Les Hautes Falaises, de Jean-Paul Goux


  L’héritage ne vient pas de là où on croit

« (…) c’était chaque jour et jour après jour que se présentait la tâche immédiatement concrète de vivre, de faire sa vie : elle n’était plus tout entière à venir, elle commençait maintenant, et ce qu’il en faisait jour après jour allait déterminer les formes qu’elle aurait prises lorsque, bien des années plus tard, il aurait atteint cet âge immensément lointain et irreprésentable de trente ans, (…) »

  Simon, celui qui écrit des lettres qu’il n’envoie pas dans L’Embardée, donne rendez-vous à Clémence et Charles à la terrasse de L’œil-de-Bœuf. Il leur dit avoir reçu un appel téléphonique de Bastien, ami de jeunesse, appel qui va tout changer. Il leur raconte (mais raconter est-il le mot adéquat ?). Ils écoutent. C’est cette écoute qui encadre le livre. Nous aussi, nous écoutons Simon et nous ne le lâchons pas, l’oreille très attentive, parce que cette histoire, si elle n’est pas forcément la nôtre, nous concerne.

« Il faut que je vous dise. »

  Il y a l’histoire que l’auteur nous raconte, il y a celle que le personnage rapporte parce qu’il l’a entendue d’un autre personnage qui lui-même se remémore ce qu’il a vécu et entendu. Il y a les lettres qui s’écrivent puis qui, plus tard, sont envoyées et reçues. Mais entre-temps, se déroulent des événements, des révélations, des saisons, des années. Sur les cartes des rues de villes inventées que nous connaissons cependant, dans les chemins vers des maisons qui nous attendent nous lecteurs, à travers les enfances, les adolescences et déjà des vies avancées, le livre nous capte, nous capture dans la prose que nous savons désormais et qui se fait plus sobre dans ce livre dans les circonvolutions magiques et précises que la mémoire impose.

« On ne sait jamais ce qu’on cherche quand on parle »

  C’est Clémence qui raconte ce que Simon lui raconte de son histoire et ce qu’il tient lui-même en partie de Bastien. Cela fait plusieurs « je » qui s’expriment à travers des « il ». Cela ferait plusieurs paroles et on pourrait imaginer qu’ainsi, nous lecteurs, saurions tout. Mais c’est sans compter avec le temps. Parce qu’au moment où un personnage parle, il ne sait pas tout, et quand il le sait, il lui faut dérouler les faits et surtout les états d’esprit qui l’ont animé au long des années. Et cela dans un but bien précis : arriver là où on en est maintenant, dans la mémoire, à l’intérieur d’elle. Et finalement il ne s’agit pas de parler mais d’écrire.

« Certain jour, Bastien racontait les courses au trésor qu’organisaient les grands cousins autour de l’Épine (…) »

  Les lieux sont des personnages. La place de l’Embardée, La Ville Haute, Port-de-Grâce, Nainville-les-Roches, L’Auberge des Marronniers et son jardin …Les lieux nous parlent, les lieux écrivent. Les lieux du passé et ceux du présent. Et surtout L’Epine, lieu que raconte sans cesse Bastien et que Simon rêve mais ne verra jamais dans sa jeunesse.

« Au moment où ils étaient, Bastien et lui, bras ballants devant la porte du lycée, refusant l’un et l’autre de se céder le passage, et où il découvrait dans le regard de Bastien la même fureur qu’il sentait dans le sien, et plus tard également, durant l’été, à chaque fois qu’il avait repensé à ces quelques secondes-là, pas un instant il n’avait douté du sens qu’il fallait donner à cette scène, à ce regard qu’avait eu Bastien (…) »

  Il a suffi d’un regard mal interprété, trop interprété, un regard de Bastien le dernier jour du lycée pour que Simon éprouve de la rancune et construise ainsi sa vie dans le sentiment qu’il ne vaut rien puisque Bastien était si brillant. Ainsi soudain leur amitié d’enfance et d’adolescence n’a plus de valeur. Simon oublie. Simon a peur des autres qui semblent tellement plus forts que lui, intellectuellement, socialement. Mais le temps fait son travail, les lieux nous convoquent à nouveau. Et la vérité sur un regard d’une seconde se révèle enfin des décennies plus tard.

  La réconciliation

  L’abbaye de l’Épine est désormais habitée par un architecte qui vient de la découvrir et qui pourtant l’a rêvée depuis l’enfance. Il s’agit encore de reconstruire comme les pères l’ont fait après la guerre, il s’agit de revenir sur le désastre et la réconciliation. Jean-Paul Goux nous laisse là avec le mot réconciliation mais nous savons qu’il y a encore à fouiller et à humer l’air des falaises.

  Jean-Paul Goux construit une œuvre, de celles me semble t-il qui resteront quand nos livres auront disparu. Destruction, reconstruction, désastre, réconciliation. C’est le chemin qu’on suit quand on va de Les jardins de Morgante, premier tome de la trilogie de Champs de fouilles, à ce livre Les Hautes Falaises, deuxième tome de Les Quartiers d’hiver.
  Jean-Paul Goux explore et nous entraîne avec lui. Nous le suivons, aspirés au plus précis des phrases, envoûtés ; enveloppés non seulement dans une histoire mais dans la langue de cette histoire, dans ce qui nous fonde : le rythme de la pensée repensée, écrite.

  Non, les livres de Jean-Paul Goux ne sont pas difficiles. Peut-être ne se donnent-ils pas d’emblée. Mais c’est ce qu’on peut attendre de la littérature : qu’elle nous emmène là où on ne sait pas d’une façon inconnue jusqu’alors. Et quand on accède au pays merveilleux de la manière d’un écrivain, on ressent et on pense. On sait de soi et des autres tout ce qu’on cherche.

Cathie Barreau.


Bibliographie de Jean-Paul Goux
Le Montreur d’ombres (roman), Ipomée, 1977.
Le Triomphe du temps (roman), Flammarion, 1978.
La Fable des jours (roman), Flammarion, 1980.
Les Leçons d’Argol (essai sur Julien Gracq), Temps actuels, 1982.
Lamentations des ténèbres (roman), Flammarion, 1984.
Mémoires de l’enclave (récits d’industrie), Mazarine, 1986.
Les Jardins de Morgante (roman), Payot, 1989. Réédition Actes Sud, collection « Babel », 1999, Premier tome des Champs de fouilles.
« Le Temps de commencer », in Genèses du roman contemporain, C.N.R.S. Éditions, 1993.
La Commémoration (roman), Actes Sud, 1995. Réédition Actes Sud, collection « Babel », 2005, Deuxième tome des Champs de fouilles.
La Jeune Fille en bleu (récit), Champ Vallon, 1996.
La Maison forte (roman), Actes Sud, 1999. Troisième et dernier tome des Champs de fouilles.
La Fabrique du continu (essai), Champ Vallon, 1999.
La Voix sans repos (essai), Le Rocher, 2003.
L’Embardée (roman), Actes Sud, 2005.

22 janvier 2009