Les Lois de l’Hospitalité, Viande froide

1.Les anciens ne sont pas revenus sur le site. Ils sont restés chez eux. Ils ont pensé à autre chose. Ils ont poursuivi leur existence ailleurs. Ils ont dit la vie continue, ça ne s’arrête pas là, le service a été fermé mais heureusement y a pas mort d’homme. Quand les travaux de réhabilitation ont commencé, on leur a proposé de visiter mais rares sont ceux qui se sont manifestés. Avec le temps, forcément, y avait eu mort d’hommes. Mais aussi de la réticence. De la crainte. De l’émotion. Revenir là où on a travaillé pendant plusieurs décennies pour quoi faire. Pour voir quoi. Il n’y a rien à voir. C’est troué. C’est cassé. C’est bouleversé. C’est détruit. C’est creusé. C’est traumatisé. A quoi ça sert de venir. C’est ouvert. C’est blessé. C’est plein de cicatrices. C’est bétonné. C’est transformé. C’est méconnaissable.

(extrait de « Viande Froide », de Olivia Rosenthal)


En cet automne Olivia Rosenthal sort deux livres, contenant deux textes hybrides en marge de la rentrée, chez deux éditeurs qui lui sont inhabituels.

« Viande froide », texte écrit dans le cadre d’une résidence au 104, paraît aux éditions du même nom
« Les Lois de l’hospitalité », texte écrit dans le cadre d’une résidence aux Subsistances, paraît chez inventaire-invention. Vous pouvez d’ailleurs consulter, imprimer, télécharger le texte sur leur site

On perçoit dès les deux titres un humour à froid (le cas de le dire) un maniement comme symétrique de l’ironie :
d’un côté, les lois (non écrites) de l’hospitalité, dont on sait à quel point dans notre aujourd’hui, elles sont supplantées voire écrasées (comme un fichier en écrase un autre) par d’autres lois de préférence ;
en face la viande froide qui rappelle à l’ancienne fonction perdue du lieu refait à neuf, emblème de la culture en ce qu’elle de plus chic –ce qui n’enlève nullement à la qualité des productions émanant, ce livre édité par le 104, en est une preuve -.
Les deux titres grincent et leur contenu avec. Manière de perforer plus insistant encore ce sillon entamé peu à peu, d’une ironie (déjà présente, l’humour avec, dans ses « anciens ouvrages » comme celui-ci) déclenchée par des modulations de phrases simples a priori (puisque courtes) et dont la possibilité de sens multiples augmente la densité, la résonance dans l’air. Phénomène déjà à l’œuvre dans son récent « On n’est pas là pour disparaître », lequel connut le succès que l’on sait, phénomène accru sans doute depuis que Olivia Rosenthal multiplie les performances scéniques, seule ou le plus souvent en collaborations, comme avec Patrick Chatelier et qu’elle s’intéresse de près à la question théâtrale.


- avec le mot choucroute commence l’ambiguïté, parce que c’est un mot complètement aberrant, il est composé de « chou » et de « kraut », et en allemand la racine de kraut signifie chou, donc quand on dit choucroute c’est un peu comme si on disait deux fois chou.
- je suis contente qu’on commence par choucroute. Pour un alsacien, c’est le commencement de tout. La nourriture, c’est vraiment important.
- c’est pas la nourriture, c’est la langue.

La question théâtrale, d’ailleurs, perle fortement dans « Les Lois de l’hospitalité », recension d’un travail d’entretiens qui donna lieu à chantiers théâtraux. Mais plus vaste, la question du dialogue, la question de parler charpente et vrille ces deux textes (puisque « Viande Froide », travail de résidence, est également né d’entretiens avec des témoins de diverses époques et usages du dit lieu sis au 104 de la rue d’Aubervilliers).

Il y a beaucoup à dire encore sur ce qu’explore Olivia Rosenthal et qui prend forme de plus en plus concrète, assez pour s’en entretenir bientôt avec elle.

Guénaël Boutouillet - 11 novembre 2008