Ce matin, roman de Sébastien Rongier

01.

Sens

  Une ville en cercle, et une ligne au milieu qui traverse et s’enfuit pour aller ailleurs. Une rue qui indique toujours une sortie, un autre chemin. Au cœur de la ville, une cathédrale. Renommée, fléchée, historique. La première gothique.
  La cathédrale. Sa place. Et en face, le marché. Longtemps à demi abandonné, un petit pavillon Baltard a retrouvé une vie de fruits et de poissons, de pains et d’épices, quelques pièces de boucherie et les volailles qui pendent aux crochets des étals. Un marché en somme. Et tous les lundis et vendredis, la place, les rues, occupées par les marchands, les chaussures, les vêtements, les ustensiles de cuisine et les bibelots colorés.
  C’est le cœur de la ville, un cœur coupé par une route qui lui donne son équilibre géographique. La ville est un cercle fermé, dense. La route qui la traverse est trace d’un partage. Les boulevards qui entourent la ville ramènent toujours à cette route. On tourne autour de la ville. Au milieu cette cathédrale. Dans la ville, cette route est une rue. On sait où elle va. On sait qu’elle relie Lyon à Paris. Et inversement. Au cœur du trajet, cette cathédrale, cette rue, celle de la République, une ligne droite qui coupe la ville, passe devant les commerces, la cathédrale, l’hôtel de ville, la poste et file direction Paris.
  Direction Paris.
  La rue a connu bien des changements : valse des enseignes, rue pavée, puis asphaltée, puis repavée ; circulation modifiée, alternée, coupée, un sens, puis deux voire aucun. Car elle a perdu sa vocation quand les axes de contournement ont désengorgé le cœur de la petite ville [1].

01.

Paris

  Ce samedi de juin, un grand jour. Un renversement intime. Comme une nouvelle vie qui s’annonce : les premières lentilles de contact. Voir autrement. Découvrir un autre visage. Regarder différemment. Rendez-vous à dix heures chez l’opticien ce samedi matin-là. Réveil difficile. Les gestes, on les connaît : d’abord les lunettes, les lunettes avant toute chose. Même si l’appartement est un réduit, un couloir au bout duquel on a posé un lit et une armoire, les lunettes d’abord. Il y a déjà beaucoup de soleil et de lumière dans le couloir en forme d’appartement. Dehors, la France organise la Coupe du monde de football et pendant ce temps-là on change de vie. Bientôt des lentilles pour voir le monde.

  L’opticien vient d’ouvrir. Premier client. Il a les lentilles. L’ophtalmo était sceptique. Pas assez de production lacrymale. Les yeux secs. Elle avait piqué la cornée de son laser. Elle avait réduit les crevasses des yeux fatigués et cédé sur les lentilles. On verra bien. Bien voir. Voir autrement. L’enjeu et la solution. Tenter quelque chose et gommer les angles morts.
  D’abord bien laver ses mains, dit l’opticien. C’est souple. C’est fragile et cela se déchire. Attention aux ongles. On la pose sur une zone particulièrement sensible. Les yeux. Et les courbes bleutées. Il y a un sens. On le sait, en fonction de la courbure. Parfois on se trompe. On ne voit rien. Recommencer les gestes. Au début, on ne sait rien. La peur : approcher les doigts de l’œil. Si près. Les réflexes. Les autres, les vieux. Ceux d’avant. La lentille est bleutée. C’est pour la voir dans le liquide de nettoyage. Les mains sont lavées. L’œil prêt. La lentille est au bout du majeur. Il s’approche de l’œil. Avec l’autre main, maintenir la paupière. La première fois retenir son souffle. Aller au plus près. Suspendre le geste. Retirer la main. L’opticien indique la glace. Regarder dans la glace. Avancer le doigt et faire glisser la surface bleutée sur le globe oculaire. Ca y est. Maintenant retirer la lentille. Maintenir la paupière ouverte et de l’autre main pincer légèrement la lentille. La faire glisser de nouveau et la retirer. Peur de sentir la cornée tout entière venir. Rincer avec le produit. Remplir de produit pour la nuit et le geste deviendra mécanique, habituel. On n’y pensera plus. Un jour, on n’y pensera plus.
  Là, c’est le baptême. Les deux lentilles sont mises. L’opticien explique tout. Tout le reste. Le produit et l’importance du nettoyage. Il donne le produit. Il donne les lentilles pour les mois à venir. Il donne les lunettes dans leur étui. L’ensemble dans un sac.
  Sentiment étrange. Comme une première marche dans un monde inconnu. Sortie de capsule et premier pas en apesanteur. Amstrong sur l’avenue de Clichy. Le corps flotte. Le soleil est déjà lumineux et chaque regard est nouveau. Même rue. Même trottoir. Mêmes boutiques. Mêmes habitués du marché du samedi matin. Les voitures moins nombreuses et les commerçants qui ont déballé ici des fruits, là les tables du bistrot. C’est le même monde. Et être là. Au milieu, la tête qui tourne un peu, le visage nu, offert. Les regards se posent. Les yeux s’exercent, cherchent à retrouver les angles morts. Il n’y en a pas. Tout voir. Les contours sont nets, béats de certitudes inconnues, presque insoupçonnables. Pour la première fois. On voit comme avant. Tout est très exact. Comme avec les lunettes. Mais c’est différent. Cette fois, c’est autrement.
  Prolonger ces premiers instants. On sait que bientôt tout se perdra dans l’habitude. Regarder encore les passants, avec une insistance qu’on ne sait pas. Et un sourire qui ne s’efface pas. Moment banal d’un monde changé. Étourdissement du visible. Le soleil frappe déjà. Et la fatigue n’est pas retombée. La belle fatigue de la veille. La tête tourne. Encore. Rentrer. Rentrer et se reposer.
  Dans l’appartement en forme de couloir, poser le sachet de l’opticien. Dedans les lentilles pour six mois. On se dit qu’on gardera les lentilles usagées pour conserver les traces de ce qu’on a regardé. Premier jour des lentilles et du visage offert au monde. Et le sommeil qui prend. Rien de prévu. Se laisser aller. Dormir. Garder les lentilles, et fermer les yeux. On verra bien [2].

01.

Les Sables-d’Olonne

  Elle sortait de son travail. C’était le matin. Soleil prévu pour toute la journée. Belle journée de l’été qui s’annonce. Ciel bleu dégagé. Le matin après une nuit de travail à veiller sur un vieil homme malade. Un vieil homme qui mourrait bientôt. C’est son travail. Elle sort. A mis ses grosses lunettes de soleil voyantes et bon marché. Elles prennent la moitié du visage. Elle allume une première cigarette et trouve les clés de sa voiture dans le sac lourd et rose. Un croisement. Un feu de circulation. Orange. Vert. Rouge. Il y a un camion. Il arrive sur la gauche. Orange. Vert. Rouge. Le camion percute la portière du conducteur. Pas le temps de freiner. Pas de trace de freinage. La voiture est percutée. La conductrice de la voiture sortait de sa nuit de travail. Elle a été emboutie par un camion. Morte, sur le coup [3].

22 janvier 2009

[1Ce matin, roman, éditions Flammarion, 2009. Page 7.

[2Ce matin, ouvrage cité, page 17.

[3Ce matin, ouvrage cité, page 29.