Tôge Sankichi | Au poste de soins d’urgence

             Poèmes de la bombe atomique de Tôge Sankichi (1917-1953) vient de paraître aux éditions Laurence Teper dans la collection Bruits du temps.
             Ce recueil est traduit du japonais par Ono Masatsugu et Claude Mouchard dont la préface s’intitule « Sans horizon ? ».
             Nous reviendrons bientôt plus longuement sur ce livre où la poésie heurte l’insoutenable de l’Histoire.

             « Au poste de soins d’urgence » est publié en ligne avec l’aimable autorisation des éditions Laurence Teper que nous remercions.


Au poste de soins d’urgence

Vous

qui pleurez mais sans plus d’endroit d’où puissent venir
_  des larmes,

qui criez mais sans plus de lèvres pour former des
_  mots,

qui cherchez à agripper mais sans plus de peau sur les
_  doigts pour saisir

vous

inondées de sang d’une sueur huileuse de douleur et de
_  lymphe vos quatre membres se débattant

gonflés réduits à un fil vos yeux scintillant blancs

seuls les élastiques de vos culottes tenant dans vos
_  ventres enflés bleuis

même si de l’exposition de vos parties intimes vous
_  voudriez avoir honte vous n’êtes plus en état,

et qui pourrait croire

qu’un instant plus tôt

vous étiez de jolies lycéennes ?

Émergeant des flammes qui étincelaient obscurément

dans Hiroshima brûlée et pourrie

vous qui n’étiez plus vous-mêmes

vous sortiez en sautant, en rampant l’une après l’autre

jusqu’à ce terrain en friche

vous ensevelissiez vos têtes dénudées sauf quelques
_  touffes dans une poussière d’agonie

pourquoi vous faut-il souffrir à ce point

pourquoi vous faut-il souffrir à ce point

pour quelle raison

pour quelle raison

combien désespérées de votre état

combien loin de l’humain

sous quelle apparence vous avez été rejetées

vous ne le savez plus,

simplement

vous pensez

à vos pères mères petits frères petites sœurs tels que ce
_  matin

(est-ce qu’aucun d’eux vous reconnaîtrait maintenant ?)

et aux maisons où vous dormiez vous éveilliez mangiez

(en un instant les fleurs des haies furent arrachées et
_  qui sait la trace de leurs cendres ?)

pensant pensant

tandis que vous êtes étendues parmi vos semblables qui
_  l’une après l’autre cessent de bouger

pensant

au temps où vous étiez filles

filles d’humains.

20 décembre 2008