Caramboles d’Alexander Dickow

Lecture-rencontre en français et en anglais avec Alexander Dickow, Martin Richet et Thomas Vercruysse le lundi 8 décembre à 19h30 au Next, 17 rue Tiquetonne, Paris 2e, dans le cadre des Ivy Writers.

Lire Voix Off, le blog d’Alexander Dickow qui est présent sur poezibao et sur le site des éditions Argol.


  « "Barbare", c’est à la fois l’étranger et celui qui bégaie. C’est un peu la
situation de l’écrivain, qui est, en un sens, étranger à la langue qu’il
pratique. Le barbare apporte le tremblement dans la langue. Il dévaste l’alphabet de l’ancêtre
 [1]. » C’est bien cet ébranlement-là que cherche à provoquer l’Américain Alexander Dickow dans son premier ouvrage [2] où il livre deux versions (français / anglais) d’un poème dont l’original manquant, s’il existait, serait à situer dans l’entre-deux, ce qui expliquerait les grands écarts que l’on peut constater à différents endroits :

dessus les vagues adieux
que la mer balance de loin
j’écoule autour d’ici
en bas, tout beau, bateau.

I’m on the dark and old,
the waving seas goodbye
about around the down
all boat, and big, and by.

  En outre, des pénétrations réciproques s’opèrent [3] à travers les bouleversements syntaxiques, les nombreux néologismes, l’emploi insolite des prépositions et autres barbarismes qui contribuent finalement à créer une langue à la fois singulière et ouverte – c’est-à-dire où il est possible de progresser mais tout en claudiquant – qui rappelle quelquefois les maladresses liées à l’acquisition du langage. Du reste, l’enfance est fréquemment présente, des peurs nocturnes (« Alors c’est toi / le coupable qui dressais / sur Amandine aux poils / l’effroi d’histoires / aux fantômes / dans le noir ») au conte atypique – cependant avec ogre, prince et princesse – qui occupe la partie centrale du livre.
  Cela dit, si la démarche d’A. Dickow peut être assimilée à un relatif ensauvagement de la langue [4], elle n’a pas pour autant la prétention de revenir ainsi à une condition édénique du langage et garde ses distances avec toute forme de sacralisation. Cette position distanciée est notamment sensible dans l’humour que l’auteur, en quatrième de couverture, se risque à revendiquer mais dont il parvient à fournir heureusement de nombreuses preuves, y compris, du moins en apparence, à ses dépens :

Qu’est-ce que suis-je rendu
brindezingue de je me plains
que les erreurs de ton style !

  Par ailleurs, il n’hésite pas à utiliser tous les registres, du populaire au savant, laissant transparaître plus ou moins explicitement des traces qui inscrivent son écriture dans une généalogie littéraire qui, contrairement à beaucoup, remonte bien au-delà des débuts du XXe siècle :

Je me cheminais fumant le soir
égaré au parc, pendant que
des vols me pigeonnent autour
du banc, miettes et ravies.

Un jour m’avint qu’a par moy cheminoye [5].

  De même, il ne se prive pas de recourir parfois aux vers comptés et rimés, le vers étant à l’évidence pour lui l’un des moyens de sauter en-dehors du rang de la langue normalisée :

au beau milieu la brise,
on se trouve un jardin
tout répandu d’exquises
poussées drues de soudains
boutons : dehors à l’eau
un hiatus se montre
à justesse et s’éclôt,
accolé à l’encontre
d’une haute touffue

  Finalement, cette prolifération maîtrisée sonne comme en écho de celle de la nature régulièrement évoquée – et ce dès le premier texte que l’on pourrait considérer comme un art poétique :

Des quiscales criards raclent
et grincent le
Chuchoté
dans l’après-midi de Trakl.
Le chœur nerveux se frotte et
chante doucement à tire-
d’aile, foule à crapauds rires,
un accord aux unissons
délicats et sans façons.

   — cette présence des éléments naturels étant souvent associée à une énonciation dont le sujet lyrique tente de tenir simultanément deux fils : celui d’une incarnation supposément biographique (par exemple, dans la quatrième partie du livre, la rencontre amoureuse) et celui d’un décentrement, d’un emportement perpétuel où ce qui renvoie à l’humain finit par être serti dans la masse textuelle :

Ainsi pour un temps tu pointu
et pas maintenant, aux jamais
ballons jours s’en sont allés
bientôt et fut un froid janvier.

  En somme, ce premier livre d’A. Dickow place le lecteur face à une composition subtilement désaccordée, bancale, l’obligeant à lire, ce qui est évidemment l’essentiel – et le laisse dans l’attente de protocoles d’écriture tout aussi singuliers, de nouveaux éclats à se mettre sous les yeux :

Tellement de choses les unes
contre d’autres cliquètent et
des casseroles que personne,
même des pies, n’en donnerait
le moindre bouton fêlé
pour ça que moi.

Bruno Fern
.

5 décembre 2008

[1Claude Royet-Journoud, entretien avec Eric Pesty, CCP n° 16, cipM, 2008.

[2Alexander Dickow, Caramboles, éditions Argol, collection L’Estran, 2008, 132 pages.

[3Comme l’écrit Emmanuel Laugier : « Caramboles, livre américano-français, on dirait presque amerifrancanoais, est un détournement, un hiatus formidable de langues vivantes » (Le Matricule des Anges, n° 98, nov.- déc. 2008).

[4« C’est aussi, indissociablement, par l’entente de l’inusuel qui parfois monte dans la langue des poèmes, quand les mots "ensauvagés" s’effacent pour nous reconduire à quelque maternelle basse continue où la langue paraît sourdre des entrailles du monde lui-même, nous faisant retrouver une « naïveté » qui n’est en réalité que l’effet d’une opération poétique » (Jean-Claude Pinson, Sentimentale et naïve, Champ Vallon, 2002).

[5Charles d’Orléans, « En la forest d’Ennuyeuse Tristesse », Ballades.