Paul les Nymphes

Paul-Armand Gette, Toilette intime de Nymphaea alba L., 2007.
Illustration IX, “scannée dans” :
HOMMAGE À TOUTES LES NYMPHES,
sous la présidence de Paul-Armand Gette,
« Les Archers de la Nymphe », Éditions joca seria, 2008, p.14


Toute ressemblance avec un artiste existant n’est pas fortuite et
n’est pas indépendante de la volonté de l’auteur.
« Paul les Nymphes, une vie imaginaire », cette chronique a été écrite à partir d’une lecture de Hommages à toutes les nymphes et avec de multiples pérégrinations à l’intérieur du blog de Paul-Armand Gette et de « ma » Bibliothèque d’Artémis (Cf. note 1.)


« Aujourd’hui, je pourrais dire que la Nymphe en a assez du secret qui
pèse sur son intimité et qu’elle a décidé de la vivre au grand jour. »
Paul-Armand Gette,
"L’approche des nymphes",
Hommage à toutes les nymphes,
éditions joca seria, 2008, p. 64.


Il se nommait vraiment Paolo de Näcken, mais les suédois l’appelèrent Paulo ou Paul les Nymphes, à cause du grand nombre de nymphes dessinées, photographiées et peintes de sa main : car il était trop artiste pour cultiver des nymphéas dans des bassins artificiels ou autres réservoirs d’eau dormante. Extraire les vies botaniques de leur cadre évènementiel et les dénaturaliser pour les décrire c’était pour Paulo s’éloigner beaucoup trop du mystère et de la beauté vivante des bonnes plantes et des mauvaises herbes dans ce qu’elles ont d’irréductibles. Entre sa perception des formes vivantes et leurs transformations en expressions artistiques, la balançoire de Joan balancera toujours aux hasards heureux de l’escarpolette et Procris attendra toujours Céphale. On sait même que Paul préféra déposer la délicate Nymphea Alba L. aux feuilles larges, suborbiculaires en cœur et aux fleurs blanches, parfois roses, grandes, flottantes, à odeur suave, à l’intérieur des divers éléments de toilette constituant la salle de bains : douche, baignoire, lavabo, bidet, etc., et qu’avec cet attribut herbacé, aquatique et vivace, il figura de nombreuses Nymphes des toilettes.

Mais, de Näcken avait contemplé bien d’autres nymphes et dans bien d’autres « lieux restreints » au cours de ses multiples pérégrinations. Les ardeurs exigeantes de sa méthode d’observation n’enlevaient rien à la passion de ses recherches. Savoir quelque chose de science sûre n’est pas réservé aux chercheurs dits exacts. Son exactitude en nymphologie était la précision de son regard en mouvement. Paul les Nymphes ne se souciait point de la réalité des nymphes, mais de leur multiplicité et du dessin irrégulier de leurs formes ; car il est peu d’ornements aussi variables et aussi changeants qui s’épanouissent avec une telle fantaisie et un aussi bel individualisme. De sorte qu’ayant vu des nymphes moulurées et quasi atrophiques du type rosé : du rose pâle, nacré, au carmin, voire au pourpre, des nymphes larges en bordages à clin de gabarre du type brun : du havane clair, au brun noir et parfois ardoisé, des Nymphes des bois, des sources, des montagnes, toutes frappant leur sein et traînant un long deuil, il fit d’abord une sculpture-sépulture noire qui n’enterrait rien d’autre que les contingences du convenable.

Paul regardait sans rien y voir vraiment les voiles flottants au vent des nymphes. À grands cris les dryades, hamadryades, naïades, oréades et autres néréides appelaient leurs compagnes pour un rite d’initiation à l’indécision des limites naturelles et au débordement des certitudes. Elles métamorphosaient toutes les apparences de la morphologie humaine et paysagère et provoquaient toutes sortes d’aberrations perceptives. Si bien que de Näcken trouva un monde de combinaisons interminables dans les replis de la terre où il observa, par exemple, sans jamais se lasser les états intermédiaires entre la larve et l’imago des insectes. Il fit une collection d’insectes qui en montrait toute une variété épinglée et ordonnée. Les classements d’insectes ne duraient pas : à peine Paulo avait-il fini de mettre de l’ordre dans les appendices biramés que cet ordre était déjà caduc à cause des appendices uniramés. Jeune entomologiste il découvrit que l’objectivité scientifique était un grand mythe. Il vagabonda alors aux lisières de la botanique et à travers le Species Plantarum. Il transforma la classification linnéenne en un immense poème à lire en silence et à voix haute et à voix basse. Paul avait coutume de dire qu’il était trivial, qu’il préférait trois voies à une. Il savait la difficulté de la liberté de choix d’une voix unique et la nécessité d’une disponibilité souple au timbre d’une litanie dédiée à Flora.

Son ami, le peintre connu pour ses empreintes de pinceau n° 50, lui disait « Ah Paulo tu laisses la substance pour l’ombre. » Mais Paul les Nymphes continuait son œuvre patiente et il examinait toutes les nymphes sous tous leurs aspects vivants. Semblable au faune qui se perdait dans les fourrés poussé par le désir de voir une chose qui n’était pas là, [il n’y a pas une chose il n’y a que la multiplicité des choses, comme lui disait un autre ami philosophe], il baptisait toutes les Audrey, Anaïs, Babeth, Bénédicte, Juliette, Stéphanie, Sushanna, Sylvie, Tomoko …[la liste des modèles ne saurait être exhaustive] dans le creuset de la “nymphalité”. Il les réunissait, les agençait et les fondait les unes avec les autres sous le principe inébranlable de « la liberté du modèle », une règle absolue et reconduite de pose en pose. Afin d’obtenir la transmutation des œuvres réalisées avec les modèles à l’intérieur d’une relation incommensurable car indéfiniment riche de sens, Paulo fit des livres qui constituèrent peu à peu la Bibliothèque d’Artémis [1]. Comme Paul n’avait rien à expliquer, mais seulement à montrer le résultat de ses recherches, il laissa ses lectrices et ses lecteurs cheminer dans la forêt des miroirs de cette bibliothèque. Ainsi, sans en finir jamais d’excuvier ma peau de lectrice, plus le glissement de mes yeux dans les représentations nymphales perd mes cheminements traversiers, plus mes regards se voilent des peaux des nymphes des livres de Paul les Nymphes.

Catherine Pomparat - 4 janvier 2009

[1Quelques livres de “ma” Bibliothèque d’Artémis :
HOMMAGE À TOUTES LES NYMPHES,
sous la présidence de Paul-Armand Gette,
« Les Archers de la Nymphe », Éditions joca seria, 2008. [Avec une affectueuse et reconnaissante pensée à Turid Wadstein-Gette qui, de fait, m’a autorisée à utiliser la façon de nommer Nymphaea alba L. en suédois. Cf, ouvrage cité p. 49.]
Paul-Armand Gette, Autour de Fragonard, Musée des Beaux-Arts d’Angers, 2007.
Paul-Armand Gette, Le livre de Tomoko,
La maison chauffante, Besançon, 2006.
Paul-Armand Gette, Colères & Soulagements, ETER SDF, 2005.
Paul-Armand Gette, Dissimulation & dévoilement d’Artémis,
Musée des Beaux-Arts et d’Archélogie,
Besançon 2004.
De la nature, du corps
Lieux, glissements, lisières.

Atelier-séminaire. École régionale des Beaux-Arts de Nantes, 2002-2003.
Paul-Armand Gette,
De l’immobilité du voyage, éditions joca seria, 2002.
Paul-Armand Gette,
Des bords de la Gironde à l’astroblème ou avant & après,
Librairie Galerie Archytypographies, Jean-François Dumont, Bordeaux, 1998.
Paul-Armand Gette,
Pérégrinations estivales
École des Beaux-Arts de Bordeaux, 1995.
Paul-Armand Gette,
De quelques nymphes et imagos, éditions joca seria 1993
Paul-Armand Gette,
La vue et le toucher,
La Roche sur Yon 1992 ; Musée de Calais 1993
Paul-Armand Gette,
Notes sur la sculpture & suite,
Galerie du Triangle,
École des Beaux-Arts de Bordeaux, 1991.
(Et quelques va-et-vient à mes propres approches d’Artémis :
2006,
2007)