Cathie Barreau | Noyé dans l’intertextualité


« Quand je pense à la littérature, je n’y peux rien, c’est le Rhin que je vois. »
Gérard Dessons


J’écris et j’entends les clameurs des étudiants qui remontent l’avenue De Gaulle. Je suis heureuse de les entendre enfin. J’irai les rejoindre. Il fait froid et je porte trois pulls de laine et des chaussettes tricotées par ma mère. De quoi ai-je l’air devant mon ordinateur ? J’écris et je pense à une révolution en sourdine qui termine mon manuscrit remis ces jours à mon éditrice. Je risque, j’écris, je quitte et je me rejoins. Je pense à Michaux « agir, je viens ». Je pense à la liberté.

Quand elle pense à la Loire, elle n’y peut rien, c’est la littérature qu’elle voit, des flots de phrases, le visage d’un auteur lointain, des berges inaccessibles. Elle aimerait parvenir à l’estuaire et se noyer enfin dans l’océan.
Le train passe le premier pont et l’eau grise rougeoie à l’horizon. De l’île ensuite, elle cherche des yeux les chemins enchevêtrés des prés et des marécages, les toits des immeubles vers l’ouest. Au deuxième pont, le désir se fait plus fort d’une conversation et d’une caresse tout ensemble qu’elle pense ne jamais plus vivre. Elle se surprend à aimer un paysage sans beauté et qui pourtant lui semble le plus en accord avec elle, le plus profond dans son histoire et l’aspect dérisoire du moment. Le gris du ciel lui fait les yeux tristes et silencieux. Gare de Nantes, elle ne prend pas la correspondance pour Paris. Elle croise les voyageurs sur le quai et les regarde parfois précisément, se raconte leur histoire et cherche trois phrases qu’elle pourrait écrire entre les lignes d’un texte qui ne lui appartient pas. Elle se souvient qu’on lui a dit que les mots étaient des pièges. Elle pense seulement que les mots regardent chacun dans les yeux et que c’est cela qui gêne les uns et les autres. Elle quitte la gare et va vers le Jardin des plantes, marche plus doucement, voudrait se perdre là où elle connaît si bien les chemins et les arbres centenaires. Lui viennent des flopées de phrases comme : je suis à fleur de poème, ou encore : ton visage m’est chair, des phrases dont elle ne sait plus que faire. Personne ne l’attend nulle part. Elle ne veut rejoindre personne nulle part. Tout s’est effacé devant elle, les promesses et les jeunesses. Et quand elle se souvient de robes à fleurs, de fins d’étés prometteurs, de poèmes proférés dans les allées bourdonnantes d’oiseaux, elle ne retrouve pas les mélopées étranges qui la berçaient alors.
Elle quitte le jardin et ne va pas vers le musée. Il a été fermé. Rue Foch, elle se dit qu’elle a toujours eu envie de s’arrêter dans un des cafés chaleureux, ne l’a jamais fait. Elle passe. C’est comme son amour, elle passe. Se retrouver seule devant un verre de blanc, pleine de mots laissés en elle, la fait frissonner plus que le froid des rues. Elle se souvient d’une chanson qui disait « Et je reste debout ». Mais elle sent bien qu’elle va s’effondrer. Elle a encore deux billets et trois pièces dans sa poche, même pas de quoi prendre une chambre. Que ferait-elle dans un hôtel, seule, sans sommeil, dans un décor qui serait de toute façon sordide ? Elle ne pense plus au goût voluptueux d’un vin d’Alsace et d’un baiser à l’unisson, aux façons tourmentées et nobles d’un homme, à toute la vie avec lui. Son sac est lourd sur l’épaule et elle a froid. Mais elle n’en sait rien. Elle marche vers l’Erdre et se demande si c’est profond cette eau immobile, cette rivière citadine. Les passants sont emmitouflés dans leurs manteaux et ils vont sans regarder autour d’eux. Elle ne les voit pas. Elle ne se raconte plus leurs histoires. Elle est seule. Elle ne sent pas le jour qui s’efface. Elle s’assoit sur la berge. Longtemps, elle regarde l’île de Versailles à gauche, le tram qui passe de l’autre côté, les lumières qui s’allument aux fenêtres des maisons et des immeubles vers la Motte rouge. Elle a froid mais ne grelotte pas. Elle sort un paquet de cigarettes de son sac et laisse tomber un livre dans la rivière, se penche un peu et le voit plonger et remonter puis s’en aller dans le courant léger. Le dernier livre. Noyé. La boite d’allumettes est humide et elle s’y reprend à plusieurs fois pour allumer une cigarette. Elle laisse la flamme consumer le bois jusqu’au bout au point de chauffer durement ses doigts et elle sourit devant la minuscule lumière vivante. Le goût de la fumée est râpeux. Elle n’y prend aucun plaisir. Elle sent le sommeil venir, un étrange sommeil qui engourdit d’abord ses pieds et ses mains. Elle ferme les yeux et se penche lentement sur la pierre du parapet. Elle revoit la petite flamme de l’allumette puis elle s’éteint.

J’écris. J’entends les voitures de flics autour de la manif et j’aimerais être très puissante pour protéger les étudiants, ceux qui veulent écrire toute la nuit ensemble, qui m’attendent avec mes deux trois livres, Duras, Alexievtich, Barthes. Je sens que je pourrais devenir très pauvre, j’éprouve du chagrin quand les objets me quittent, je sens que je me démets de tout, sauf d’un sourire très profond, un sourire de vie, un sourire relié.

11 décembre 2008



  Cathie Barreau est membre du comité de rédaction de remue.net.
  D’elle nous avons publié dans la revue Châtaignes sur feu de pages, Lettres de Margeride, Écrire trois saisons, dans trois jardins.
  Elle a publié Trois jardins (2006), Journal secret de Natalia Gontcharova (2006) et Visites aux vivants (2007) chez Laurence Teper. Et Résonnent les voix des hommes chez publie.net.

Cathie Barreau - 16 décembre 2008