Des tireurs de langue soumis et libres


Regarder et lire le livre Pierre Alechinsky ou la pluralité du geste
écrit par Yves Peyré et publié aux Éditions Virgile,
et en particulier Les Tireurs de langue (ci-dessous), 1960,
l’un des 18 dessins à l’encre de Chine et lavis sur vergé ancien, 47 x 62 cm,
pour Les Tireurs de langues d’Amos Kenan, adaptation française de Christiane Rochefort.
Turin, Paris, Edizoni d’Arte Fratelli Pozzo / Guy Le Prat, 1961.
29 x 27 cm, 44 pages en héliogravure.

(Toutes images : reproductions copiées du livre cité.)


« Vouloir le mystère des deux mains
sans choisir abusivement
l’une au détriment de l’autre. »
Yves Peyré,
Pierre Alechinsky ou la pluralité du geste,
Éditions Virgile, p. 136.

Je vois Tireurs de langue des deux mains, mon regard est ambidextre. Comme l’artiste je m’en remets au titre et du dessin j’espère tout. Le papier est vecteur de rêve, il accueille sans se froisser la générosité des traits à l’encre de Chine et l’ampleur du lavis. Ce vergé ancien n’est pas vexé d’être servi par un gaucher contrarié. Bien au contraire, il se laisse caresser et fait jaillir son émotion au gré de la main qui le touche. À gauche de l’image devant moi, je te reconnais bien, Tristouse Ballerinette. À la ferveur des réserves d’encre, au-delà du pinceau burlesque et des vergeures du papier, tu le touches et me touches ainsi. Tu joues à “qui-la-tire-la-plus-longue” avec Fopoîte ton partenaire droitier a priori rétif au geste. Mais Le Poète assassiné [1] veille sur tes élans ludiques et coiffe la tête du garçon d’un bonnet lapon équipé d’ailes à rayures. Consolation de la main éduquée, soumise elle joue librement de la langue. Là, le dessin tente tout et c’est le poème qui vient.

« Ou je m’envole ou je meurs » jette la gauchère à la figure du lapon droitier. En répons, une petite surface fait l’œuf, « comme si regarder supposait un engendrement » de haut en bas [2]. Dessinée d’un trait ferme et fermé autour d’un point assuré, la forme ovale chuchote, avec une certaine satisfaction : « Je n’avais rien et je dispose de l’immense ». Poème à voir, architecture du livre, appareil, la miroiterie d’Yves Peyré fabrique le monde d’Alechinsky très autrement et très pareillement : inattendue, cosmiquement convaincante, élégamment campée, pouffante et pieuse, éveillée, sommeillante, terrestrement arrimée, picturalement décisive, l’écriture de ces pages dont les signes imprimés sont déjà des eaux-fortes est tellement visuelle, qu’en la lisant, je regarde l’œuvre dessinée avant même de l’avoir vue. Une main de peintre tourne les pages : La Pluralité du Geste ; une main de lecture guide mes yeux Into The Looking-Glass Wood.

Tout se bouscule, tout s’interpénètre, les espaces s’échangent, Alice a pris ma main. L’artiste prend possession de lui-même comme artiste par un détour en poésie et y habite. La langue d’un clown féminin inscrit, entre l’antérieur et le postérieur d’une forme inconnue, la langue d’un clown masculin qui fait un écart de langage. Le geste du pinceau détoure des traits de figure qui déterminent à l’intérieur un trait de bouche grandement tiré. Le détourage détourne le contour et l’ouvre au-delà de l’instant du dessin. Le poète des Livres de dialogue aime obligeamment les adverbes de manières de faire. Comme dit le proverbe : “Dessin de langue lampe et éclaire”. Il marie belles manières et fait taire mauvaises langues. Dépassant leur “personnelle personnalité ” deux figures en regard, deux clowns des deux sexes, à l’unisson sous un même nom d’artiste, tirent la langue « abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement le sens que contre toute lumière ils se sont fait de leur importance ».

La fluidité inonde la page (d’écriture et de dessin), sans la noyer. Les flaques d’encre noire jouent “jazzy”, mais “free”, l’espièglerie est dans le timbre. Parfois, il suffit de mouiller un peu une petite vignette dentelée pour l’avoir à jamais dans la peau. Au féminin, l’eau est fécondante et la langue voluptueuse. L’artiste ne tient pas ses mains mais garde son secret. Le mystère du dessin se cache du côté du musicien qui regarde à l’écart dans la marge, dans la prédelle [3]. Quand le cadre élargit la portée de l’image j’entends tout l’étirement des langues. Sans les mots, rien n’est dit. Sans les signes dessinés non plus. La langue c’est l’alphabet : du réel à distance de la réalité au-delà du titre explicite. Les tireurs de langue prennent le parti du poète mal aimé un soir de demi-brume à Londres … Ils composent avec la malédiction fatale, cassent la boucle du destin et glissent sur la pente au fou-rire : ah qu’elle riait / à chevelure perdue / à gorges déployée [4] « Le dessin est la chorégraphie d’un sérieux habité par le rire ».

Fautrier et Sima avaient adopté Baudelaire comme « révélateur de leur propensions plastiques », le poète choisi à l’âge de vingt ans par Pierre Alechinsky est Apollinaire. Être poète de ses images, écrire et dessiner analogues en leur “fond” ad vitam. Le fond c’est la manière : le papier, l’encre, le pinceau et leur petit commerce. Rien à voir avec les affaires marchandes, mais tout à faire avec la “manufacture”, car tout se joue avec les mains : estampe, violoncelle ou araire. Je vois le laboureur, il laboure et ce n’est pas une mince affaire : il tient ferme le mancheron et houspille le cheval avec les rênes. La Chute d’Icare est à deux pas de la « maison communautaire » dans la salle Brueghel du Musée de la ville. L’œuvre est « à deux mains ». Deux mains s’étreignent devant le tableau. Être spirituellement ensemble c’est prendre langue avec le peintre et le poète. Quand un livre recadre mon regard sur une œuvre (et que je la partage avec toi), c’est un livre important de “ma bibliothèque artiste”.

Catherine Pomparat - 16 novembre 2008

[1Le Poète assassiné Maquette de couverture, 1948

[2De haut en bas 1981, acrylique et remarques marginales sur papier de Corée marouflé sur toile, 218 x 92 cm,
photo André Morain, collection particulière.

[3Terril, XXVII 2007, acrylique et remarques marginales à l’encre de Chine, sur papier de Taïwan marouflé sur toile, 84 x 86 cm, photo André Morain, Galerie Lelong, Paris

[4ah qu’elle riait ... logogramme-dessin avec Christian Dotremont, 1972, encre de Chine et transcription du logogramme à la mine de plomb sur vélin marouflé sur toile, 100 x 67 cm, photo André Morain, Archives P.A.