Jean-Pascal Dubost | Continuation des détails 3

Décembre

Ce début de mois annonce l’arrivée de la morosité hiémale. Mais heureusement, nous sommes en réalité en février, les oiseaux font reverdie, brouille fluctuant et doux, quelques odeurs dont on ignore l’origine, mule qui se roule et jonquilles souriantes.

Sans conviction petite lueur qui excite le versant baroque rêvant de monstruosité littéraire encore en vie dans la lignée de Rabelais via internet encore une fois j’espère bien avoir mis la main sur une nouvelle prédilection pour les proses où la langue reflète une infinité de fragments. Et puis je lis un poète faussement naïf entre parenthèses comme tu ne le sais pas encore, et même si on veut des parenthèses, et comme nous avions décidé au dernier moment d’aller en ville pour de futiles prétextes, je ne me sentais pas à l’aise et n’avais qu’une hâte, celle comme prévu ; on se dit qu’on ne veut pas finir comme ça.

Il faut toujours pas une minute, même qu’importe et ailleurs ou un autre jour, il faut donc ce matin, à quoi je n’ai pas envie, mais tant pis, donc, aujourd’hui, je passe ma matinée à terminer ma matinée ; ce faisant, je fais la sieste et lirai une langue plus sage que d’habitude, je ferai quelques recherches dans une soupe de citrouille que je raterai et annoterai les « punaises » de Nolwenn dans le dernier tiers notamment trop philosophiques, en poésie, la volonté doit produire involontairement un gage de poésie, et elle s’impatientait de ma lecture grouillant de nœuds.

L’opération de Camille s’est très bien passée, mais il y aura une lourde tempête cette nuit, cela provoque un océan démonté qui fait mourir régulièrement, par contre, je ne me ferai plus avoir par un quart de citrouille, car il est très désagréable de rester sur la raison pour laquelle on appréhende le mois de décembre.

Il va falloir fêter un vrai casse-tête pour trouver de quoi à la mère, de quoi au père, de quoi aux sœurs, de quoi aux neveux et nièce, mais les gens ont l’air content, mouais, répondis-je, si je parle de l’énergie qui va être dépensée : exagérément. Les médias me donneront des conseils d’achat.

L’écologiste juge choquant et avec véhémence que le raz de marée plus que douteux d’un point de vue démocratique ne soit pas démocratique, le libéralisme est faux démocrate, et ce sera tout sauf Charles Reznikoff suite à mon insomnie, la poésie fait du monde un récitatif de son horreur, mais dans un rythme parmi les morts qui se tenaient par la main. Une voix entendue à la radio paraît venir de quelqu’un, belle claque, c’est le Rhône tourmenté qui curieusement requinque.

« Avec les immigrés, il faut utiliser les mêmes méthodes que les S.S. Pour chaque tort infligé à un citoyen de Trévise, il faut punir dix étrangers », un conseiller municipal italien fait une vague immonde qui inonde le train pour Rennes après une courte nuit. Vent et pluie et C.R.S. m’attendent sur le parvis quand j’entends un adolescent s’exprimer dans la salle d’attente sans savoir que je me réjouis tristement de trouver la maison qu’il va falloir mettre en condition rapidement avant l’attentat au colis piégé contre le cabinet d’une femme morte en attendant que ma voiture sorte du contrôle technique. Les gens se plaignent du temps, en plus, il y a un enterrement, il n’y a pas de revendication, probablement la fatigue.

Drôle de livre ce livre d’Arnaldo Ginna parce que je pense à cette pauvre femme, chaussettes et locomotives, c’est révoltant, pro cab de bious, pourquoi est-ce que depuis quelques jours il y a des trous qui se fichent soudainement dans l’estomac comme des flèches. Le drap est remonté d’une seule traite, on laisse voltiger les chausse-trappes. Seul un ami peut sans le moindrement s’en douter ôter du doute au doute redoutable redoublé en période de doutes, j’en conclus que Roger, personne unique, heureusement.

Dans le petit bavardage devant des choses de la poésie, je me retrouve seul, donc pas autre chose à faire que la sieste trop longtemps et me réveiller dehors, écrire un poème qui ferait sourire et de cette manière la journée s’est écoulée quelques heures dans le retrait. Je reçois une lettre du Printemps qui ne peut se résoudre au malentendu qui n’a pas été immédiatement porté sur le site, sûrement pas un oubli désinvolte, parce que, en toute franchise, mon œil !

C’est incroyable et profondément irritant plusieurs fois en même temps et ce n’est pas hasard que ces jours-ci nous ne puissions plus écouter la radio sans que. La France, il faut le rappeler courageusement, n’est pas un paillasson pour l’emploi. Si dans vingt-cinq ans nous recevions Ben Laden avec les mêmes honneurs et l’emmenions sillonner le bocage en lui faisant remarquer que l’habitat rural forme l’essentiel du paysage habité, matière dont il aurait besoin pour écrire un texte de résidence. Les industriels français n’ont pas besoin de faire de l’angélisme et au nom du réal-libéralisme, le tapis rouge est de rigueur. La France est aujourd’hui le seul pays européen à se poser des questions métaphysiques dans mon mémento, putasserie et arrogance bouffie font vomir allégrement les droits de l’homme, j’insiste, « la (sic) question (sic) des (sic) droits (sic) de (sic) l’homme (sic) ne (sic) se (sic) pose (sic) pas (sic) ». À Alger, attentats, au Liban, carnages, le monde, ce matin, chaque matin. La seule qui l’ouvre a été bâillonnée, l’interview de sa liberté a été retiré du Quai d’Orsay ce matin en entendant la radio je me suis fait la proposition d’ouvrir un lexique inventé par la vie avec intention d’en faire usage en poésie.

Tout à l’heure où je loge, j’ai poussé les environs du regard, sachant que c’est mieux que de former l’essentiel avec un magnifique arc-en-ciel gris.

Je multiplie les plaisirs d’attaque et je me rends compte combien chaque fragment est une attaque de pensée, « vouloir dire quelque chose, c’est comme s’élancer vers quelqu’un », dit Wittgenstein, mais avec inquiétude et une part de risque bien entendu, car je suis terriblement inquiet pour l’espace d’expression. Ils ne se rendent pas compte que la dictature renforce clandestinement la conviction des artistes.

Bondir d’un souvenir à un autre au moment de l’oubli avant l’oubli définitif. Nombreux et la plupart sont ceux oubliables et sans remords et sans scrupules sans doute à cause d’une mauvaise appréciation de départ, ce que nous pouvons comparer au refus de démarrer sur les petites routes d’une campagne entièrement blanche sans doute à cause du verglas et d’une véritable patinoire. J’ai oublié ce que j’ai dit dans le petit café de Chenillé-Changé, je le noterai alors dans un autre carnet.

On n’oubliera pas que l’adjectif « sulfureux » dérive du mot « soufre » lorsqu’il fut associé au diable (qui sent le soufre) (l’enfer), non plus qu’on ne peut oublier la conférence de Bali pour s’accorder sur des mesures communes, en revanche, j’ai apprécié le petit quart d’heure sur le chemin d’un verre de vin dans un café avec entrain, mais c’était à Pouancé. Il y a des choses intéressantes et d’autres dont je me sens à l’opposé puisque le travail consiste toujours à enlever, jamais à ajouter, la matière est toujours trop importante, mais on ne peut pas parler de dictée, c’est une sorte de pente qui s’organise malgré soi, non, il y a un côté magique qui ne semble pas juste, or cela vient d’en bas.

Les bêtes n’ont pas assez de foin et les socialistes ne se démarquent pas assez d’une politique libérale et je peine à la logique mathématique niveau 2 du grand froid, l’expression est impropre, on ne dort pas, dehors, j’en doute, et je ne sais pas si Yvan Colonna est victime d’une injustice, mais la vague d’attentats en Corse fait parler, ce à quoi je réfléchis quand la ministre du Logement déclare qu’il n’y a pas de problème pour les sans-abri rien qu’en pensant à eux, or, ce matin, un faisan s’est blotti contre la véranda.

Enfin le paysan apporte du foin aux folles de joie dont la mule ; le cœur enfermé dans ma cellule avec un manteau sur les épaules et il serait temps de réduire les inégalités entre les tabous et les salariés en augmentant les avantages, après huit ans d’ancienneté dans la chaîne à bas prix, le voilà le 10 de chaque mois, obligé de demander la misère et un peu plus de solidarité, mais il faut que je choisisse toujours de vivre précaire et sans plainte avec à peine 1100 eurors (je maintiens la coquillette) par mois. Je n’aime pas les journées qui se terminent par déjà.

La seule source d’information dont je dispose est la basse altitude, état beauf et staréac, le populisme atteignant même le domaine artistique. L’austérité n’emporte pas mon adhésion, pourtant en résistant à la pression, je quitte la seule source d’information, et passé une certaine heure de la matinée j’ai la tête ailleurs, c’est pourquoi je sais qu’il existe des voies secondaires.

L’idée même qu’on se demande si ce que je raconte est du lard ou du cochon dans ces coq-à-l’âne n’est pas sans me ficher un petit coup de satisfaction dans les lobes.

Grand plaisir peut-être jubilation, une agitation profonde, en vie, pendant ma lecture en effet un formidable sentiment si ce n’est autre chose ; la vie quotidienne mais à travers des détails en passant par un potentiel métaphysique dans une manière de fatrasie médiévale sautant du coq-à-l’âne pour plonger au cœur de la sympathie avec une évidence puissante et, bizarrement, le repassage des chemises prend parfois une journée entière, quand je repasse, je rends vie aux dépouilles dans une satisfaisante perfection et je défroisse des papyrus pour finir sur la figure du grotesque, écrire, c’est repasser le réel de surface, au moment où le moral est à nouveau très lourd, cela donne des arguments de vie, il faut le dire, plus que la vie parmi les hommes, je suis entièrement d’accord avec Eugène Savitzkaya, que je viens de plagier le jour même où on démonte par la force les sans-abri et qu’il fait de plus en plus froid.

Je lève le stylo, je creuse le vide, brasse de l’air, et se pose une chape de silence sur un petit drame sans intérêt, ce qui est aussi une forme d’insécurité voire de précarité, quand même, au moins, voilà une des grandes puissances mondiales qui se soucie des températures en dessous de 0.

On a son petit lien au monde en plein cœur de quelques livres et dehors on ne connaît personne, mais on sait qu’on ne les reverra pas et à un moment donné on sent qu’il est vraiment bizarre que ça se révèle juste au moment que sont soulevés les problèmes de cette surprise générale.

Il y a cette tonalité mi-élégiaque, mi-nostalgique au rythme d’une légèreté inquiète, ni désastre ni parousie, ni rien ni tout ni l’insignifiance, des formules qui sont des façons qu’on imagine par le tamis de quelque chose de très simple qui se passe qui demeure une étrangeté paradoxale, ici, l’espace se déploie par une belle lecture à venir, écrire, c’est escrivivir, un art plus vrai que nature, même si je me demande comment ça se passe quand je crains qu’écrire n’apporte plus ce geste courageur (je remaintiens coquillette) de tout arrêter.

Cela dit à ma décharge je dirai que parfois ma technique requiert une énergie qui, si j’embraye, me manque ensuite lorsque je me connecte. JULIEN GRACQ EST MORT ; la disparition d’un monument d’une exemplaire modestie et d’un modèle qui, ayant choisi la Loire plutôt que le boulevard Saint-Germain, provoqua les ravages de Sartre, ça pose questions, si deux malheureuses histoires de sangliers abattus font irruption dans le témoignage de Pierre Michon qui n’a, semble-t-il, jamais percuté le T.G.V. Nice-Bruxelles, ni pénétré dans un magasin de vêtements et provoqué la panique des employés.

Bien visible et fouillant dans les cultures et les marais pâturés, il chasse à vue, pour son régime, des vers de terre et autres petits invertébrés, et très exaspéré par les maisons outrageusement illuminées à Noël, il fait des économies d’énergie.

Huit ans de travaux forcés et une destitution pour avoir posé pour des photos, ça manque de souci stylistique.

Je m’achèterai tous les livres de Julián Ríos avant cette expédition en librairie d’un seul bloc afin d’être heureux comme Ulysse qui a fait un long symbole.

Il faut acheter des livres pour lutter contre le pessimisme et oublier qu’une commune aussi laide que Bretteville l’Orgueilleuse ne vend ni Libération ni Le Monde. Hygiénisme mental au même titre que le porc sans gras.

Malgré son niveau d’étude, bac + 5, elle consigne sa caisse dans un carnet de notes qui défile devant elle, l’initiative peut donner quelque chose, puisqu’elle en avait marre d’être transparente, bip bip bip, c’est la ritournelle qui a beaucoup encaissé, autre jour, autres personnes, une jeune femme passe devant tout le monde et dit « je suis enceinte, je passe en premier ! », car elle était toute menue, « de deux mois, mais je suis prioritaire ! », le client derrière n’a rien dit.

On pourra remarquer plusieurs choses, une impatience piétinante, une absence en librairie, l’histoire d’un dialecte, la fatigue d’une clocharde, un bon moment dans le Valpolicella, cela fait longtemps que nous ne sommes pas allés ensemble devant le feu de la cheminée.

Nous remplissons le panier d’avocats, de poireaux, de carottes, de chou, de navets, d’orange, de muscadine, de tourteaux, d’araignées, de bulots, la maison sentira le thym et la brouette de fumier, pour la énième fois je m’assois.

On ne commence rien ni ne finit rien, ainsi, rien ne se commence et rien ne s’achève, continuarration, tout continue.

Ce « récrit » a été achevé le 23 février, à la Saint-Lazare.

23 novembre 2008