Fabienne Swiatly | Le mot avalé

On a écrit une soixantaine de pages - on appelé le fichier Neuf scènes pas ordinaires de la vie d’une femme - On a écrit - On a lu à voix haute - On a écrit encore - On a relu - On a cru mais voilà soudain on a su que cela n’irait pas plus loin. Que non, il n’y avait pas de livre au bout. On est rompu.
On clôt la tentative en enregistrant dans le dossier des archivés. Mais un des textes s’obstine et il semble difficile de le laisser dans l’oubli. Ce texte-là - oui peut-être.
Alors on a l’audace de le donner à lire tout de même - ici sur Remue.net.

Le mot avalé

Vous auriez trouvé ridicule, lächerlich, que je veuille vous vouvoyer. Ce ne sont pas des façons de faire dans notre famille. Mais, je dois rester ferme et vous tenir à distance pour que les mots parviennent à sortir. En votre présence, il y aurait eu trop de tremblements dans ma voix et je n’aurais pas pu vous questionner, vous ma mère, celle qui n’est plus sauf cette urne de cendres dans l’emplacement restreint du Columbarium. Case en ciment clos par une plaque et votre nom gravé dessus à côté de celle du père. Un vase taillé pour recevoir une fleur unique et vissé dans la pierre grise.
La dernière fois que j’ai entendu votre voix, c’était au téléphone, vous m’appeliez du prénom de ma sœur. Et ces mots prononcés presque sans accent : cancer du sein. Puis vous êtes morte, un frère qui téléphone et prévient.

C’est fini.

Fini.

Votre vie terminée et l’impossibilité pour moi de vous poser la question qui s’empêtre dans ma bouche depuis longtemps, mais combien même auriez-vous vécu centenaire que j’aurais gardé mes lèvres fermées sur ce souvenir embarrassant. De toute façon, il me semble qu’à cette question vous auriez répondu par un haussement d’épaules, précisant de votre belle voix grave : alles nur Quatsch – rien que des conneries.
Ou peut-être de l’étonnement que je me souvienne si bien de ce jour-là, puis de l’agacement que je fasse tant d’histoires pour si peu de choses. Vous me reprochiez souvent de me gâcher la vie pour des riens.

Bien entendu, ce n’est pas la question qui est effrayante mais la réponse possible. Redonner vie à ce mot que vous aviez tu dans ma bouche. Un mot que vous aviez coincé violemment à l’intérieur de ma mémoire afin que je ne le prononce plus. Un mot dont je ne savais pas le sens exact à l’époque et que j’avais dû avaler avec un goût de sang sur les lèvres. Il était le mot pour désigner une personne, mais soudain, il est devenu un mot interdit. Un mot plus grand que je ne l’imaginais. Un mot qui ne devait pas être dit en public et qui avait donc un sens différent selon les personnes. Un mot qui devait rester entre nous et ne pas franchir les murs de la maison.

Si vous m’aviez prévenue, j’aurais été prudente. J’aurais pu taire à mon tour le mot et ne l’aurais pas fait entendre à celui qu’il désignait. Mais vous ne m’aviez rien dit, craignant sans doute les questions qui pouvaient surgir de ma bouche trop curieuse. Mes phrases qui finissaient souvent par un point d’interrogation.

Ce jour-là était un jour sans école et je m’exerçais dans le couloir d’entrée à tenir en équilibre sur les patins à roulettes reçus à mon anniversaire. Je glissais prudente de la porte d’entrée jusqu’à la porte de la cave. Vous étiez une mère qui autorisait les jeux d’enfants à l’intérieur de la maison. Ce qui vous différenciait des autres mères du quartier, celles qui poussaient leurs enfants dehors, leur interdisant de rentrer avant l’heure du repas. Les tenir loin pour qu’ils ne salissent pas ce qui venait d’être péniblement nettoyé.

Pendant que j’allais et venais dans le couloir, vous étiez assise dans la salle à manger, radio allumée – Süd Deutsches Rundfunk. Vous regardiez des échantillons de tissu en attendant l’arrivée du tailleur pour lui commander un costume. Le frère qui allait recevoir sa Confirmation au temple dans quelques mois et il fallait choisir un tissu qui permît au costume d’être porté en d’autres occasions, mariages comme enterrements.
Le tailleur allait venir avec sa deux CV camionnette – des piles de vêtements à l’arrière en plus des commandes. Robes et manteaux qu’il porterait à l’intérieur de la maison, la main droite qui soulève les cintres, la gauche qui relève les tissus pour qu’ils ne traînent pas au sol.
Vous aviez beau lui dire que vous n’achèteriez rien d’autre que ce costume sur mesure, il venait avec son lot de vêtements que je regardais avec envie. Il se doutait que j’allais être là, et apportait quelques robes à ma taille. J’aimais ce moment de déballage sur la table de la salle à manger dont il vérifiait la propreté avant d’y déposer ses affaires.

Votre visage resserré exprimait de la mauvaise humeur. Vous auriez préféré vous rendre au grand magasin de la ville d’à côté avec son escalier mécanique et les rayons Homme, Femme, Enfant sur trois étages. Vêtements sur présentoir qui pivote et l’on peut choisir seul. La cabine avec son miroir mural et la vendeuse qui demande si ça va. Du nouveau, du moderne alors que le tailleur avec sa camionnette, c’était une image du passé qui ne vous convenait pas. Qui ne rendait pas la journée joyeuse mais vous rappelait les fins de mois difficiles. C’était pour cette raison que vous faisiez appel au tailleur, il acceptait les paiements en plusieurs fois, alors qu’au magasin de la ville d’à côté, il fallait payer comptant, et ce n’était pas possible pour nous.

Alors vous achetiez au Juif. C’est ainsi que vous nommiez le tailleur, le Juif. Et moi aussi, ce mot pour le désigner même si je ne savais rien de ce que pouvait être un Juif. Une idée vague que nous n’avions pas encore abordée à l’école. Seulement les Gaulois frustes et les Romains cultivés.
La vie simple des livres scolaires avec les bons et les méchants que l’on repère d’un coup d’œil et les adultes pour vous en protéger. Et je croyais à ce que racontaient les maîtres, le pasteur et la famille. J’avais confiance.

Vous attendiez le Juif pour passer commande. Moi je l’attendais car j’aimais bien la présence de cet homme petit de taille, toujours vêtu d’un beau costume et son chapeau qu’il ne quittait jamais.

Bien qu’il parlât très bien l’allemand même si sa langue sonnait différemment de la vôtre, un allemand chantant qu’il prononçait lèvres serrées et yeux arrondis, il n’y avait pas de bavardages entre vous, juste le nécessaire du commerce. Ce qu’il avait à vendre et ce que vous pouviez acheter.

Au coup de sonnette, je me suis précipitée au bout du couloir, le frottement des patins sur le sol qui m’enivrait, je faisais des progrès. J’ai ouvert la porte, il était là debout et m’a salué d’un bonjour mademoiselle, assez inhabituel pour une fille de mon âge. Puis rajouté shaineh maidel. Et j’ai rougi du compliment. Peut-être même était-ce le premier compliment sur mon physique que j’entendais.

Il voulait vous voir, je le savais, mais on ne laissait pas entrer les gens facilement à l’époque. Alors j’ai roulé avec les patins jusqu’à la porte de la salle à manger, c’était vraiment excitant de patiner ainsi et puis cet homme devant la porte, alors j’ai hurlé très fort pour être sûre que vous entendiez : le Juif est là ! le Juif est là !

Aussitôt vous vous êtes levée et du revers de la main vous avez frappé ma bouche : sei doch still. Vous m’obligiez violemment à me taire et votre main m’a frappée comme si vous pouviez faire rentrer les mots dans ma gorge. Les effacer du présent.

J’ai tout de suite compris que le mot Juif en était la cause Que je n’aurais pas dû le prononcer ainsi devant le tailleur.

Ma bouche était douloureuse.

Je me suis cachée dans la cuisine. Je ne voulais rien voir, ni lui, ni les tissus, ni votre visage fâché. J’avais fait quelque chose de mal, peut-être même que j’avais insulté cet homme qui avait dit de moi que j’étais jolie. Ein schönes Mädel. La honte serrait mes poumons et mon ventre comme si j’allais pleurer sauf que mes yeux restaient secs. J’avais honte sans comprendre pourquoi. Ce qui venait de se passer était grave mais je sentais l’absence d’explication qui allait suivre. Et comment aurais-je pu vous questionner alors que le coup sur ma bouche imposait un silence définitif.

Donc il ne fallait pas dire le mot Juif devant lui - oui mais pourquoi ? Le mot existait ailleurs que chez nous, je l’avais déjà entendu dans la bouche du pasteur lorsqu’il lisait des passages de la Bible. Le mot Juif était dans le livre, mais il ne pouvait pas être dit dans notre maison.
Alors ce n’était pas le mot qui était mauvais, mais que ce soit nous qui le prononcions. Un tailleur pouvait entrer chez nous mais pas un Juif.
Quelque chose ne devait pas être dit et je l’avais crié à tue-tête à travers la maison. Cet homme venait d’un monde qui m’était caché et j’en avais franchi la frontière sans le savoir.

Sur ma bouche la sensation aiguë du dos de votre main qui me fait taire. Le mot de Juif qu’il faudrait garder à l’intérieur mêlé à la salive et le léger sang de ma lèvre coupée. Et vos voix qui me parvenaient de la salle à manger sans que j’en comprenne le sens. La lumière autour de moi était d’une épaisseur hostile.

J’ai défait les lanières des patins et j’ai attendu que la 2CV redémarre pour quitter la cuisine. Ce que j’ai fait ensuite je ne m’en souviens plus.
Peut-être m’asseoir à la table de la salle à manger parce qu’il était l’heure du repas ou retrouver la petite voisine dans le jardin qui jouxtait le nôtre. Et certainement qu’elle a dû me demander ce que j’avais aux lèvres et que seul un mensonge a pu être répondu. Une chute en patins par exemple.
Je n’aurais rien pu dire d’autre. Je ne savais pas encore que le mot qui m’avait été rentré dans la bouche avec le dos de votre main, sei doch Still, pouvait dérouler le fil d’une histoire que vous ne m’aviez jamais racontée. Et que jamais vous ne me raconteriez.
Cette période de la guerre que vous aviez vécue, jeune fille et pourtant aucun mot là-dessus. L’avant et l’après mais pas une seule image donnée au présent du conflit comme si vos yeux n’avaient jamais rien vu.
Parfois des souvenirs d’après la capitulation parce qu’il y avait eu la faim et les hommes qui ne revenaient pas du front. Et que bien sûr, disiez-vous, l’Allemagne avait des torts mais qu’il fallait arrêter de revenir tout le temps là-dessus. Que vous aviez largement payé le prix de vos erreurs. Et que l’on exagérait beaucoup sans que jamais vous m’ayez dit ce qui avait été exagéré. Votre pays vous l’aimiez même si vous aviez émigré vers un autre.

Le pays regretté que vous me racontiez en laissant la période des conflits dans une parenthèse silencieuse, et que longtemps j’ai pu croire qu’effectivement tout avait été dit.

Sauf que le nom de Juif hurlé à travers la maison avait ouvert une brèche dont vous me désigniez la place en y collant votre main dessus. En obligeant violemment le mot à se taire vous lui donniez un prophétique goût de sang à cause de ma lèvre blessée.

Il n’était plus un mot anodin même si je suppose, qu’ensuite, dans la salle à manger, vous et le tailleur, aviez fait comme si de rien n’était. Lui déballant sa marchandise, vous le questionnant sur la qualité des tissus. Pas de bavardages entre vous, seulement les mots du commerce.

Je ne saurai jamais ce qu’il avait entendu exactement et ce qu’il en avait pensé. L’affaire a été oubliée aussi vite que la croûte a séché sur ma lèvre. Il n’y avait plus de raison de revenir sur cet événement.

Et j’ai oublié à mon tour puisque le tailleur n’est plus revenu. Puisque le magasin d’à côté avait fini par proposer des paiements à tempérament, et que vous l’aviez lu dans le journal, il n’y avait plus de raison de faire appel au tailleur avec sa 2cv camionnette. Il n’y a plus eu de déballages sur la table de la salle à manger et le souvenir du tailleur s’est retiré loin en moi avec le mot qui ne devait pas le désigner. Sei doch still.

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Fabienne Swiatly - 21 janvier 2009