François Bon | Que le monde est grand d’être à portée de main

Etude sur "La clef de la chapelle est au café d’en face", d’Yvon Le Men, Fammarion, 1998.

Ce texte est paru en 2003 dans le n° spécial Yvon Le Men de la revue Skol Breizh.


On dirait quelquefois qu’il y en a qui sont trop en avance. Ce qu’ils font ramasse dans une seule main trop de choses en mouvement, mais séparément, dans ce qui avance chez d’autres. Du coup, on ne s’interroge plus : on met cela dans une case spécifique, et quand le nouveau advient, on n’a plus qu’à le mettre aussi dans la même case. On a seulement évité de renvoyer à la collectivité les questions en travail, de faire résonner depuis leur déplacement les catégories qui pourtant nous concernent tous.

Elles sont évidemment marginales, évidemment mineures. Ce sont des catégories bien inutiles dans le monde qu’on vit. Et qui concernent si peu de monde. Catégories presque surannées ou désuètes, rien d’important en somme, si tout continue comme devant dans les mêmes cases. Par exemple, ce qui advient de la prose quand on la confronte à l’objet poétique. Par exemple, ce qui advient du récit quand on le fait tenir à deux mains égales l’écriture narrative et l’écriture poétique. Par exemple, l’engagement de corps et de voix que la pratique narrative peut exiger comme une composante à elle propre. Par exemple, le travail sur la mémoire et les rythmes, d’avaler par ce plus fragile du cerveau biologique les assonances et les cadences pour que l’héritage ne soit pas seulement une bibliothèque de papier, mais un poids sous la main, dans le geste même d’écrire et son instant. Par exemple, le travail sur un pays et ses noms, les repères qu’on prend physiquement par l’arpentage, quand cet arpentage vous permet que les chemins réels soient aussi les chemins du temps et des générations, la notion même de pays quand on l’identifie vous évitant de l’appliquer au vôtre propre.

C’était première moitié des années 70, la mode était aux instruments folk, les guitares, accordéons et violons qu’on trimbalait avec nous plus que les livres. C’était un concert à Angers de la coopérative Névénoé, et au milieu des musiques, dans les lumières, venait un moment une silhouette qui disait des poèmes, et la poésie retrouvait soudain même valeur symbolique que nos musiques. Ça a été pour moi comme une autorisation intérieure à reprendre ce qui était abandonné, les lectures d’avant les dix-sept ans. Je me suis toujours souvenu du nom d’Yvon Le Men, de Névénoé, des lumières et des musiques. Je n’aurais jamais imaginé qu’il avait mon âge : une sorte de grand frère, de type en avant. Je ne savais pas qu’il me faudrait vingt-deux ans pour le revoir, mais que ce jour-là reviendrait avec précision le visage et le timbre de voix du raconteur de poème dans les lumières.

Maintenant il y a cette voix dans la nuit qui lit des pages. C’est en haut de la ville, dans une maison blanche toute neuve. En bas, il y a le Yaudet. Un peu plus loin, cet endroit que je ne connais qu’en carte postale d’avant-guerre (la première) où sont mes propres sources familiales, entre Tréguier et Port Blanc. Du côté de ceux-là il y eu celui à qui il manquait un bras, et qui partit à Paris faire livreur de barriques avec son cheval, et dont on parle peu parce qu’il aimait un peu trop, paraît-il, l’or rouge qu’il livrait. Lui, devant moi, parle de son père, cantonnier dans cette même ville, et de sa mère, couseuse. Est-ce que tout cela est spécifique à cette ville et cette maison, au-dessus de la rivière ? Sans doute il y a le ciel, mais personne ne s’est jamais préoccupé de savoir en quoi le ciel d’un cantonnier de Corrèze diffère du ciel de celui de Lannion, et si cela diffère beaucoup du ciel de Charleville Mézières, ou du ciel de la Commune que décrit le survivant des frères Goncourt au-dessus du cimetière Montmartre, où il visite son frère défunt en ignorant qu’Isidore Ducasse fut enterré ici l’avant-veille, nous laissant à nous témoignage de comment le ciel rouge de la ville assiégée accompagna Lautréamont.

Je reviens à ces pages, que cette voix lit dans la nuit, et n’arrête plus. On y passera la nuit, et pourtant le lendemain je traverserai avec trois heures de brouillard dans les phares, par des routes nationales (puisque les autoroutes ne savent qu’aller à Paris), le bout de pays qui sépare chez lui de chez moi, donc avec plus de continuité qu’en littérature. Par exemple, que les personnages inventés ne pourraient suffire à porter la littérature à cet affront du monde, par où pour chacun il devient territoire, et par où pour chacun la langue surgit d’une place de mémoire. Les personnages ici sont réels, ils sont musiciens (Yann Fanch Kemener), poètes (Xavier Grall), braconniers (Charlot), ou de ces solitaires qui traversent un océan à la rame (Joseph Le Guen), ou curé (monsieur Mahé).

Sans doute, pour celui même qui au moment précis d’écrire cherche (du moins ne cherche-t-il pas, il y a ce moment d’écrire où s’accomplit une conjonction, surgie d’amont, obscure et participant de ce " mystère simple " qu’on doit à l’enseignement de monsieur Mahé, curé) cette image, une rivière, un ciel, marcher vers un phare ou descendre de voiture, ou une terrasse de café, une conversation, par quoi ce visage et cette voix viendront épouser la surface des phrases, lui ne pense qu’à la réalité de son hommage, de ses amitiés, de l’honneur aux défunts qu’on veut rendre à Grall ou Guillevic, et c’est suffisamment haut. Mais nous y trouvons, à cette conjonction qui devant nous s’accomplit, bien plus : c’est le visage de la terre, la voix aujourd’hui du ciel, le son du monde, par une voiture ou une terrasse de bistrot, la structure d’une ville un matin quand elle s’affiche comme tel (Saint-Brieuc), qui donne au texte son assise, ce qui porte la phrase, et fait que la phrase porte en retour cette conjonction par quoi elle est, cela qu’on nomme en général littérature.

Cela pose la question du fragment dans le récit. Il pourrait y avoir fiction, elle rejoindrait ce qui est, ce qu’il faut, notre tâche de ce côté de la page, c’est l’appréhension qu’on a de ce qui est, et apprendre à se déplacer pour regarder cela de face. C’est le dispositif qu’il faut déplacer de l’intérieur, changer les poids et les repères. La réalité est complexe. Les mêmes mots qu’on a hérités continuent d’y valoir. Il y a le mot aventure, il y a le mot poète, il y a les tâches du quotidien, et il y a ce mystère essentiel et toujours rejoué. En gros, ce que c’est que d’être homme, au présent, et comment on le réinvente. Dans la vieille Bible, qui n’a rien de celte, le même mot vaut pour lire et pour crier, parce que lire c’était proclamer en acte public. Lire le monde c’est encore le proférer, et rien là qu’on puisse inventer. C’est le travail du comment qui s’est diffracté, s’est démultiplié mais presque atomisé. L’expérience du poète reste essentielle, indépassable. On doit la parcourir, la rejoindre. Il n’y a pas un poète qui s’essaye à la prose, ou bien un poète confirmé qui se laisserait aller à la confidence sur ses dettes d’homme, quand bien même elles seraient à Joseph Le Guen, Guillevic ou Xavier Grall, il y a avoir fait son chemin dans la langue (une patience de pierre) et amorcer lentement qu’on retourne cette langue sur les fragments du monde, parce que le tableau est ainsi fait, que le mot extrême, le mot passion, le mot ciel, on ne peut les éprouver que sur un seul territoire, sur le lieu même (William Faulkner disait : " Chacun sur grand comme un timbre-poste. ") ou l’instant même de cette conjonction.

Il y a sans doute des vies qui embrassent plus gros, des villages en Bretagne ou le nom sur l’usine est celui de quelqu’un qui est parti d’ici pour construire un empire, et ceux-là on ne les traite pas de Pinault breton ou Bolloré breton comme on dit sans barguigner Yvon Le Men est "écrivain breton". Yvon est breton et écrivain. Après tout d’ailleurs peu importe : un livre qui vaut trouve toujours son chemin et qui il devait rencontrer, dans la lecture anonyme et solitaire. C’est pour marquer la leçon qui se joue là, et nous concerne tous.

Par exemple ce très bref chapitre en trois pages, ou le premier mot est celui de source, la source du Léguer, et qui repousse ce nom Léguer pour le faire revenir en dernier mot du chapitre, qui s’ouvre au milieu sur cet autre mot fondateur : langue. Et de la source à la langue, on ajoutera un adjectif à langue, celui qui me détermine pour ces pages à ce titre de provocation réduite : la langue bretonne. Et pour briser l’adjectif, en commençant et finissant le chapitre par cette brève gangue de langue sans adjectif, la langue française (" Autrefois , je vivais en France ", dit Yvon Le Men) : la source du Léguer, il ramène à la surface du texte, au centre hétérogène du texte, une sonorité du breton des toponymes : Kerlutig (Kerlutig, LocEnvel ou n’importe quel mot donc le son me fascine). Yvon Le Men ne donne pas de solution. Le texte reste bref, il dit seulement : je m’arrête et essaie de trouver, sans le dictionnaire, avec le paysage, le mot qui correspond. Toute l’entreprise est là, par quoi on convoque entière la démarche de poésie pour basculer dans l’aventure de prose : regarder d’abord la terre, et appeler le nom qui la nomme, le nom qu’on habite. Alors l’image surgit droite de la prose, et ajoute forcément à l’homme qu’elle convoque : ces hommes qui ne bougent qu’à la verticale quand ils regardent la pluie. C’est à ce moment-là qu’une écriture est gagnée, quand c’est la force de la phrase, sous l’appel du nom, qui produit ce que l’écriture n’a jamais encore contenu dans l’immensément vieille nomination de ce qui est depuis toujours, ici l’homme face au ciel.

On garde dans sa bibliothèque dans un endroit à part les livres très rares qui se risquent sur cet endroit de bascule. Julien Gracq, qui n’est jamais nommé ici (la dette va au poète) y est présent, comme y sont les articles de Proust sur Nerval ou sur la lecture, et Nerval lui-même, celui des Nuits d’octobre par exemple. Très complexe ce qui s’instaure dans la démarche de celui qu’on connaissait comme poète. Surgissement de narrations, et au centre du surgissement cette prose qui, partant vers les terres, les eaux, le paysage de terre ou d’océan, rencontre le verbe et ceux qui le tiennent.

Il n’est pas possible de savoir si ce qui s’est frayé ici chemin dans le travail d’Yvon Le Men deviendra son campement principal d’écriture, ou bien s’il reviendra seulement plus tard le visiter. Ce qui est sûr, par contre, là où le réel est pris de face, avec ses noms et ceux qui tiennent et profèrent ces noms, est un centre vital et actif, un centre quasi névrologique, des recherches d’écriture aujourd’hui. On aimerait recopier, simplement, les deux pages qui finissent La clef de la chapelle est au café d’en face, avant qu’on y rencontre la pensée des morts (" Et si je pense à mes mortsà ") : Je vis à Lannion, une petite ville au bord du monde. Et j’ai besoin des hommes et j’ai besoin des bois ; du marché du jeudi matin où l’on se salue pour un oui et à cause d’un non, de la sterne qui m’invite à partir là où il n’y a personne, sur le chemin de halage qui va, va, nous va et donne sa chance à la ville.

François Bon - 23 janvier 2003