Michel Séonnet, Une vie en automne

Rencontre avec Zbynèk Hejda le mercredi 10 décembre à 19h 30 au Centre culturel tchèque : 10, rue Bonaparte 75006 Paris.


Zbynèk Hejda dans l’Anthologie permanente de Poezibao, bibliographie et liens

sur Bohemica, site consacré à la littérature tchèque, publications et traductions

dans le dossier que la Librairie Compagnie consacre aux écrivains tchèques et slovaques publiés en français.


  Déjà, il y a près de vingt ans, lorsque de samizdats et réseaux clandestins nous étaient parvenus les poèmes de Lady Feltham [1], la voix de Zbynèk Hejda avait quelque chose de chancelant.
  Est-ce déjà la mort,
  cette vaste indifférence
  sur laquelle se lève - de quoi s’étonner - et se couche le soleil ?

  On le sentait murmurer à si faible portée du silence qu’on pouvait craindre que cela ne dure pas. Que l’épreuve soit trop forte pour lui et finisse par l’emporter.
  Où sont les temps
  où j’écrivais de beaux vers ?

  demandait-il déjà ?
  Ce que nous avions du mal à concilier c’était cette voix murmurante écrivant comme à reculons, les mots semblant s’effacer avant même d’avoir eu le temps de s’être fait une place dans le souffle, et l’enjeu démesuré qu’avec quelques autres cet homme fragile s’était donné : tenir bon et droit face à la toute-puissance d’un État qui avait fait de la police son idéologie et sa langue. Ainsi était la République populaire de Tchécoslovaquie. Ainsi, face à son appareil inquisitorial, cette poignée d’hommes et des femmes qui, près de dix ans après que le printemps de Prague eut été piétiné dans la boue et le sang, avait entrepris de relever la tête. La Charte 77 était devenue le nom de leur refus. Ils s’étaient constitués en Comité pour la défense des personnes injustement poursuivies. Zbynèk Hejda en faisait partie. Il en avait payé le prix. D’assistant d’histoire à l’université de Prague il était devenu employé d’immeuble, et quoique lourdement malade, privé de toute pension d’invalidité. Une manière de se débarrasser des opposants était aussi de les pousser à bout de forces jusqu’à ce que, épuisés, ils succombent au bord du chemin. À l’époque, il vivait, avec sa famille, relégué dans une sinistre banlieue de Prague. Manière aussi de le couper de toute relation.
  Tiens tiens, écrivait-il alors, il fait à nouveau jour, tiens, tiens, nous avons passé encore la nuit, sans accident.
  Non seulement c’étaient les nuits, les unes après les autres, qu’il avait ainsi passées, mais les mois, les années, la vie avait fini par changer au centre meurtri de l’Europe. Des jours « normaux » semblaient revenus. Mais lui ?
  Voilà que nous parvient aujourd’hui un recueil de poèmes à l’attaque baudelairienne : Valse mélancolique [2]. Dans la version originale, le titre aussi est en français. Et force est de constater que non seulement la voix que l’on craignait trop faible a été bien plus forte et solide qu’un si puissant empire, mais que ce bouleversement n’en a pas pour autant changé quoi que ce soit à la voix murmurante de Hejda.
  Cela commence ainsi :

  Est-il certain que nous ayons un jour été ?
  Ou que cela n’ait pas été trop tard ?
  Sur quelles plaques avons-nous donc gravé
  nos images plus noires que noir ?

  Lessivées, lavées par les pluies du temps,
  les images des blanches villes et des villages.
  Et nous voici donc : quelques poètes survivants
  avec les chiens vagabonds.

  On sait des résistants qui ont su faire meilleur cortège à leurs hauts faits de clandestinité !
  De tout cela il ne reste rien. Ni fierté. Ni reconnaissance. Il y a eu un printemps ? Peut-être. Mais l’été ? L’été promis ?

  Parfois au printemps
  l’air garde un fond de fraîcheur, le cytise fleurit
  l’herbe commence à reverdir,
  il fait beau, vraiment très beau au monde

  Et ensuite en juin les tilleuls...
  Et puis quoi ?

  Et puis rien ! Rien n’est venu. Rien ne viendra. Une telle attente pourtant ! Et pas seulement pour ce qui est de la vie sociale et politique pour laquelle le poète s’était engagé à ses risques, à son péril. C’est la blessure intime de celui qui attend, attend,
  quand soudain
  en moins de rien :
  rien moins [...]
  plus rien n’avait de sens [...]
  et n’ayant plus de rapport à rien (il n’y avait rien)
  j’aurais aussi bien pu ne pas exister...

  Ce n’est pourtant pas l’attente qui est fautive ? Le poète veut encore y croire.
  Peut-être moi aussi verrai-je un jour la lumière ?
  Pourtant lorsqu’il reconnaît que,
  En attendant, je reste collé
  incorrigiblement aux chimères
  que je suis comme une ombre

  comment ne pas entendre dans cette impossibilité à s’arracher à l’ombre, l’écho de cet autre Pragois, éperdu d’attente lui aussi, Kafka qui voulait bien accorder qu’il y eût de l’espoir dans le monde, mais pas pour lui, pas pour lui.

  Pour ce qui est de Zbynèk Hjda, c’est comme d’une vie à l’unique saison d’automne que le destin semble l’avoir nanti. Saison des dernières pommes, des gares vides,
  ainsi va le monde à l’automne
.
  Une unique saison pour la vie et la mort puisque c’est
  ... en cette saison,
  comme si nous y étions,
  que nous nous verrions envoler
  par la cheminée d’un crématorium.

  S’immiscent pourtant parfois, à la jointure de l’automne naissant, les reflets d’un été qui finit mais que l’on n’a pas vu passer.
  L’été jette ses derniers feux, c’est la fin des vacances
  avec le retour en ville le train le train le train.

  Cet été auquel le temps ne semble jamais accordé a pourtant un lieu : Horni Vès, un simple hameau au milieu des collines moraves, dans ce hameau, la maison familiale héritée du grand-père, dans cette maison, l’apaisement des jours à l’odeur des pommes et des framboises en plein vent. Et même si bien des séjours y sont liés aux deuils, c’est la somme de ces banalités de la vie qui rendent la vie possible.
  C’est un presque rien, vraiment une pure broutille,
  mais - comment dire ? C’est du bonheur qu’il s’agit.

  S’y tenir ?
  Rendre compte mot pour mot de ce qui, revigoré à la présence de la femme aimée, des enfants, des proches, pourrait lui ouvrir une saison plus habitable ?
  Pour d’autres, oui. Pour d’autres. Cela doit être très bien pour d’autres à qui vivre en saison d’été est possible.
  Mais pour lui ?
  Où me suis-je fourvoyé ?
  Dans ce qui ressemble fort
  à une vision de bonheur.
  Aussitôt effrayé, j’ai fait demi-tour.

  Alors ne restent plus de ces forêts moraves, de ce village auquel il est pourtant si attaché, que le froid glacial, la solitude, le terrible silence qui seul répond au poème :
  silence si profond qu’il ressemble à la mort, comme de traverser la nuit un village endormi, nulle part personne qui te parle, tu lances un appel, mais le silence règne, silence, silence.
  Comment, face à tout cela, tenir malgré tout la grande prétention de cette vie en automne :
  être poète.
  En sachant que là encore aucune illusion n’est possible :
  ce n’est pas un don, c’est un destin qu’il faut porter.
  Comme dans ce rêve où il lui faut traverser un pont. Il est au milieu du pont. Il a déjà fait la moitié du chemin.
  À présent, assis là, je sais qu’il faut arriver au bout, mais je ne bouge pas. Il faut me relever et y aller, mais je n’y vais pas, je n’ai connaissance d’aucun obstacle, d’aucune menace, et pourtant je ne poursuis pas mon chemin. Lentement je me laisse glisser, mes jambes m’entraînent vers le bas, si je ne me relève pas pour avancer je finirai par tomber à l’eau ; mais cela ne m’effraie pas. Et derechef : il faut tout de même arriver au bout... Et je reste assis.

Michel Séonnet

26 novembre 2008

[1Lady Feltham, collection Orphée, La Différence, 1989, traduit du tchèque par Erika Abrams, édition bilingue.

[2Valse mélancolique,éditions Cheyne, 2008, collection D’une voix l’autre, traduit du tchèque et préfacé par Erika Abrams, édition bilingue.