Le monde est beau, il est rond, de Suzanne Doppelt

  Le monde n’est jamais bouclé.
  Soit Carl von Linné :

Inventaires, nomenclatures, répertoires. La nature,
un rectangle intemporel, une trame immobile.
Gravures coloriées à la main, tableaux synoptiques et généalogiques.
Dans le bouillonnement des apparences, un point fixe : le langage.
Grammaire du mesurable : De l’épaisseur d’un cheveu,
de la profondeur d’un nombril, de la forme d’une vulve,
contourné comme un pavillon d’oreille.
Classifiant,
méticulosité « riche de sens » [1]

  Le naturaliste suédois à nouveau :

Miraculum naturae, c’est le nom que linné donne à la dionée qui capture sa proie en moins d’une seconde, un influx nerveux et pfutt ! mouche entre les deux feuilles-mâchoires digestion circulation, passe dans la tige, s’écarte un peu de la verticale puis crache son exosquelette. De son côté karl liche raconte avoir vu l’arbre mangeur d’hommes et aussi de mouches, un vrai garde-manger, dégoutter une eau belle et claire comme du miel qui attire bien plus que le vinaigre et autant que le lait où elles demeurent [2].

  Au fil des inventaires le monde s’étend et se divise, infiniment grand et petit, infiniment précieux et minutieux, avec ses miracles et ses terminaisons, le monde est beau, il est rond, le monde est beau et il est rond, il est en mouvement, il vole, il ombre, il bouge et il tombe, il goutte, il croît, il déplace, il pousse, il plie, il capture, il tourne – lui, les éléments qui le composent.
  Et l’inventaire n’est jamais bouclé.

  Suzanne Doppelt l’inventorie en douze textes : Les plantes, Les animaux, Les visages, L’eau, Les arbres, Les aliments, Les matériaux, L’architecture, Les machines, La fête, La sculpture, Les mains.
  Chaque texte occupe une pleine page, sur la page de droite des photographies lui répondent, douze séries de photos.

Ici un petit coin de verdure nouvelle, de l’eau calme, un caillou régulier, l’ombre, le silence, l’herbe fine et serrée forme un tapis magique feutré comme la prairie. Là-bas, fumante, en désordre, pour piétinement intensif, épaisse l’herbe folle à croissance rapide, elle remplit le vide, fourmille, ondule. Les enroulements verts des taillis, de quoi faire un bon lit, une feuille mouchetée et bien dentelée, des vrilles, ni carré ni cercle parfait, la nature connaît très peu de lignes droites. La promenade est grisante et enchantée, chaque chemin mène vers un objet ravissant, mille bruits à peine audibles, mille formes invisibles qui changent au fur et à mesure. Le sol glisse doucement, le relief se modifie, altération, conversion, les pierres se confondent avec les plantes, certaines bougent mais pourtant aucun de leurs mouvements n’est dû à l’agitation de l’air. La matière passe d’un règne à l’autre, un arbre vert devient ocre, un champignon chauve-souris, la vie se transporte d’espèce en espèce, la mobilité est générale, un beau désordre à ranger, un bel ensemble cosmique à cataloguer [3].

  Les naturalistes ne travaillent pas seuls, leur recherche croise celle des écrivains, philosophes, peintres, musiciens, cinéastes qui ajoutent au monde des couleurs, des mouvements, des phrases, organisent des sons et des pensées, inventent des images.
Suzanne Doppelt a introduit leurs œuvres dans son propre répertoire qui fera partie lui-même du prochain inventaire.


On a lu Le monde est beau, il est rond quand il a été publié par Inventaire-Invention.
Chez le même éditeur, Suzanne Doppelt, écrivain et photographe, a coordonné Peint en rouge, ouvrage collectif de textes et d’images, réalisé avec Georges Aperghis, Jean-Christophe Bailly, Frédéric Boyer, Emmanuelle Bayamack-Tam, Aïcha Liviana Messina, François Matton, Avital Ronell, Cole Swensen.

Collaboration à la revue Vacarme.

Catherine Pomparat a consacré une Petite philocalie de l’art au travail de Suzanne Doppelt, Une tombée de la lune.


Parmi les dernières parutions d’Inventaire/Invention, une nouvelle traduction de De ça (1923) de Vladimir Maïakovski par Henri Deluy, précédée de L’adresse à Vladimir où l’ancien directeur de la revue Action poétique raconte sa longue fréquentation du poète russe.


Série « Les mains », photo de Suzanne Doppelt ©.

Dominique Dussidour - 7 novembre 2008

[1Hans Magnus Enzensberger, Mausolée, « C. v. L. (1707-1778) », traduit de l’allemand par Maurice Regnaut, Poésie/Gallimard, 2007. Première édition française de Mausolée parue chez Alinéa en 1987.

[2Suzanne Doppelt, Le monde est beau, il est rond, Inventaire/Invention, 2008.

[3Suzanne Doppelt, texte cité, « Les plantes ».