Clinamen suite

gravure : Caroline Sagot-Duvauroux (détail)






« Ce livre ne sera peut-être compris que par qui aura déjà pensé lui-même les pensées qui s’y trouvent exprimées – ou du moins des pensées semblables. Ce n’est donc point un ouvrage d’enseignement. […] On pourrait résumer en quelque sorte tout le sens du livre en ces termes : tout ce qui proprement peut être dit peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. Le livre tracera donc une frontière à l’acte de penser, - ou plutôt non pas à l’acte de penser, mais à l’expression des pensées […] La frontière ne pourra donc être tracée que dans la langue, et ce qui est au-delà de cette frontière sera simplement dépourvu de sens. » (L. Wittgenstein, « Tractatus logico-philosophicus », tel Gallimard 1993)





Nullité de la tentative qui prétendrait dépasser la description.

Si rares, ceux qui dédaignent l’interprétation des faits, tellement nombreux les conteurs, les sages, les savants, les professeurs, les mages, si vieille et si puissante, l’humanité…

Qui poussera jusqu’à l’extase, le strict état des lieux ? Et quoi, après ?

À supposer que Wittgenstein ait vu juste, où trouver la force de refuser le langage ? comment refuser d’accueillir la parole, lorsqu’elle frappe droit au cœur, quand elle se présente absolument souveraine, insouciante de l’adversaire ? Comment donner raison à Wittgenstein lorsqu’on croise la beauté :

laine abri du vent et de l’erreur la tache de
peinture l’endroit
lointain interstitiel de l’abandon autre folie







le vif cadavre le ventre est venu et la raideur et
tout est venu
intéressé voyant définitif







niche de soi sous le corps

(Guy Viarre, « restes noirs », fissile 2008)


Mais il faudra bien trouver la force ! il faudra se donner une chance de faire cesser l’hécatombe, de rompre enfin le cours naturel des choses, il faudra bien renoncer à ce que nous avons de plus cher pour espérer l’emporter sur la meute des milliards d’années...

_xXx_ alors que tu pourrais écrire, tu retiens, jusqu’à ce que la pression extrême perfore et passe dehors // quitte à ne subir que des échecs // l’échec est préférable à la consolation de prétendre _xXx_

Quel dispositif ?


D’après Épicure, la chute des atomes dans le vide produit toujours un nombre imprévisible d’accidents durant lesquels un atome se détache du flux. C’est le clinamen, déviation spontanée, spatialement et temporellement indéterminée. A l’échelle macroscopique, une telle déviation s’appelle, selon son champ d’application et selon sa rareté, malformation, imprévisible, malchance, miracle, impossible.

L’actualisation de l’impossible est dans l’ordre de la nature : ce qui ne peut arriver, se produit inévitablement, à un moment ou à un autre, ici ou là – écrire consistera donc à déblayer le terrain, de manière à favoriser ce miracle. Il s’avère que tu n’as aucun moyen de savoir si le langage est le lieu adéquat pour voir se produire ce qui ne peut avoir lieu. D’autres ont essayé, tous ont échoué, puisqu’il existe une tombe à leur nom. Si tu avais pu choisir, tu aimes croire que tu serais devenu d’une violence telle que tu aurais laissé l’empreinte de tes coups sur tout ce qui existe. Mais les hasards de la naissance en ont décidé autrement, tu en es réduit à la littérature qui est bien la pire manière d’aller droit au but.

Tu rêves d’une immortalité collective face à laquelle la mort, toujours extraordinairement condensée en un point sans épaisseur, ni direction, et d’un rayonnement tel qu’il anéantit encore toute résistance, serait soudain inopérante, neutralisée par le surgissement d’une issue.

Si

tel devait être le cas,
la culture se poserait-t-elle toujours en tant que forme de notre résistance collective ?
si tel devait être le cas, quelle serait l’alternative ? quelle alternative à la culture, qui ne soit pas la barbarie ?

Il est troublant de voir que notre poste le plus avancé, que notre zone de front, se superpose à
l’espace conquis par notre écriture... c’est l’écriture qui se tient devant, et pourtant, alors qu’elle se tient là, avec pour but de défier l’échéance, et que nous restons à distance du combat, nous sommes seuls à subir les conséquences de cet affontement. J’en déduis que rien n’est vrai dans ce que nous produisons.

Toutes les phrases se valent. La réponse nait de la destruction du problème. Etre en accord, ou non, avec cette procédure, ne concerne en rien la nécessité de sa mise en oeuvre, car elle n’a aucun fondement logique, ni moral. On ne peut la penser, et l’exprimer témoigne tout au plus d’une inaptitude à considérer le langage pour ce qu’il est, une émanation psychologique. Ce que l’on veut, ce que l’on désire, n’influe pas sur ce qui se produit. Les faits traversent, et s’imposent, avec l’argument imparable du réel.

Alors sacrifier le texte, prendre physiquement sa place ? ------X------
perforer l’abri.


En somme, il existerait un feu glacial dans cette approche négative envisagée par Wittgenstein, un acte de privation, une absolutisation et un refus simultanés de la limite, un objet sans lieu décrit comme la plus petite unité de pensée possible, lancée contre le bloc de silence, l’atome que l’on accélère dans la lumière, avant de le précipiter sur la cible contre laquelle il éclate, déchirant fil d’air, limitrophe, égaré, conquérant.

Trou noir. Trou-de-ver.

_xXx_ alors que tu pourrais écrire, tu retiens, jusqu’à ce que la pression extrême perfore // quitte à ne connaître que des échecs // l’échec est préférable à la consolation de résister _xXx_

Tu retires l’échelle et tu commences à parler. Gagner équivaut à penser un objet sans lieu, perdre à penser un objet vide. Ce que tu écris est insensé. Pour que l’homme se donne une chance de réussir, il doit se défaire de ses ultimes recours au profit d’un pouvoir dont il n’a encore jamais éprouvé collectivement l’étendue : la folie. Par folie, tu entends l’état permanent de considérer l’impossible comme acquis, et d’agir en conséquence.

Tu frappes, frappes, tant qu’il y a des morts ! est-ce que les orques, est-ce que les nombres ? tu frappes, dévores, cloues, tu lances tes armes chaudes, de ton marteau l’écarlate, tu frappes, frappes, frappes sans compter.

Bien sûr, il te sera difficile de nous convaincre puisque tu veux être notre maître et que tu viens nous mordre en dessous, comme les chiens. Tu dis être prêt à essuyer nos coups. Tu dis : "contrairement au corpus désigné sous l’appellation générique d’écriture, lui-même subdivisé en une infinité d’ensembles plus ou moins clairement définis, plus ou moins interdépendants, parmi lesquels se détachent certains groupes majeurs tels que la philosophie, la littérature, la technique, la mystique, ce texte n’est pas l’expression d’un point de vue, mais il délimite l’espace d’un objet sans lieu." Tu prétends être suffisemment endurci pour supporter notre refus, fût-il définitif, pour faire face sans émotion particulière aux formes que nous voudrons lui donner, de l’indifférence à l’ironie, en passant par toutes les nuances du mépris.






Clinamen suite est un travail en cours - à ce jour, la série compte 3658 poèmes "wormhole".

Philippe Rahmy - 13 janvier 2009