Bernard Noël, ou « l’obstination du refus »

La manifestation de demain 13 janvier à la Maison de la poésie [1] autour du thème de la "sensure", manifestation à laquelle remue.net est associé, et pour laquelle nous avons mis en ligne le texte « La privation de sens », de Bernard Noël, trouve un écho particulièrement attachant dans le livre d’entretiens qu’ont publié en 2008 les éditions de l’Amourier, En présence

Je rappelle que cet entretien, conduit par Jean-Luc Bayard et filmé par Denis Lazerme, propose en annexe un DVD qui redouble l’efficacité du titre En présence…, si pertinent, par le gros plan en continu qui donne à voir le visage de Noël dans l’activité de penser, avec ce caractère si particulier qu’on lui connaît : ces hésitations à la recherche de l’expression juste et simple, l’aveu parfois qu’il n’a pas la réponse, la progression lente et ferme dans la réflexion, ses silences, et cette voix qui jamais ne hausse le ton, qui s’exprime au contraire en douceur [2].
Tous témoignages d’une authenticité irréductible et qui depuis toujours se refuse à se payer de mots, tous signes en vérité de la force d’un engagement et d’une fidélité à soi-même qui m’ont toujours profondément ému et que résume une phrase du début de l’entretien :

Savoir nous défendre : est-ce là le problème ? Savoir résister n’est pas forcément savoir se défendre. Voilà ce qui m’apparaît brusquement. Je ne sais pas comment le justifier mais j’ai le sentiment qu’il est plus important de résister que de se défendre. Tu me diras que les deux mouvements sont inséparables, et que si on résiste, on se défend. Je voulais suggérer que résister va sans agressivité, et pas se défendre, car il faut répondre à l’agression par l’agressivité. Si on ne sait pas où est l’ennemi, on résiste à sa présence par principe [3].


Bien sûr, on trouve développés, dans ce livre, la plupart des thèmes de « La privation de sens » : l’efficacité redoutable de la télévision dans l’entreprise de déculturation qui fabrique « des cerveaux disponibles » en leur donnant du « vide » à consommer ; le travail de sape d’une domination qui n’a même plus besoin de recourir à la violence, et qui rend obsolète tout recours à la mémoire, tandis qu’a contrario est affirmée cette « loi morale élémentaire » que « rien ne saurait s’obtenir sans effort »...
Mais l’intérêt de ce livre, et des questions posées par Jean-Luc Bayard, c’est de replacer la résistance dans la perspective de toute une vie et de toute une œuvre, l’une et l’autre intimement mêlées, inséparables, comme est inséparable de l’écriture la lecture, et donc la reconnaissance de la littérature comme recours dans l’invention d’un sens : « C’est d’ailleurs le propre de la littérature que cette richesse du sens, sinon c’est de l’information et du journalisme » [4]

Il s’agit là d’un risque encouru, d’une aventure, dont, à l’origine et dans l’adolescence, un moment de « grâce » a tracé comme la nécessité sous la forme d’un impératif éthique dont Bernard Noël répète plusieurs fois la formule sans concession : « je ne veux pas être sauvé » [5].
Position qui suppose aussi que jamais on ne cède à la fascination des formes que la littérature elle-même offrirait comme refuge.
Refuser d’être sauvé, cela vraiment oblige, et autorise que, le cas échéant, le cas qui impliquerait un mensonge, une tricherie, on se détourne de la littérature elle-même et en particulier de la poésie, dans un mouvement qui me fait penser à Celan, lorsqu’il évoque, dans Le Méridien le « pas », la « contre-parole », de Lucile : « la parole qui casse le fil, la parole qui n’est plus la révérence faite aux badauds et à l’histoire sur ses grands chevaux, c’est un acte de liberté. C’est un pas. »
Ce pas, Bernard Noël n’a cessé de le risquer et de le tenir.

C’est ce pas au dehors qui impose alors une autre nécessité, celle d’écrire : et à ce compte, écrire suppose l’épreuve d’une patience et d’une attente : « je suis devenu écrivain - exclusivement - parce que je me suis rendu compte qu’il me fallait pouvoir consacrer beaucoup de temps à l’attente. A l’attente de l’écriture [6] », à une attente qui est à la fois un plaisir et une discipline : « L’écriture est un travail sur soi en même temps qu’un travail sur elle » [7].

Aucun repliement sur soi cependant, s’il est vrai aussi que le geste d’écrire est une adresse à l’autre, de qui en retour l’écrivain attend la même patience, le même désir de refus, la même vigilance : ne pas espérer de quiconque le salut.

Peut-être serait-ce cela, la vraie fonction des livres en ces temps de détresse et de pauvreté : qu’ils proposent, là où plus aucune immortalité ne semble faire signe, et contre l’entreprise de réduction unidimensionnelle à quoi les pouvoirs sournois nous réduisent, ce que Bernard Noël nomme « l’immortalité collective ».
Seule manière authentique d’habiter son présent.

Les hommes, privés d’immortalité individuelle... ont inventé une immortalité collective, qui est la culture. La culture est devenue l’arbre de vie... Il n’est pas mauvais de le rappeler par les temps qui courent... parce que la culture est en danger. N’est-il pas étrange de penser que si la consommation s’empare de la culture, la culture deviendra notre Paradis perdu... [8]

Jean-Marie Barnaud - 12 janvier 2009

[1Outre Bernard Noël, seront présents Cédric Demangeot, Florence Pazzottu et Christian Prigent.
La photo de Bernard Noël présentée dans cet article a été prise au cours d’une lecture au monastère de Saorge en 2008 par Pierre Barnaud.

[2En présence, L’Amourier éditions, 2008. Ce livre montre aussi le travail de Geneviève Besse et d’Olivier Seguin pour illustrer Chroniques de la Gruélie, livre géant de Bernard Noël, présenté sous forme de placards, et destiné à la maison de Rabelais, "La Devinière".

[3p. 35.

[4p. 36.

[5en particulier p. 67.

[6p.57.

[7p.44.

[8p. 49.