Army de Jean-Michel Espitallier aux éditions Al Dante

On ne se fait jamais tout à fait à ce genre de choses.



On ne se fait jamais tout à fait à ce genre de choses, et pourtant si sans doute, sans doute qu’on s’y fait, puisqu’on oublie, et qu’au rythme des flux passons à autres chose, à d’autres drames et d’autres guerres et d’autres nombres empilés de morts empilés. « Army », donc, de Jean-Michel Espitallier, pour nous ramener en Irak, pour nous ramener dans la guerre (en Irak, ou ailleurs), pour tenter d’imaginer même si on peut pas, pour tenter quand même on ne se fait jamais tout à fait à ce genre de chose.
Et la tentative d’imaginer donne :

On ne se fait jamais tout à fait à ce genre de choses.
L’horreur est une crampe. L’horreur brutale, panique, où le dégoût de vivre s’entrelace confusément à la peur de mourir. On ne peut vraiment éprouver ça qu’ici. Une peur constante, lancinante, qui paralyse tout le corps, comme un hurlement ininterrompu dans la tête. Une crampe. Lancinante, qui fait jouir et qui fait peur. On vit plus vite. L’instinct de ruse et le plaisir du jeu. A balles réelles. L’horreur qui paralyse et qui fait peur. Comme une crampe. Brutale, panique, où le dégoût de vivre s’entrelace à la peur de mourir. On ne peut vraiment éprouver ça qu’ici. Le dégoût de vivre et le plaisir du jeu. On vit plus vite. La peur qui paralyse et qui fait peur. Comme une crampe. A balles réelles. On ne peut vraiment éprouver ça qu’ici. Un hurlement ininterrompu dans la tête. Comme une crampe. On vit plus vite. L’instinct de ruse et la peur de mourir. Comme une crampe. Qui fait jouir et qui fait peur. Quand on a goûté à cet excitant-là, on ne s’en passe plus.



Saisissant de bout en bout, de phrase en phrase, le texte d’Espitallier est un récit composite, accumulant des infos parcellaires qui nous touchèrent et s’envolèrent, qui toujours existent, sur la toile, d’ailleurs : les sources, cnn, youtube, liberation, toutes sources web, en sont citées en clôture.
Tentatives de convertir l’information fluide en information valide, de lui faire accéder à un stade actif, parlant – de l’usage du sensible, pour ce faire : de rendre le sensible possible, le disposer à. Nous faire percevoir un éclat du monde tels qu’ils le reçoivent, eux, soldats :


Les attentes sont souvent interminables. Quand il ne se passe rien, nous attendons qu’il se passe quelque chose. Quand il se passe quelque chose, nous avons hâte que ça s’arrête.



L’horreur est une crampe. Espitallier nous crampe et cogne et fatigue l’oeil et la viande, il ne nous épargne pas. Ne nous épargne rien. N’en ajoute pas plus. L’accumulation est là où nécessaire, les actes et leur ultra-répétition sont nommés, listés. L’usage de la répétition Espitallière aide, même tenue dans d’étroites limites – ne pas en rajouter.

Parfois, les médecins de la première nation du monde sont chargés de réanimer les prisonniers qui tombent dans les vaps à cause de la douleur, pour continuer l’interrogatoire. Parfois, les médecins de la première nation du monde expérimentent divers nouveaux médicaments et divers nouveaux procédés sur les prisonniers. Parfois, les médecins de la première nation du monde falsifient les certificats de décès des prisonniers morts sous la torture. Parfois, les médecins de la première nation du monde examinent les prisonniers pour voir s’ils sont aptes à la torture.



Ne pas en rajouter mais tenir, continuer, reprendre, car quand même, ça a été, est encore, continue, probablement empire (car la guerre, en Irak, et ailleurs, nous montre aussi le livre, est toujours préparatoire et terrain d’expérimentation de guerres à venir : la guerre est studieuse, la guerre travaille, la guerre se prépare, la guerre ne relâche jamais son effort).
Et cet effort, on le sait, ne se prive pas de l’outil langue, qu’il faut manipuler, asservir, on le sait mais c’est chaque jour qu’il convient de nous souvenir. Ce court livre aussi nous le rappelle, (sans jugement moral, comme le rappelle fort justement cette chronique chez libr-critique). En ce sens, « Army » est un livre qui, réellement, agit.


Nous ne sommes pas seuls sur le terrain. Depuis quelques temps, des rumeurs circulent sur la présence d’escadrons de la mort qui opéreraient à travers tout le pays. Ils auraient été créés par nos services, recrutés sur place parmi d’anciens membres de la police politique et un ramassis de zombies, traîne-savates et pègre locale peu regardants sur leurs employeurs, afin de terroriser les populations tentées par la résistance armée ou le soutien aux rebelles. Ils sont équipés de pick-ups et opèrent par petits groupes très mobiles, généralement de nuit. Officiellement, nous les appelons des « groupes de citoyens responsables » et le chef des armées a dit qu’ils « pourraient être temporaires depuis un long moment ». Je n’en ai personnellement jamais vus. Ils exécutent au hasard, souvent très vite, sortent les gens des maisons, leur tirent une balle dans la tête et laissent les corps bien en vue. Il s’agit de frapper les esprits. Les égorgements font partie des modes opératoires. Et les viols.




« Army » de Jean-Michel Espitallier a paru en 2008 aux éditions Al dante, dont on se félicite du retour.

Guénaël Boutouillet - 11 janvier 2009