La danseuse, texte inédit

Après Place Oberdan que nous avons publié dans le numéro d’automne de la revue, voici un second texte inédit de Boris Pahor, La danseuse, traduit du slovène par Andrée Lück Gaye.

En racontant certains épisodes de l’histoire de Trieste, sa ville natale, dans Place Oberdan, Boris Pahor a évoqué son combat continuel contre tous ceux qui, durant le XXe siècle, ont tenté de mettre fin à la culture et à la langue slovènes qui sont les siennes.

La danseuse rapporte la conversation, dans un train qui traverse la région du Karst, d’un jeune homme et d’une jeune fille. Le jeune homme est amoureux de la jeune fille. Elle lui raconte une rencontre malveillante qu’elle a faite la veille.
Cette nouvelle semble se placer sur un registre plus personnel, plus anecdotique. Il n’en est rien. Le regard porté sur celui, quel qu’il soit, qui se tient face à soi, est à l’image du regard porté à la culture et à la langue de l’autre, à son histoire.

[Avril 2012] Lire sur poezibao, le site animé par Florence Trocmé, « Il n’y a pas de langues étrangères », un hommage d’Anne-Marie Soulier à la traductrice Andrée Lück Gaye.
DD


  « C’est merveilleux, dit-il en entrant dans le compartiment.
  — Qu’est-ce qui est merveilleux ?
  — De te rencontrer au moment où je pense le plus à toi. »
  Le train roulait à grand fracas le long des bornes en pierre. Des piles basses et ininterrompues de pains de calcaire. Et entre elles, des buissons de sumac coruscant qui n’en finissaient pas de s’enflammer dans les enclos sous le bouclier vert foncé des pins.
  « Quels tableaux incroyables, dit-elle en fixant la vitre.
  — C’est la magie du Karst en automne ! »
  Il regardait sa natte blonde en diagonale sur son épaule et sa poitrine moulée dans son maillot blanc. Dans ses yeux il y avait une tension attentive. Des pupilles qui étincelaient de temps à autre derrière un voile de méfiance. Un front un peu bombé de minot intelligent. Un sourire sonore de fillette, tout à la fois défense et plénitude d’un optimisme encore inexploré.
  « À quoi penses-tu ? demanda-t-elle au bout d’un certain temps.
  — À ta natte.
  — Arrête de blaguer. »
  Ses yeux ne quittaient pas la vitre.
  « Ce n’est pas une blague. Et tu le sais très bien.
  — Tu pourrais tout de même arrêter.
  — Elle éveille en moi l’image du mât qui se dessine à travers une voile blanche inclinée.
  — Sauf que ce genre de lyrisme est gratuit.
  — Bon, dit-il. Tu ne peux pas répondre à mes sentiments. Mais en quoi cela peut-il te gêner que j’en parle ?
  — C’est inutile.
  — Tu es dure. Alors pourquoi m’avoir parlé de ce coiffeur ?
  — Dommage que je t’en aie parlé.
  — Non. Dommage qu’il ait eu tes cheveux entre ses mains. »
  Elle détourna son regard de la vitre. Ses yeux étaient tout à la fois amicaux et effrayés.
  « Comment aurais-je pu imaginer une chose pareille ? Tu marches dans la rue et, à un carrefour, tu es abordée par un homme à la voix suppliante. Je n’aurais pas dû répondre ?
  — Je n’ai pas dit cela.
  — Il cherchait en vain une jeune fille avec une natte pour une étude de coiffure artistique. Vous me semblez presque irréelle, m’a-t-il dit.
  — Il avait vraiment raison.
  — Arrête, je t’en prie. »
  Il regarda le paysage. De nouveau l’indignation, pensa-t-il, de nouveau la méfiance qui n’admet pas la plaisanterie. Comme la main de celui qui essaiera d’atténuer ses doutes et son irritation sans la blesser devra être douce…
  « Tu es réellement exceptionnelle », constata-t-il d’un ton tranquille, presque scientifique.
  Elle n’eut pas l’air de l’entendre.
  « Le charme de l’inconnu, dit-elle. Peut-être n’est-ce pas une bonne chose ?
  — Je suis tout à fait d’accord.
  — Était-ce un risque ?
  — Oui. Mais je t’ai dit que j’étais d’accord.
  — J’essaierai une nouvelle coiffure, a-t-il expliqué. Venez, je vous en prie. C’était vraiment mal d’y aller ?
  — J’ai seulement dit qu’il était dommage que tes cheveux aient caressé ses mains. Seulement ça. »
  Elle bougea et remua soudain son épaule comme si la peur qu’elle avait oubliée l’envahissait à nouveau.
  « Heureusement que j’avais emmené Ivica », dit-elle, les yeux mi-effrayés mi-hostiles.
  Il hocha la tête.
  « À la porte, nous aurions dû comprendre. Cette pauvre enseigne. Studio artistique. Cela dit beaucoup et rien à la fois. Et ces dessins dans le couloir. Des croquis de coiffures faits par un collégien qui a obtenu une mention tout juste passable en dessin. »
  Elle se tut. Lui regardait à côté de son visage, le sumac dans la campagne. Des troupeaux dispersés d’animaux flamboyants, pensa-t-il. Non, les touffes de feuilles étaient des yeux ocrés entre les lignes des murets blancs situés sous la douce coupole du ciel d’automne. Derrière, il y avait une solide muraille d’aiguilles de pin. Au même moment, il était dans la vieille rue de l’autre côté du Canal, sous le mur gris et lisse, presque marbré, du temple néoclassique. Petite chapelle avec la statue de saint Antoine dans l’ouverture de ses murs. Pigeons à l’avant sur le fronton triangulaire. C’est la deuxième fois qu’elle lui raconte cette scène. La rue est là-bas, à côté de l’église, et presque retirée malgré la circulation, bruyante alentour, du Corso et du marché proches. Un horloger à cet angle-là. Une boutique avec des trains d’enfants et des ours jaunes à l’autre angle. Et devant la chapelle, à l’entrée latérale, une femme avec des petits objets. Et cet appartement presque en face de la chapelle. Et lui en train de défaire sa natte.
  « Ses doigts malaxaient fiévreusement mes cheveux. Comme s’ils étaient des êtres vivants autonomes », dit-elle en lui jetant un regard interrogateur.
  Des yeux éveillés, sages, pensa-t-il, et pourtant leur charme, c’est que s’y promènent les nuages déchirés de ses rêves d’enfant.
  « Il frissonnait de tout son corps, dit-elle. On aurait dit qu’il ne pouvait plus retirer ses doigts de mes cheveux.
  — Heureusement que Ivica était avec toi.
  — J’ai pensé aux histoires de fumeurs d’opium. Penses-tu que c’était un drogué ?
  — Je ne sais pas. Je n’ai jamais rencontré de fumeur d’opium.
  — Pupilles élargies, murmura-t-elle comme pour elle-même. Tu ne crois pas ?
  — Je ne sais pas.
  — Et dans le miroir, son visage déformé et ses yeux vitreux.
  — Dommage, murmura-t-il tout bas.
  — Qu’une chose pareille puisse arriver dans notre ville ! » Elle le regardait comme si ce n’était pas elle, mais lui, qui venait de lui raconter une histoire incroyable.
  « Pourquoi pas ? » dit-il. Lui aussi était maintenant devant le miroir gris dans la chambre ancienne. L’homme aux doigts tordus dans ses cheveux, et elle, la fille qui prenait le bus pour aller à son cours afin de devenir danseuse. Son corps mince dans cette chambre obscure. Son cœur bat vite sous ses seins menus qui, dans son maillot blanc, ressemblent à des pierres blanches. Sous la fenêtre, à l’angle de la chapelle, une femme avec des cierges enveloppés dans un papier bleu. « Allumez un cierge en l’honneur de saint Antoine de Padoue, madame. » Constellation de cierges dont la cire coule à travers la fumée des longues mèches. Piétons. Bruit de pas. Dans la vitrine, des chars verts et des canons pour enfants. Au coin de la rue, le Canal où, dans l’air froid entre les bateaux, l’eau a la chair de poule.
  « Il avait trois paires de ciseaux et un couteau sur l’étagère devant le miroir. Pourquoi ? » demanda-t-elle.
  Il haussa les épaules.
  « Les ciseaux, ça va sans doute avec, dit-il en souriant.
  — Tout de même, trois paires, murmura-t-elle. Je tremblais tellement.
  — C’est vrai que les ciseaux vont sans doute avec, dit-il.
  — De toutes mes forces je m’empêchais de trembler.
  — Donc vous trembliez tous les deux », dit-il gaiement.
  Elle le regarda sévèrement.
  « Ces doigts sur ma tête, dit-elle. Ce visage qui se déforme dans le miroir devant moi et qui ne regarde ni moi ni nulle part. Il ne regarde rien. »
  Elle se tut un instant, le train se mit à danser et la balança.
  « Quand je n’ai plus supporté, j’ai retiré mes cheveux. Alors il s’est mis à crier : Non ! Non ! C’est un crime ! Et on aurait dit qu’il se réveillait, et en même temps que sa folie silencieuse allait se transformer en bruyante sauvagerie. »
  Elle hocha sa tête.
  « Il est impossible de le décrire. Tu aurais dû le voir.
  — Oui », dit-il, mais sa pensée n’était pas là. Dommage, pensait-il, dommage. Comment avait-il mérité de tenir entre ses doigts ses cheveux comme autant de douces et vivantes algues gris-jaune ? À cause de son anormalité ? De sa hardiesse pour l’avoir arrêtée au coin de la rue ? Probablement grâce à sa hardiesse. Courage récompensé. Mais quand on aime on n’est pas hardi. Voilà. En fait, ça n’a rien à voir avec le courage. Si elle ne ressent pas la même chose que toi, alors la hardiesse est inutile elle aussi. Bien, mais ses cheveux, il les avait tenus dans ses mains.
  « À quoi penses-tu ? demanda-t-elle.
  — À L’Automne de Vivaldi.
  — Le Karst est plus fort.
  — Mais son musicien n’est pas encore né. »
  Comme toujours merveilleusement raisonnable, pensa-t-il. Pourtant, à ce moment-là, il lui sembla qu’aucun musicien n’était nécessaire car le Karst était en soi suffisamment artiste. Et pour lui, la nature est vivante, silencieuse et intempestive, et c’est à cause de ses yeux et de sa raison. À cause de son corps mince qui bondit en dansant mais qui ne peut l’aimer, et dont le refus le paralyse jour et nuit. Chevilles fines qui se mettent en mouvement après les mains, seins presque enfantins pris dans le rythme de la danse. Voilà pourquoi la nature, à cause de ses yeux méfiants, est intempestive même lorsqu’elle n’est pas là, à côté de lui, dans le compartiment. Depuis hier et avant-hier et chaque jour passé depuis le milieu de l’été.
  « Hier, les hommes sont partis à la chasse, dit-il pour rompre le silence. Ils marchaient en bottes hautes, dans la campagne, à travers les buissons roux. Comme des pompiers protégés des flammes par leurs bottes.
  — On a l’impression que le feu a transpercé les pierres.
  — Des feuilles fines s’envolaient des acacias et des ormes, laissant par terre de larges cercles de flocons cuivrés. »
  Elle le regarda.
  « Descendrons-nous quelque part ? s’écria-t-elle soudain. Tu veux bien ?
  — D’accord.
  — Nous irons cueillir du sumac.
  — Même si nous devons marcher ensuite. »
  De nouveau il eut l’impression qu’il était possible de créer une ambiance où ils se rejoindraient, un climat de confiance qui ferait fondre ses défenses. S’il n’avait pas son amour, sa confiance serait au moins un apaisement. Mais il sait d’avance que c’est trop peu, ce n’est rien, pourtant il renverse tous les obstacles afin d’arriver jusqu’à sa confiance comme à une première étape. L’amitié est un pauvre rien, toutes ces nobles paroles, un triste rien ; et pourtant.
  Lorsque la mer se mit à briller derrière les rochers, elle se leva.
  « On descend ici ? »
  Les wagons firent un mouvement brusque avant de s’arrêter. Elle sauta si légèrement de la haute marche qu’il sourit.
  « La danseuse, dit-il.
  — C’est encore bien loin ! » Et elle s’éloigna de la voie ferrée presque en courant.
  Puis les buissons rouges l’encerclèrent, elle se tenait au milieu des vagues de feu. Et la mer en bas cachait ses plis bleus.
  Des feuilles vivantes pour sa chambre à elle, pensa-t-il. Un élément bigarré de la nature pour une jeune femme qui est la sœur de la nature. Surtout pour elle qui vit si fort qu’elle en oublie sa féminité, et que la coexistence mystérieuse avec l’univers emplit d’une sage et joyeuse pétulance. Et cachée, la subtilité, une subtilité raffinée jusqu’en ses nuances les plus fines. Qu’un homme ne comprend pas. Qui confond son rythme léger avec la coquetterie et l’ennui, comme l’avocat la dernière fois. Ou le vieux professeur de danse qui l’avait emmenée sur la terrasse pour lui montrer une vue extraordinaire de la mer. Ou le ténor après le spectacle. Et maintenant ce malade qui tombe en extase en caressant ses cheveux.
  « Viens », appela-t-elle.
  Lui donner tout mon amour, pensa-t-il, et ne rien demander. Pour que ces misérables impressions s’effacent lentement. Lui laisser entrevoir que cette pulsion qu’elle recherche auprès des gens et des choses peut exister. Faire en sorte qu’elle le pressente.
  « Aide-moi, dit-elle. C’est trop dur.
  — Ça sera comme pendant la moisson », dit-il, et il se pencha au-dessus du buisson rouge.
  Faire qu’elle retrouve son image de jeune fille devant un homme, devant ses yeux d’artiste. La préparer pour l’amour, même s’il ne s’agit pas du sien.
  « J’en veux beaucoup », dit-elle alors qu’il se tenait près d’un buisson aux feuilles d’un écarlate troublant. Au-dessus d’eux, le soleil d’octobre était tiède. « Toute ma chambre doit être en feu, comme la campagne. »
  Et la campagne n’était en effet qu’un amour brûlant qui passait comme un torrent à travers les pierres, sous le ciel doux. La brise tiède de la mer faisait prudemment la cour aux rayons dociles et son souffle séducteur agitait les feuilles avec douceur.
  « Ce matin, tout frémissait autrement, dit-il.
  — Plus fort ?
  — Non. Mais avant le lever du soleil, la nature était mystère et silence, et la gelée blanchissait le silence immobile. Quand le soleil est apparu, la gelée blanche a fondu. Alors les feuilles se sont mises à tomber les unes après les autres. »
  Elle releva la tête du buisson et le regarda.
  « Comme si des milliers de mains invisibles s’étaient réveillées dans les buissons, dit-il.
  — Merveilleux, murmura-t-elle.
  — Et ces mains invisibles arrachaient les pétioles tout autour de sorte qu’une pluie de feuilles rouges bruissait sans cesse à travers les arbustes. »
  Elle le regarda, une lueur bleue et limpide dans les yeux. Instants fugitifs où elle se sent en sécurité et regarde le monde avec son être caché, pensa-t-il.
  Ne perds pas ces yeux, se dit-il, même s’ils préparent la voie à un autre que toi. Garde ces deux petits lacs de lumière enfantine. Garde-les, se dit-il. Ne permets pas qu’elle les cache à nouveau.
  « Là-bas, de l’autre côté de la borne, le sumac est plus beau », dit-il en franchissant le muret.
  C’était comme s’il s’était jeté dans une serre rouge protégée par des tranchées de calcaire blanc.
  Chambrette offerte pour l’amour, pensa-t-il en se penchant près d’un buisson. Mais elle resta silencieuse, et le silence devint une tension mutuellement acceptée. Elle aussi le sentait comme accepté ; c’est pourquoi elle se taisait.
  « Je viens de ton côté », dit-elle alors.
  Elle monta sur le muret et, embarrassée, lui sourit.
  « Tu dois m’aider.
  — Une danseuse ? demanda-t-il. Je dois aider une danseuse ?
  — Mais je ne sais pas sauter des murs ! » Et elle se pencha et tendit les bras.
  Sa natte, libre dans l’air, resta en suspens loin des rondeurs lisses de son maillot blanc. Il vit ses lèvres fines, un peu entrouvertes, et un sourire dans ses yeux. Mais de chaque côté de ses lèvres, il percevait l’ombre d’une légère hésitation.
  L’attraper quand elle sautera, pensa-t-il. L’attraper avec délicatesse et la serrer doucement contre moi, appuyer sa tête contre mon épaule et caresser ses cheveux. Avec tendresse, pour que mes caresses effacent le souvenir des doigts convulsifs et le reflet du visage déformé dans le miroir. Mais avant tout, en retenant mon amour. Et elle, elle le sentirait, certainement ; comme sans doute elle devinait ses pensées.
  « Saute ! » dit-il.
  Mais au moment où son visage était dans l’air, au-dessus de lui, il vit soudain son visage dans le miroir. Non, se dit-il, n’effraie pas ses yeux, ne les effraie pas puisque tu ne peux pas vivre sans eux.
  Il recula d’un pas et, quand elle sauta, tendit son bras pour qu’elle s’y appuie.
  « Un vrai fagot ! » s’écria-t-elle alors en soulevant du sol le bouquet déjà prêt. Elle souriait avec l’embarras d’une enfant qui aurait aimé approcher un enfant inconnu mais qui n’ose pas.
  Et lui, l’instant d’après, penché à côté d’elle, se hâte de couper des branches comme s’il devait éteindre tout le feu des buissons d’automne.

Traduit du slovène par Andrée Lück Gaye.

23 novembre 2008