Michaël Glück | la loque


  De Cabaret Rio, roman en cours, Michaël Glück nous avait déjà donné les premières pages.
  En voici un autre mouvement.
  L.G.



1.


  cherche voix cherche gamme de rouilles dans les cordes vocales ou hordes des langues timbres gainés voix rouillée et dérouille et fait mal c’est quoi qui parle quoi ça qui risque trique tringle brinquebale et la voix trinque cherche comment qui se cherche langue-là dans trou où bouche encore n’est pas vissée trou là-dedans pas personnage trou noir dans tête de bois noctambule pas ça encore voix cherche pas corps chaise parle vitre parle prend feu prend matière voix prend feu prend matière crache tombe dans la main tombe des mains voix cherche comment tenir la langue accroche les lettres par le ciel ou les enracine voix la voix qui qui la voix trou cherche chose autour du trou cherche matière pour se savoir trou et trou c’est corps qui écrit doublure d’un corps qui n’écrit pas voix cherche double d’inerte qui souffle dans l’inerte pour enfler du vivant voix là où pas langue cornée entre les dents du mort qui se réveille du mort qui noue les doigts au fil de l’encre l’écriture la voix cherchent des morts pour s’élever


2.


  quoi non mais quoi quoi tu dis toi quoi tu causes là que tu mets la langue à l’étrier que ça s’égare dans le mon labyrinthe que tu m’en fourres plein les oreilles et que ça cogne tam tam-tam sur les tympans quoi non mais quoi tu dis à qui tu dis et puis où où ça qu’ils vont tous ces mots là muets qui tam-tam tombent assourdissants dans les oreilles tant muets si forts qu’ils crèvent les membranes et font trous tout partout dans le corps puis descendent qui sait comme descendent dans les tripes dans le ventre descendent ousse qu’ils nouent de la loque - la loque ouais la loque c’est du haillon des mots de la charpie de parole de la bavarde qui dole au-dedans - mais quoi tu dis quoi tu me dis dedans là tombée là toi toi la petite marie honnête hostie de bois ou de papier de je ne sais quoi ni de quelle chair simulacre non hostie d’inerte quoi quoi non pas à l’oreille tu ne me parles pas à l’oreille tu es venue depuis loin plus loin tu t’es mise au balcon de la tête tu es passée par-dessus bord tombée là-dedans dedans moi tombée par l’oreille dedans la paille tripaille du ventre de l’ours et là là-dedans dedans de moi tu as mis le feu quoi mais quoi tu dis tu ne dis rien tu m’écoutes quoi tu dis et quoi dites

  oui dites quoi quoi vous dites car une seule ne suffit pas une seule marie honnête ne suffit pas il y faut nombre et peuples de pantins et d’objets cohortes de matériaux muets il faut que vous veniez en tribus au bord de mon silence que vous tombiez dedans le dedans de mon silence pour le crever


3.


  fait tellement de bruit le monde là au-dedans de la tête tellement de bruit les enfances celles d’avant d’avant l’enfance fut pas vraiment une enfance celle qui me fut donnée tellement de tapage suis né de la guerre ai toujours grandi dans la guerre non non pas tout à fait dans la guerre ne l’ai jamais affrontée la guerre ai jamais été assourdi du dehors toujours du dedans toujours été dans la tête le dedans de la tête mais jamais non affrontée jamais vécu bruits bruissements échos images oui rabots des vieilles guerres sur les visages qui se sont penchés sur moi oui mais jamais été ravagé moi par cela l’ai toujours entendue la guerre ne suis pas né dans la guerre suis né dans l’après dans ce temps d’illusion des lendemains de guerre loque si fort dans la tête cause si violente dans la tête la guerre du monde contre l’homme la guerre du monde contre l’enfance des nuages des fumées des nuages des fumées des écritures de suie dans les yeux des paysages désastrés des ruines des pans de mur carbonisés des ombres d’hommes gravées dans la pierre suis jamais allé voir de près l’Algérie par exemple l’Algérie j’avais dit si ça dure non je n’irai pas non jamais je déserterai n’irai pas rien à faire là-bas rien j’avais dit plutôt connaître la prison n’ai pas eu à savoir si j’aurais fait ce que j’avais dit les accords ont été signés la Question le Manifeste des cent-vingt-et-un oubliés dans l’Histoire n’ai jamais eu à combattre vraiment combattre les combats penser oui descendre dans la rue oui mais c’est quoi ça descendre dans la rue par peur de pire même avec de la castagne c’est quoi rien à voir avec le courage non rien même Charonne rien à voir rien à voir avec le 17 octobre 1961

  suffoque la loque étouffe déchire la bouche la langue déchire les lèvres comment parler en temps de guerre toujours la guerre comment parler toujours les noms des morts dans la bouche comment parler des soldats de plomb dans la bouche jamais joué enfant avec des soldats de plomb toujours dans la bouche ceux-là roulés dans la salive par la peur fondus dans les cauchemars d’avant sommeil les soldats de plomb calcinés non jamais joué avec eux joué parfois avec des osselets des vrais ceux que le père avait rapportés de la boucherie rue de la Fraternité non qu’est-ce que vous croyez je n’invente pas la boucherie était rue de la Fraternité la laiterie et le coiffeur aussi étaient rue de la Fraternité et l’école rue de l’Égalité je n’invente pas je me souviens

  la loque bloque là-dedans dans la tête bloque les mots disloque les morts flux incessant peuples de mots et de morts ça s’écoule tout cela du monde ça inonde ça submerge ça pénètre conquiert territoire dans le corps fait synapses nécrose nécrose

  ni rose ni rose


4.


  tout le silence et les cris dans le silence et la douleur qui sort par la bouche et ne m’explique rien personne ne m’explique ni pourquoi soudain disparaît elle disparaît fêlée disparaît mais quelle fêlure personne ne dit rien rien sinon ceci qu’elle est malade mais malade alors les cris de sa bouche tombés les cris vrillent la langue dans ma bouche j’ai des cris muets dans ma bouche des cris trop lourds que je ne comprends pas faut pas sortir ces cris de toi faut pas sinon tu vas disparaître faut pas crier vers le dehors crier crier dans l’encrier

  mal aux oreilles

  le silence est givre collé aux carreaux je soulève les rideaux je devine la rue les silhouettes transies les pas gelés alentis


5.


  faire roman des morts non pas cela judan plutôt tessons des douleurs culs-de-bouteilles des nuits à essayer de dire vivants les morts à recomposer la phrase des vies décomposées à joindre la pluie et la cendre inventer le judan depuis les mots des morts l’impossible kaddish suffoquer dans la phrase écrire ne guérit pas creuse gratte

  ce qui suinte un abcès dans la gorge ce qui ne passe pas cracher ce caillot d’encre y lire les visages absents qui n’ont jamais eu chair pour moi n’ont jamais eu chair écrire sans rien savoir du grain de la peau de ces visages sans connaître la lumière des voix inouïes

  quelques photographies rien d’autre inaudibles rien d’autre sinon un paquet de lettres des signatures des papiers officiels des faux papiers une heure du matin 26 mai 1943 bon anniversaire Rachel tu es grande maintenant tu as neuf ans aujourd’hui le train est parti pour Drancy bon anniversaire Rachel tu as quitté le camp de concentration de Poitiers pour Drancy

  bougies et vie soufflées

  quinze heures de train en troisième classe dans de bonnes conditions écrit ton frère ce ne sont pas encore les wagons à bestiaux ceux-là aussi viendront ne reviendront bon anniversaire Rachel


6.


  et après disaient jamais plus disaient la guerre jamais plus dans la tête pourtant toujours n’a jamais cessé toujours là nuit et jour partout champs de bataille dans la tête les cris inaudibles des mourants veux pas me coucher veux pas fermer les yeux veux pas dormir comme les morts si tant nombreux ils sont sont beaucoup dans ma tête même quand je la pose sous l’oreiller ma tête tout un peuple plein de peuples pas mettre veux pas mettre une dent sous l’oreiller le rat des morts viendrait la prendre et laisserait son ossuaire veux pas aller me coucher pas

  et disaient pourtant jamais plus une promesse en l’air oui de la fumée toujours de la fumée bûchettes de bois pour apprendre à compter les cadavres ou bien traits à la craie sur l’ardoise de l’écolier quatre plus un trait qui les raye font cinq petits paquets de cinq doigts de la main pouce de travers quatre saisons et le cinquième qui revient toujours toujours saisons des morts

  et disaient pourtant demain demain les lendemains mais rien nénies toujours nénies et thrènes lamentations ciel de cendres corps débris guerre dehors guerre dedans les trains où vont les trains la suie des gares et des tunnels après il faut se laver à grandes eaux et jeter par la bonde de l’évier l’encre des morts

  et disaient encore nous n’avons pas connu mais tu connaîtras les morts pas morts pour rien tu connaîtras la petite souris sous l’oreiller ne laissait qu’un caillot de sang les morts se vidaient par les tympans ou bien c’était les cris ou les insultes le monde assourdissant

  ne disaient rien


7.


  pas de paix à l’intérieur dans la bouche la guerre toujours la guerre dents heurtées mâchoire inférieure contre mâchoire supérieure mots en charpie entre les deux et langues coupées avec salive qui recoud tant bien que mal syllabe et syllabe jusqu’à phrase sur phrase chlagrin c’est quoi chlagrin dans la vrille d’une carie quoi quoi dents plombées champs de tir sur les mots qui s’effondrent mâche et marche avance avance grain de beauté grain de folie schlag et coups grains de blé entre les dents mâche et avance avance marche mouettes criardes nidifient dans les branches des cordes vocales ça tout ça ça hurle à l’intérieur

  pas de paix tu ris tueries syllabes catapultes mots en jeu mots en joue à l’intérieur dans la bouche magma des meurtres kennst du das land wo die zigeunern brüllen ah poésie un os à ronger les dents s’écaillent à tant déchiqueter avec ferveur les ongles

  quoi tu dis ne dis pas tais-toi tu ne dis rien tu n’as rien à dire il n’y a plus rien à dire te casseront les dents si tu les laisses venir te brûleront les gencives les mots si tu les laisses venir tais-toi tu te tais ne parle pas la bouche pleine mastique tes morts il n’y a pas de place pour les mots ne parle pas la bouche pleine

  à l’intérieur dans la bouche là du mort rien que du mort de l’arraché au vivant du décomposé du vivant qui n’est plus du vivant qui n’est plus épi en herbe ni cheval au galop foudroyé fais-la marcher là ta petite usine à broyer mastique mâche n’aboie pas mastique tais-toi

  toi


8.


  ne se sont jamais penchés sur nos berceaux n’ont jamais approché leurs mains de nos visages n’ont pas connu nos nuits de fièvre n’ont pas essuyé nos larmes ne nous ont pas vu grandir ni trébucher n’ont jamais su que la guerre est interminable n’ont pas eu le temps d’aimer hors de leur cercle n’ont pas connu nos noms n’ont pas su que les leurs avaient tombeaux sur nos lèvres et berceaux et tombeaux ni que nous leur rendons vie chaque jour sans avoir mémoire de leurs gestes

  n’ont pas chanté pour nous les berceuses perdues n’ont pas joué à pigeon vole ne nous ont pas appris l’alphabet de leurs livres n’ont pas partagé nos colères n’ont rien su de notre impiété douloureuse ni de notre ignorance n’ont pas vu le soleil se lever dans nos yeux ne se sont pas assis à notre table ne nous ont rien dit du repos ni du chandelier de la joie n’ont pas dénoué nos peurs n’ont pas accueilli nos rires n’ont pas versé l’encre dans l’encrier de porcelaine ni ne nous ont dit comment tenir entre nos doigts le porte-plume

  n’ont pas prononcé les noms d’avant ne nous ont pas montré les racines de nos arbres n’ont pas passé le peigne dans les buissons de myrtilles n’ont pas tracé les lettres dans les carreaux de la fenêtre ne nous ont pas aidés à déchiffrer l’écriture du givre ne nous ont jamais reproché nos silences ne nous ont pas demandé de souffler avec eux les bougies de leurs anniversaires

  ne nous ont rien demandé rien nous ont laissé avec nos questions


9.


  Reconstituer. Les corps avant la cendre. Avant le silence. Avant l’amnistie du temps. L’amnésie. Le non-lieu. Inventer les vivants. Dans mes tombeaux de papier leur rendre la parole. Pour pouvoir parler. Pour pouvoir me taire. Déposer la fumée. Sur la page. Égrener les noms envolés.

  Reconstituer. Il y a des faits. La nudité des faits. Ce qui a été fait. À ceux-là. Il y a ceux-là. L’inanité d’un adverbe. Là. Nulle part. Là. L’indicateur de nulle part. Un adverbe de lieu sans lieu. Un adverbe non-lieu. Il y a ceux à qui quelque chose a été fait dans ce nom lieu-là. Il y a eux. Les faits. Les méfaits. Une défaite. L’humanité défaite.

  Ceux-là. Même pas ceux. Pronom démonstratif. Ne démontre rien. Au bout du doigt n’est montrée qu’une absence. La mise à l’index qui les a voués à l’absence. Il y eut actes des naissances. Puis rien. Leurs noms avec un millier d’autres sur une liste. Convoi n°55. Pas des voyageurs. Non.

  Une absence sans fin.

  Reconstituer. Quoi. Au nom de quoi. Au nom de qui. Je ne suis pas historien. Ni commissaire de police. L’homme d’à côté, quand j’étais enfant, le voisin de palier, avait été dit-on, commissaire de police. Sous l’occupation. Collaborateur. Sous l’occupation. Disait-on. Sa femme secouait son tapis sur nos têtes, quand nous allions, ma sœur et moi, à l’école. Elle nous traitait de sales youpins. Elle s’occupait. Nous avons appris à traverser la rue.

  Quant à reconstituer ce dont on ne saurait avoir de souvenirs. Et si peu de souvenirs de souvenirs. La phrase est déchiquetée dans le tohu-bohu de la tête. Tumulte. Comment séparer le chaos et le vide. Comment habiter sans la distinction. Tout arrive. Tout. Dans le même temps. Il faudrait trier. Dire : ceci est et cela est, ceci fut et cela fut. Séparer le ciel des larmes du ciel des excréments. Dire le haut et dire le bas. Il faudrait apprendre à coiffer la chevelure du temps. Poser la raie au milieu. Ou sur le côté. Mais la poser. Penser. Classer. Tout vient en même temps. Tout est tumulte et folie. Trouver le grand peigne qui pourrait démêler le monde.

  La tête est dérangée. La tête est une grotte où tout s’entasse. Des tiroirs. Il faudrait classer année après année, mois par mois. Retrouver les arbres généalogiques. Dire les commencements. Et comment comment dire au commencement. Comment comprendre qu’au commencement il y a la fumée. Que ceux qui eussent dû se pencher sur nos berceaux n’étaient pas. Comment accéder à la parole quand l’origine de la parole est dans la cendre.

  Concevoir roman dans les fragments ?

  Inapte. Définitivement inapte. Inapte et inadapté. Insoumis. Incapable de me soumettre. Il ne s’agit pas de rébellion. Non. La rébellion demande un courage dont je ne sais rien. Simplement rétif. Je ne supporte pas le harnais. Ni les morts entre les dents. Je ne supporte pas les mots dont on nous gave. Les lois, les romans. Ça me démolit. Je n’accepte pas la démolition.




  Michaël Glück est l’auteur d’un cycle de sept recueils, Dans la suite des jours, publiés chez L’Amourier.
  Auteur dramatique, il a collaboré avec de nombreuses compagnies et publié près d’une dizaine de textes. Et collaborations avec des danseurs (compagnies Raphaël Djaïm, Eidolon, À ciel ouvert), des plasticiens (Dominique Friedrich, Jacques Clauzel, Riba), des musiciens (Franck Royon Le Mée, Barry Schrader, Albert Tovi).
  Il est aussi traducteur de l’italien (Carlo Goldoni, Carlo Sgorlon, Beatrice Monroy, et de nombreux auteurs de bandes dessinées dont Hugo Pratt) et de l’allemand (Max Frisch, Biedermann et les incendiaires).
  Outre les premières pages de Cabaret Rio, nous avons publié
  . D’une Jérusalem absente
  . un extrait de Le repos (Dans la suite des jours, septième volume)
  . L’espèce, texte à la demande de Bernard Beuvelot pour La Compagnie du Théâtre du Jarnisy
  Publication la plus récente, Proférations de la viande chez publie.net.