Pierre-Antoine Villemaine | Détracement

Ce texte a été créé lors du festival instin dans tous ses états, septembre 2008, lu par l’auteur alors que l’artiste Richard Laillier réalisait dans l’obscurité l’œuvre ci-dessous (pierre noire gommée).






Grains de pollens
      Bruits d’épars
Déramant loi
Disant le passage   peut-être
Par retracement
Plus encore
Par détracement obstiné des figures apparaissantes
Évanouissements rejoués
jetés sur le tapis


(La pierre noire est un outil de dessin au noir sombre et mat, elle est constituée d’ampélite qui contient une forte proportion de matière carbonée dérivée de matières organiques. On la trouve souvent sous forme de crayon en bois ou de craie rectangulaire.

La pierre noire commercialisée par le Conservatoire des Ocres et Pigments Appliqués, date du Silurien, exactement du Llandoverien, soit plus de 400 millions d’années. Elle est extraite en Bretagne.

Un des premiers à avoir utilisé la technique de la pierre noire serait Pisanello – de son vrai nom Antonio di Puccio Pisano ou Antonio di Puccio da Cereto – lors de ses Études pour des pendus. La pierre noire lui permettait de croquer ses figures sur le vif c’est-à-dire face à la potence et dès son retour à l’atelier, de les retravailler à la plume.)




La nuit

Verrouillage du cerveau

Une lumière asphyxiée
Reste d’une clarté ancienne
Pointe d’un autre jour
D’un jour premier

Résurgence de figures lointaines
En réserve
Mêlés
Des êtres gris
Trempés de nuit

Figures improbables
Aux contours de brume
Saupoudrées de particules de lumière
Cendrée
Une fine couche grisée
De plâtre ou de neige ancienne
Ou de craie ou de chaux vive ?

Ce qui vient n’a pas de nom

Mémoires de corps outragés
Rescapés avilis
Honteusement altérés
corrompus
entamés
Adultérés

Chantier de corps

Tronçons et moignons
Parfois ventres boursouflés
protubérants
énormes furoncles
entaillés
lacérés
lanièrés

Des corps inexacts
ulcérés
d’outre vie
Mutilés
Qui attendent
sans révolte
Comme soumis à la catastrophe

Quelle honte ont-ils surmontée ?

Des êtres sans dire
dépourvus de visages
D’une douceur accablante
D’une passivité effarante
pourrie
inacceptable
scandaleuse

Que cherchent-ils à nous dire ?
Détiennent-ils quelque secret ?
Savent-ils plus de choses que nous ?
Se souviennent-ils de nous ?
Veulent-ils seulement nous dire quelque chose ?

Ils sont au secret
Tu te penches pour les rejoindre dans leur obscurité native
Tu ne veux pas les percer à jour
Tu sais qu’un excès de lumière leur serait fatal

Quelque chose leur est arrivé dont nous ne saurons rien

Tu maintiens ton regard
Qu’as-tu donc violé ?
Qu’as-tu donc profané ?

La nuit fouille les cerveaux
Désamorce la pensée

Il creuse
Il fouille
S’enfouit dans l’opaque
Demande à la nuit de lui dire

Corps-serpents
aux reflets d’huile
ou de cire
Corps souvenirs
pâles grisés
De quel fond venus ?

Dégagés par effacement
gommage
frottage ponçage
abrasion
attrition

estompage, grattage et frottement

Comment fait-il pour supporter ces figures ?

*

Il revient souvent en cet endroit inhospitalier. Il n’est pas sûr cependant qu’il aime ce lieu.

D’un geste sec, rageur, il délinée une tête, exactement à hauteur de son propre visage.

À grands traits – gestes courbes, larges mouvements circulaires – il dépose la matière, lessive de noir la surface. Le bruit de craie érafle, éraille le carton. Puis il passe un chiffon qui unifie les traces irrégulières de la pierre noire.

J’écoute plus que je ne regarde.
Je suis attentif aux bruits, à ses gestes, à son rythme, à son souffle.

Le carton s’imprègne de suie. Il frotte. Il caresse. Le chiffonnage régulier de la surface produit un bruit de pluie doux et continu. Dans l’écoute de ses gestes, je suis captif d’un lent vertige.

À l’aide d’une feutrine, il brosse la surface, il égalise. Lustrée, la surface noire renvoie une lumière beaucoup plus claire, une lumière d’un gris très doux surgit, un gris brumeux, un halo de gris, une buée de gris. Une flaque de gris. Un reflet.

Il charbonne.
Sa chorégraphie lente et précise devant la toile.

Un torse se pose littéralement sur le silence – y trouve son appui.
Vapeur blanche d’une figure naissante, une vapeur de corps.
Une brume gelée serait peut-être la matière de celui qui vient, une brume cristallisée.

En bas du tableau, la houle, le plissement d’un paysage géologique.

Griffure sèche du stylet.
Des coulées d’un noir plus sombre, giclures de sang noir.

Le chiffon effleure.
Le bruit mat de la craie noire sur le carton épais éponge le bruit.

Venue d’une tête penchée, courbée, lourde, lisse, pesante.

Il gratte, recouvre, estompe les vagues géologiques du bas du tableau.
Doux frottage. Recouvrement, effacement, ponçage.

Il peigne le tableau comme une chevelure.

Rondeur d’un crâne, d’une tête lourdement penchée, concentrée, versée en soi. Sensualité d’une épaule ronde. Apparition d’une musculature. Presque une figure classique érigée sur un socle de pierre. Il s’interrompt, s’entretient longuement avec l’apparition. Est-ce cela le moment piège dont il me fait part ? La menace serait donc une forme reconnaissable, parlable, serait cet avilissement des choses et des êtres par leur signification ? Détruire le bel inconnu né de la poussière. Violenter la figure apparaissante. Préserver une certaine image trouble, une image offerte aux regards sous la forme d’une promesse, d’une indécision terminale, qui serait plutôt ce qui ouvre l’appétit que ce qui permet de le satisfaire. Oui, une image qui ne ferait pas voir, qui serait une ouverture passant avant toute figure.

Obstination posée dans la tourmente.
Que cherche-il à retrouver ? Quelle jouissance, quelle nécessité, quel apaisement ? Quel exorcisme ? À quoi obéit-il, se soumet-il ? À quoi consent-il, avec qui s’accorde-t-il ?

La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. (Montaigne)

Il a le sentiment d’avoir perdu une chose inconnue. Il est à la poursuite de cette perte, espère la confondre. Tout entier innervé par le secret de son geste, lui accordant une confiance insensée, il se cherche une consistance, une densité. Son corps est cette apparition évanouissante sans cesse rejouée qu’obstinément il détrace : une brèche, un creux, une brisure dans le mur, un trou, un vide, un rien.

Il descend dans la nuit, perce l’image pour l’enfouir dans le souvenir. Son geste est une invitation à rejoindre la préhistoire visuelle, ce qui précède l’image, son apparaissance.

Dans un jour âcre, il entaille et retaille le noir. Le brossage fait revenir ce reflet étrange d’une cire, la soyance lustrée d’une peau de cheval pansée. Gommage à nouveau. Balayage, balayage encore. Agitation dansante. Et de nouveau ce halo gris.


D’où provient cette lumière ?















2 décembre 2008