Nicole Caligaris | La place du mort

Cette conférence sur la conférence sur l’autorité du général Instin, prononcée lors du festival instin – ou plutôt doit-on dire « contée », quand on connaît l’aisance de Nicole Caligaris – possède d’autres parties publiées notamment dans le recueil Aller à la bibliothèque aux éditions Folies d’Encre (festival Hors Limites 2009), dans la revue québécoise Les écrits (131, mars 2011), et dans la revue en ligne Hors-Sol.

dessin d’Éric Caligaris


Il y a quelques mois, alors que je faisais des recherches, dans les archives du Val-de-Grâce, sur les blessés de la face de la guerre de 14-18, je suis tombée sur une enveloppe qui n’était pas à sa place. Ne croyez pas que je vous raconte des histoires, ces coïncidences sont plus banales qu’on ne pense. Je me demande si elles n’ont pas plus à voir avec les décrets d’une forme de destin qu’avec les jeux des probabilités.
L’enveloppe portait le nom du général Instin. Voilà comment je me trouve dans l’inconfortable situation de présenter une recherche qui n’en est qu’à ses balbutiements.
Dans cette enveloppe j’ai trouvé une liasse de feuillets pliés en quatre à l’intérieur d’un bordereau tamponné du ministère, à la date du 26 mai 1903, passant commande au général Instin d’une conférence sur l’autorité. Les feuillets portent les notes préparatoires du général pour cette conférence qui ne fut jamais prononcée ni même, probablement, rédigée. Notes suffisamment intrigantes pour me faire changer de sujet de recherche, abandonner les tout premiers actes de chirurgie réparatrice pratiqués par les médecins de la Croix-Rouge pour tenter de percer le sens de ces citations et de ces remarques réunies par le général Instin autour d’un titre, La place du mort, pour le premier feuillet que je présente ici, feuillet que le général a divisé en quatre parties orientées : NE, NO, SE, SO, chaque quartier comporte en titre un mot clé, puis une citation ou un extrait d’ouvrage recopié avec, en regard, une remarque, très opaque, du général (en capitales ci-dessous), à quoi j’ajoute mes commentaires (en italique) qui sont surtout mes perplexités et qui sont encore sous la forme de notes de travail. Le centre de cette organisation est un dessin à la double corolle, une sorte de rose à deux têtes, une plus épanouie qui s’étale vers le NE, l’autre plus réduite qui s’effile vers le SO. C’est l’orientation de cet énigmatique dessin qui me donne, pour le moment et par défaut de tout autre repère, un sens de lecture : NE-NO-SE-SO.






NE — DÉCISION

Chanson du Hollandais

Tant que l’âme de son père
est retenue dans les tourbillons de la faute
le jeune homme est immobile
à qui sa mère a interdit le métier de marin

Tant que ne sera pas remise
la passion de son père
le jeune homme reste
fixé à la terre


LA LUMIÈRE CHANGE,
L’ESSENCE DEVIENT NOIRE,
À L’EST SE LÈVE LE CHAOS.



Fleur épineuse de la décision, la rose double serait le symbole de l’indécision ? Exercer l’autorité, davantage qu’ordonner, c’est se prononcer. Le chaos est l’état qui rend la prédiction impossible. Mélancolie de l’inaptitude à l’action. Le signe X des forces antagoniques, l’x de Pola X de Léos Carax, d’après Herman Melville, Pierre ou les ambiguïtés : ambiguïtés des liens intimes, duplicité des convictions, inhibition de l’action politique. Deux roses ? le cœur manque. La place du mort est un trou noir au centre.





NO — DIRECTION

Récit du Swahili,
ancien esclave devenu homme de tête des caravanes, qui aimait raconter l’anecdote après deux heures du mat’ et un chapelet d’anisettes, place Blanche, à Paris.

Un jour sans vent, par une route qu’ils avaient empruntée mille et une fois et où les bêtes se dirigeaient seules, un spahi part en éclaireur. Par habitude plus que par nécessité : la région est pacifiée, sous domination française. Et peut-être aussi afin de pouvoir tranquillement tâter de la flasque qu’il porte sous la tunique à la place du cœur. L’homme descend de selle pour aller pisser. Et aussi afin de tâter plus tranquillement encore de la flasque qu’il porte sous la tunique à la place du cœur.
Quand il repart, il trouve son chargement lourd et sa monture est devenue rétive. Il s’aperçoit qu’il a un passager, en croupe derrière lui, qui a saisi les guides : un officier français.

— Réquisition !
L’homme, à la place des pupilles, porte deux nuages laiteux.
Le spahi se débat, son passager l’empoigne, d’une force hors du commun, d’une détermination qui semble dépasser de loin la volonté des officiers de l’armée française.

— Allez !
Le spahi sent le coup de talons de l’homme. Il se retrouve à terre, et il entend partir son cheval sous les cris du Français.

— Allez ! Allez !
Lui, le spahi a dû recevoir en gage les yeux aveugles du soldat, il ne distingue ni l’horizon ni le sol à ses pieds, contraint de regarder à travers un nuage. Tout est blanc comme la cendre, il est perdu dans la lumière.
Du côté de la caravane, ne voyant pas l’éclaireur revenir, et connaissant le penchant du spahi pour la flasque qu’il porte sous la tunique à la place du cœur, l’homme de tête fait ouvrir la cage d’une des tourterelles dont la colonne fait commerce sur cette route des tombeaux saints de l’Islam.
Le spahi entend l’oiseau lâché vers le sud mais il ne peut pas le voir. De désespoir, et peut-être aussi sous l’effet de la flasque qu’il porte sous la tunique à la place du cœur et dont il vient de tirer la dernière goutte, il se couche. C’est alors que se lève, au ras du sol, ce courant d’air froid qu’on appelle là-bas « le vent du Moulay ». Un vent orienté NO-SE, qui ne souffle pas trois fois dans l’année mais dont plus d’un voyageur, revenu dans les travées du souk, a rapporté qu’il lui doit son salut. De derrière son double nuage, le spahi a réussi à s’en souvenir, c’est comme ça qu’il a pu rejoindre la caravane.
Parce que ce con de spahi, disait le Swahili dans un ricanement capable de prendre toute la nuit pour lui vider les bronches, ce con de spahi était tombé pile sur la tombe du Moulay !


IL N’Y A NULLE PART DE SOLITUDE POSSIBLE
CHAQUE PARCELLE DE TERRE EST HABITÉE.
L’ESPRIT DU CHERCHEUR S’ENVOLE DANS LE SOLEIL.



La double corolle, soleil à deux lumières, l’aveuglante et la profonde, celle du vivant qui avance, celle du mort qui conduit ? Un manque à la place du cœur appelle la possession par une volonté étrangère. Peut-être bien que la rose double est une rose des sables, peut-être bien que c’est une rose des vents. Le souffle donne la forme et trace, diriger n’est qu’être conduit. L’autorité se trouve dans le sol, sous les semelles.



SE — ABDICATION

Journal de bord du capitaine Silvaner, commandant du Saint-Sauveur.

Ce matin aux premières heures, jeté trop loin par la tempête, le Saint-Sauveur, épuisé comme les hommes à son bord, entre dans la terrible passe où les courants glacés du Pôle rencontrent les courants chauds dans un tumulte indescriptible, dans cette passe dont je n’ai pas la force d’inscrire ici le nom que pas un marin ne prononce sans se signer deux fois et dans laquelle le plus vénal des affréteurs ne parviendrait pour rien au monde à persuader les hommes de s’engager de leur plein gré. Nous sommes devant des murs de trente mètres, j’ai sous mes ordres un équipage à bout. Le pilote me dit : « Monsieur, il faut foncer dessus. » Par épuisement plus qu’autre chose j’ai accepté de donner l’ordre de perdition de mon navire et de mes hommes.
Je vois mes hommes qui sont des gaillards, tous, agenouillés sur le pont, prononcer derrière Le Kernec, notre coq, le pardon des marins bretons aux dormants, « la prière de pardon absolu ».
Nous sommes passés.


SI PRÈS DU BUT, LA NUIT OBSCURE.
LE CENTRE, CETTE FUREUR PASSÉE,
COLÈRE DU SOLEIL.
LE PASSÉ PORTE
LA SIGNATURE DU CIEL.



À moins que ce dessin de rose ne figure aucune fleur. Peut-être s’agit-il d’une éclosion d’un autre ordre : l’éclatement du centre redistribue l’autorité. Peut-être la fleur est-elle une explosion, un foyer au cœur divisible, l’interminable épanouissement d’une forme expansive qui se dédouble et se dédouble à l’infini.



SO — ORDRE

Le témoignage du pilote de sambuque, relevé par Brava lors de sa première expédition en Corne d’Afrique.

Un soir, un de ces soirs de répit du marin, où le quart n’est que le temps d’une rêverie bercée par la grande compagne qui jette pour vous seul ses scintillements nocturnes dont les princesses n’ont même pas idée, pour vous tout seul et pour le ciel généreux qui sait comment donner sa réponse, par un de ces soirs à la barre, l’homme a vu, pour la première et pour la dernière fois, le nuage fixe du Sud, ce double nuage cendré qui a indiqué leur cap à des générations de caravaniers et de pilotes sans boussole.


VU CHEZ LASQUIN UNE DE CES PREMIÈRES BOUSSOLES CHINOISES DONT L’AIGUILLE POINTE LE SUD :
« CHAR DÉSIGNANT LE SUD » TEL ÉTAIT LE NOM DE CES INSTRUMENTS ORIENTÉS SUR LE DOUBLE NUAGE DE MAGELLAN.



La rose est-elle la galaxie du Sud, point fixe de la flèche soumise au magnétisme de la Terre ? Je me demande ce que nous avons perdu en renversant l’aiguille colorée de la boussole.











31 janvier 2009