Patrick Vauday, L’invention du visible, aux éditions Hermann

Avant d’évoquer le livre de Patrick Vauday, de souligner d’abord qu’il s’inscrit dans une collection, « Le Bel aujourd’hui ». Cette collection dirigée par Danielle Cohen-Levinas cherche à penser un contemporain, sans s’interdire la lecture des textes anciens, cherche à convoquer les passages, les dialogues « pour réfléchir les conditions de possibilités de ce que penser aujourd’hui veut dire ».

Le livre de Patrick Vauday, L’invention du visible est sous titré fort justement « L’image à la lumière des arts ».

Une des clés du livre tient dans la distinction que l’auteur souligne entre visible et visibilité dans le dernier tiers du livre. S’il opte clairement pour la visibilité, c’est pour sortir de l’impasse de l’ontologisation de l’image et préférer « une archéologie des modes d’organisation du visible », écrit-il page 143.

C’est la raison pour laquelle le livre doit reprendre les lignes de tensions qui parcourent la pensée platonicienne face à l’image. Et c’est peu dire. Passant par cette discussion, Vauday souligne le poids de cet héritage platonicien et les lignes de fuite aristotéliciennes, encore tributaires d’une identification aux essences.

Ce que cherche Patrick Vauday, c’est le moment d’affranchissement de l’image de ces tutelles, le moment où, se débarrassant de l’« être » de l’image pour son faire propre, pourra se dégager une véritable pensée de l’image. C’est ce moment interstitiel qui instaure, pour Vauday, une politique des images, c’est-à-dire un écart, un renversement libérateur des normes qui exprimerait « la dimension ouvrante aussi bien qu’oeuvrante des images » (p. 13).
Face à Platon, l’auteur met en tension Ovide (le geste de Dibutade), la figure de Narcisse, ou, plus réjouissant encore, Philostrate, devenu sous la plume de Vauday un véritable performer en description.

En proposant dans la suite de son ouvrage une perspective oblique qui ne peut que nous convenir, il convoque autant la peinture que le cinéma, ou la photographie pour proposer une pensée de l’image qui sorte de la reproduction, du mimétique, une image qui invente son propre processus esthétique en se faisant. Les références et les analyses sont nombreuses, juxtaposant les formes artistiques pour montrer les liens. Mettre la peinture au bord de la photographie ou du cinéma pour faire affleurer les dialogues et montrer la complexité des images.

A ce titre, l’évocation de la peinture de Manet est particulièrement convaincante, et particulièrement le rôle joué par la photographie dans son oeuvre picturale : « Manet n’a pas mis la photographie au service de la peinture, il l’a introduite dans sa peinture sous la forme d’un nouveau regard et d’une nouvelle vision de la réalité »(p. 97).
C’est ce renversement, cet écart qui ouvre la modernité et permet de penser autrement les images, le rapport des images avec le mode, ce que Rancière, souvent cité par Patrick Vauday avec Gilles Deleuze, nomme le régime esthétique de l’art.

A travers ces brèches, Patrick Vauday souligne combien le discours actuel autour des désastres de l’image est à la fois réducteur et ancien, et mérite d’autres approches (... obliques, cela va sans dire)

Signalons également qu’avec ce livre paraît également dans la collection « Le Bel aujourd’hui », Vivre avec de Marc Crépon, Idéologie et terreur d’Hannah Arendt ainsi que Les lumières du messianisme de Pierre Bourretz. Quant à la suite des parutions, quelque chose nous dit que l’on devrait en reparler.

Sébastien Rongier - 5 novembre 2008