’offre la collection des Formes brèves proposée par publie.net, donne un bel exemple de la tension mélancolique qui peut surgir de tels élans, quand ils sont, comme ici, scrupuleusement pesés et polis. Arrivés à la dernière page, on peut reprendre et lire les premières pages comme on lirait une très longue, et très tendre dédicace :

Allongée, morte,
paisible sous la terre,
occupée à coudre une à une les larmes de la rivière,
elle confectionne une écharpe de deuil

pour serrer le cou du chien.

Sereine Berlottier.

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Bernard Noël, Le mal de l’espèce

Toutes les phrases commencent par Elle, elle n’est jamais hors des mots, hors des sens requis lors de la rencontre amoureuse que, mot à mot, corps à corps, transcrit le monologue qui compose Le mal de l’espèce.

Elle a écrit une lettre pour exposer ses « recommandations » : cette rencontre devra privilégier le désir et ne pas le détruire dans un prompt plaisir, admettra de maintenir une rude tension, diminuera « la part de l’espèce » par l’imagination et l’invention, nourrira l’espérance que la bouche et le sexe profèrent une « parole unique » et qu’ainsi corps et âme communiquent.

Elle est au rendez-vous, ils sont en présence l’un de l’autre, et chaque phrase du monologue suit avec docilité la peau de cette femme, ses mouvements, ses silences, ses regards, si bien qu’effectivement, dans cet enchaînement de phrases, la chair et l’esprit de l’homme, ses ajustements, se font réceptifs, et d’une part se confondent, d’autre part épousent la chair et l’esprit de la femme – avec toujours ce petit temps de retard dû à l’attention qu’il a fallu maintenir.

La solitude n’est pas niée par un pareil exercice, mais une telle attention est donnée, dans le corps du texte, aux palpitations des peaux, aux caresses des langues, à la brutalité des pensées qui résistent à un achèvement du plaisir et aux sensations que le corps féminin procure au corps masculin qu’une immédiateté visible se crée.

Elle te paraît enveloppée d’une bulle limpide et toi, au bord de cette transparence, tu hésites conscient brusquement d’une limite et de la vieille séparation et de la solitude. Elle dit alors : tu sens comme l’air de l’attente rend l’heure moins passante et la douceur qui vient à la place du temps. Elle a posé sa main droite sur ta joue et ce qu’elle vient de dire se confond avec ce toucher dont le contact affirme justement le pouvoir de la douceur. Elle passe sa langue sur ses lèvres, l’une puis l’autre, celle du haut, celle du bas, lentement, et des mots se mêlent à ce mouvement

Ni le monologue ni les amoureux n’iront jusque la pénétration des sexes, parce qu’il ne serait question d’admettre, dans une telle rencontre, dans une telle tentative, une « petite mort » qui, sans doute, effacerait les étapes de la rencontre et les phrases du récit dans l’exigence d’un recommencement.

Elle prend ta main et la presse contre elle pour t’inciter à continuer : je ne saurais expliquer, dis-tu, pourquoi ta présence m’a conduit tout naturellement vers ce qu’un humain n’accepte qu’au comble de la sagesse ou du désespoir. Elle serre ta main et tu vois venir les mots qui se dérobaient encore à l’instant : j’ai découvert tout à coup que l’absolu est négatif, qu’il ne peut que l’être afin d’aborder le néant et que sa vision exige de celui qui la conçoit de ne pas revenir en arrière, mais avec quoi allons-nous traverser ?

Chantal Hibou Anglade.

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Armand Dupuy, Dehors / hors de / horde

Dehors / hors de / horde : quatre mots, trois métamorphoses, pour annoncer, dès ce titre complexe, ce qui serait à l’œuvre au fil des pages. De quel dehors, de quelle horde, et les murs qui séparent l’une de l’autre, emprisonnée, serait-il question ? La présentation qui accompagne le texte indique que celui-ci a été écrit après que l’auteur ait enseigné le français et les mathématiques en prison, situation que le texte accueille et laisse parfois transparaître, mais à la manière de pelotes de laines qui seraient restées accrochées à des barbelés, et sans que récit jamais en soit fait, puisque de récit il n’est pas question autrement ici que troué, déconstruit, émietté et réduit au plus essentiel.

Ce qui s’interroge, au fil des pages, la fulgurance de ce qui ferait passer du de -hors au dedans, le bref fragment ici le dit à la manière d’une flèche, mais c’est chaque page qui l’explore :

/ de – hors hors de soi récidive /


Et plus loin :

// promenade plus étroite qu’une salle de classe et tous la même
et des rats morts dans les angles / oh y’a de bons viseurs /
descendent un appât lancent une canette / bien pleine la canette
/ peut-être qu’on brusque un peu le temps / on tue les rats chasse
les heures / jamais assez / sale rat de temps qui nargue //

Chaque page accueille un bloc de texte composé de fragments de phrases aboutés et tenus ensemble par des barres obliques, signes tout à la fois de rupture et de ce qu’une lecture horizontale serait malgré tout nécessaire (désirée), chaque bloc de texte étant lui-même enserré de deux barres obliques, clôture redoublée. Aux lisières du poème donc (et l’on sait que la barre oblique est aussi le signe par quoi l’on marque la fin d’un vers, lors d’une transcription, lorsque pour une raison ou une autre il n’est pas possible d’aller à la ligne), mais dans la mémoire peut-être d’un récit qui ne sera pas.

Ce sont des notations brèves, visuelles ou mentales qui constituent les traces lapidaires d’une expérience, le trajet d’une tension. Elles disent l’ennui, le ciel, la ville. Elles disent des phrases entendues, des énigmes ciselées, une fatigue, dans une circulation où la ville parfois se fait corps, où la peur se dit en sourdine.

// travail et fatigue / toute défense s’affaisse et libre à l’air / libre
au dedans / tout un grouillant réseau de fils et fibres s’affûtent /
un centre ici court dessus fourmille / on touche rôde en
banlieue / banlieue de soi du cri bave sèche / il est tôt / j’y vais
groupé dans mes épaules pas tranquilles //

Le « je » est discret, chuchoté, et le plus souvent c’est la note impersonnelle du « on » qui domine :

// on n’en finit pas / ce noir et blanc réticent de caboche / une
espèce de cendre éparse / c’est au compte goûte de soi qu’on
touche / dehors tempête de pattes d’oiseaux / les phares et
l’autoroute / le rhône orageux qu’on devine / sa force de
balayer / d’engloutir avec //

Dans la troisième partie, intitulée « Pas sorti », les barres obliques ont disparu, remplacées par des espaces blancs mais c’est la même juxtaposition cisaillée d’images, d’échos, la même voix grave, attentive :

les images s’altèrent   la pensée colle un froid mesquin ses
guenilles en jets brefs   fini la route dans les autres     on va sans
leurs yeux vers quoi   chuté là pas sûr de soi  ne sachant plus
roseau cassant quel temps   la fenêtre compte moins la crasse
reste quand on cille

ou encore :

vive lumière tache ça dure puis tout baisse une voix répète je
ne sais quoi qu’elle répète à tenir là dans l’oreille pour rien non
rien d’autre que faire son trou et comment sortir d’où l’on est
pas entré – en découdre avec cela aller jusqu’où ça s’arrête ce
soir

« Faire son trou », donc, sans discours, sans conclusion, dans une langue qui n’évite pas le manque dont elle procède, et qui se relance à partir de ces arrêts qu’elle s’impose, et de ce qui en elle semble se taire, se retirer, pour « en découdre » et faire chemin de cela.

Remarquables sont, enfin, en tête du texte d’Armand Dupuy, une peinture de Winfried Veit (également auteur d’une fresque sur le mur de la prison Saint-Joseph de Lyon, d’où s’origine le texte) et cinq dessins en noir et blanc, intégrés au fichier en Pdf, qui travaillent en écho au texte, dans une évidente et forte complicité.

Sereine Berlottier.

7 novembre 2008

[1Traduit de l’allemand et présenté par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Bibliothèques Rivages, 1999.