Madagascar, 1947 , de Raharimanana

Madagascar, 1947 de Raharimanana est une coédition Vents d’ailleurs (France) et Tsipika (Madagascar). Les deux maisons d’édition sont membres de l’Alliance des éditeurs indépendants.

Ce texte est accompagné de photos du Fonds Charles Ravoajanahary montrant Madagascar de la fin du XIXe siècle jusqu’à 1947. Il évoque les rapports entre colonisés et colonisateurs, entre pouvoirs actuel et passé, le silence de part et d’autre, l’écriture de l’histoire par le Nord et la nécessité pour le Sud d’interroger cette histoire.


  Trop loin, une île. Trop loin, une année, 1947. La terre rouge de l’île. Pour commencer, on dira que les faits ont réellement existé, que les sagaies ont volé, que les balles ont sifflé, que les cadavres ont jonché la terre. Rire. Des rires en masque de douleur. Des rires sur l’absurdité de ces lignes cherchant à comprendre pourquoi je devrais me justifier pour revendiquer ma mémoire. Trop loin mon île. Trop loin cette année, 1947. Soixante ans, un peu plus que l’âge de mon père. Ma mémoire demande des comptes à la « mère » patrie. Mère patrie ou l’art de maquiller l’invasion brutale et barbare en amour paternel maternel, l’art de requalifier l’agression manifeste en acte de « protectorat » indispensable à ces terres abandonnées, ou comment faire croire que ce qui arrive à l’indigène n’est que pour son bien d’enfant irresponsable. Les mots mêmes sont sommés de plier sens et connotations au profit de l’envahisseur. Me voici colonisé. Non, il faut dire civilisé ! Me voici massacré. Non ! Pacifié ! Soumis se prononce intégré. Assimilé se comprend membre de la grande communauté française ! Mort exterminé le suis-je ? Ma langue, ma culture et mes traditions hachées menues : je salue mon passage dans l’ère moderne ! « Qui aime bien châtie bien ! » Les colonisés ont été très aimés. Une passion mortelle. Rire encore.
  De quoi parlons-nous en fait ? De 1947, mars 1947 et de tout ce qui s’ensuivit. Insurrection contre la colonisation française. L’oppression pendant près de deux ans.
  Je parlais comme d’une évidence : le chiffre même de 47 sonne douloureux sur la Grande Ile, la fin d’un monde, la perte et la défaite, le silence lourd d’une période qui n’en finit pas de nous ronger, de nous hanter, alors que sur la terre de France, 47 ramène plutôt à la fin de la guerre, sortie de 45, début de la reconstruction (malgré l’Indochine, malgré les soubresauts des colonies), année de soulagement, vie reprenant, l’espoir renaissant des cendres…
  J’ai beau le savoir mais redécouvrir encore une fois la page blanche de la mémoire sur cette insurrection reste toujours un choc. Fallait-il effacer les traces ? Fallait-il nous épargner ce retour vers les temps de confusion ?
  Né sous l’indépendance, je me croyais né sous la liberté. Né sous indépendance, né sous imposture en vérité. L’indépendance aurait été le geste ultime de cette France envers ses enfants, l’aboutissement absolu de la colonisation, la conclusion réussie de l’action civilisatrice menée sur cette terre malgache et africaine. Progrès dans tous les domaines. Progrès de la liberté, de l’égalité, de la justice. Progrès des communications, de la santé, de l’agriculture, du commerce. Progrès dans l’enseignement, dans les sciences et la culture. Plus crûment : les colonisés seraient devenus plus évolués au contact des blancs ! Et pour commencer ce voyage dans la modernité, il nous fallait enfants des colonies insistait-on lourdement abandonner nos langues de primates – pardon ! De race inférieure – pardon ! D’indigènes – pardon ! De sous-développés – pardon ! De peuples en voie de développement – pardon ! De nations émergeantes… Bref, pour dire les choses plus élégamment, plus froidement, plus objectivement, plus scientifiquement : céder nos langues orales... Comme si toute langue n’était pas d’abord orale ! Par nécessité… Nos langues orales incapables parait-il de véhiculer le monde moderne, nos langues orales incapables de dire la science, de disserter sur la philosophie, de deviser sur la littérature, langues condamnées à l’avance, reléguées hors du champ du monde, sans qu’il y eût réellement des tentatives hors de toute passion, hors de toute idéologie pour les amener dans ce monde dit moderne. C’est ainsi que l’enseignement continuera en français, sous l’angle occidental, sous l’angle colonial – néocolonial dira-t-on pour assouplir les choses.
  Né sous indépendance, coiffé des mots d’imposture. Mot d’indépendance qui ne peut renvoyer qu’à son jumeau dépendance. Avant : dépendant, ne savait rien faire ! Après : indépendant, se débrouille seul (en principe) ! Pris au piège des mots, ma nouvelle liberté, l’indépendance, fait toujours référence au colonisateur qui m’aurait gracieusement offert la possibilité de cheminer seul dans ce monde hostile. Libre je le suis, indépendant, mais toujours dominé, le pied posé à l’échelon inférieur que mon bienfaiteur a bien voulu réserver à mon intention. Qu’ai-je alors à revendiquer mémoire ? Le progrès n’attend pas. Un progrès pour rattraper les pays évolués, développés. Une évolution à perpétuer sur la négation de mon histoire, de ma langue. Oublier. Tout oublier. Braquer le regard vers le futur. Mais les luttes contre la colonisation ? On me demande : « Sont-ce vraiment priorités de développement ? » Mais les luttes pour l’indépendance ? On s’en étonne : « Sont-ce vraiment dates pertinentes dans l’histoire de l’humanité ? Méritent-elles de figurer dans les livres d’histoire ? » Le débat se pose encore aujourd’hui. Près d’un demi-siècle après les indépendances ! Hallucinant !

Raharimanana, Madagascar, 1947, présentation de l’auteur.

12 novembre 2008