Eugène Durif ⎜ De la rétention du vivant

Cette réaction polémique d’Eugène Durif

aux déclarations de directeurs
d’établissements subventionnés publiés par Libération dans son dossier Où en est le théâtre ? a été reprise par Bruno Tackels dans le dossier de la revue Mouvement : la parole vive du théâtre (octobre 2001) -

ce texte a valeur collective, et c’est pour affirmer un plein soutien que nous avons souhaité le reprendre sur remue.net - il est ici présenté dans son intégralité, donc en partie inédit.

De la rétention du vivant

Pour qu’une écriture contemporaine vivante puisse trouver sa place aujourd’hui, il faudrait avant tout qu’il y ait encore du vivant ou du désir au théâtre ( du désir du théâtre ?) . Dans ce ghetto, ce rassemblement d’initiés ( du côté du délit plus que de la mystique), où règnent les diktats esthétiques de la distinction et du bon goût ( serait-ce dans leur forme “ trash ” ), du bien léché, bien éclairé, bien joué, ce lieu où des gens font carrière avec des mentalités de rentiers et de sous-préfets, et nous la jouent en plus gesticulations de révolte et passion de la recherche et de l’expérimentation ( et lorsque l’on voit ce qu’ils produisent et qu’on connaît leurs pratiques, il faut se pincer pour y croire en les entendant parler dans ces colloques et autres manifestations qu’ils affectionnent), dans ces institutions où la culture a perdu tout sens et toute nécessité pour devenir simplement décorative, il serait étrange -presque anormal- qu’il puisse exister une écoute , une lecture, voire un simple regard, pour des textes écrits aujourd’hui.

Ce lieu de rétention du vivant, où se commémore, entre gens de bonne compagnie, une grande messe qui n’a plus beaucoup d’autre sens et nécessité que de préserver des “ acquis ”, est devenue une machine à verrouiller et à étouffer tout ce qui pourrait surgir, exister, qui n’aurait pas été choisi, programmé et “ repéré ” par les “ décideurs ” du théâtre, cette nomenklatura “ d’arrivés ” (1).

Et après, on peut bien dire et répéter qu’il n’y a pas d’écriture contemporaine. La vieille histoire de celui qui crie au voleur après avoir fait les poches du cadavre. Voyez, par exemple, le directeur du Théâtre National de Bretagne, M. Le Pillouer, il doit en lire toute la journée des manuscrits pour pouvoir être aussi affirmatif ! Il sait, lui, il ne doute de rien et n’hésite pas à affirmer, en grand défenseur du texte : “ Koltès, Gabily et Lagarce sont morts, on attend les successeurs. Il y a assèchement de l’écriture dramatique en France. On a tendance à oublier que le théâtre est fondé par le texte (…) ”. Il n’y a donc rien d’autre à faire qu’à attendre les successeurs ( drôle de formulation, d’ailleurs, est-ce qu’ils ne seront considérés comme de bons successeurs que lorsqu’ils seront morts ?) Et quand je vois les noms cités de Lagarce ou Gabily (2) qui n’ont cessé de se heurter à des piliers d’institution qui se foutaient comme de l’an quarante de leurs textes, cela me fait tout de même bondir…Dans cette même enquête ( Mais où est donc le théâtre ? , Libération, juillet 2001) , un autre “ intendant ”, Patrick Sommier, directeur de Bobigny, a saisi, lui aussi, ce qui n’allait pas. “ Il est frappé par le manque d’ambition poétique des pièces contemporaines ce qu’il appelle à son tour “ Le grand silence ” ”, commente René Solis, auteur de l’article, ” . Monsieur Sommier qui tâte de la mise en scène et de l’écriture et vient de produire, mettre en scène et éditer dans son théâtre une sienne “ comédie touristique ”, est aussi un fin connaisseur de la production contemporaine et voit bien où le bât blesse ; “ Quelle que soit la forme théâtrale, il s’agit toujours d’un récit qui s’adresse aux contemporains. Qui réécrira les Perses ? Quel Eschyle pour raconter la guerre de Serbie du point de vue des Serbes ? On n’a toujours pas fait au théâtre le récit de Tchernobyl ou d’Auschwitz, alors que la littérature ou le cinéma y sont arrivés. Jusqu’aux années 50, tout le monde écrivait pour le théâtre. Ce n’est plus vrai, le théâtre n’est plus le miroir déformant de la cité. Je suis persuadé que la question centrale reste : “ Quel regard porter sur le monde ? “ Que peut faire le théâtre contre les cours de la bourse toutes les sept minutes à la radio ? ” (3).

Alors oui, face à tout cela, affirmer résolument qu’il y a de l’écriture, des écritures contemporaines. Et qu’il faut peut-être commencer à les lire. Et pas seulement dans des “ comités de lecture ”, et autres gadgets et alibis mis en place par cette bureaucratie qui a beaucoup de ressources : Pour ce qui est de noyer le poisson, sûr qu’elle ne manque pas d’air…

Il y a une telle opacité, une telle force de conservation et d’immobilisme de cette institution (un véritable bunker de l’imaginaire…) que, par moment, cela peut sembler sans espoir. Les gens qui tentent sont assez démunis par rapport à ceux qui ont la parole, le pouvoir et l’argent et qui tranchent ( dans tous les sens du terme). Eux n’ont que leurs doutes, qu’un trajet de travail où ils ne sont sûrs de rien d’autre que de faire ce qu’ils peuvent, au pas à pas.

Tout cela, bien sûr, est totalement désespérant mais il ne faut pas désespérer complètement. Ce qu’il y a d’extraordinaire ( et peut-être d’étrange), c’est que l’on puisse encore avoir envie d’écrire pour le théâtre, de faire du théâtre. Et qu’il y ait encore des lieux -y compris dans “ l’institution ”, il ne s’agit pas d’être manichéen - et des compagnies -pas forcément celles “ visibles ” et “ repérées ” par les organismes officiels de repérage, de visibilité et de reconnaissance- qui aient encore du désir. C’est peut-être notre seule force, mais elle est immense.

Alors, continuer, tenter, se planter. Rater ”un peu mieux ” à chaque fois, comme l’écrivait Beckett. Les gens qui savent ce qu’est l’écriture contemporaine, qui savent si elle existe ou non, s’il y a des auteurs ou non, ces gens suffisants et doctes qui aiment tant les morts quand ils sont morts, et qu’on peut parler d’eux et les faire parler à leur corps défendant, laissons-les se gonfler d’eux-mêmes. Longtemps qu’ils n’ont rien rencontré, rien lu qui les ait touché. Longtemps qu’ils se sont congelés ou asséchés, réduits à leurs certitudes, tout entier pris par leurs stratégies de pouvoir. Qu’ils en aient donc encore un peu plus. Qu’ils s’en gavent jusqu’à écoeurement. Qu’ils étalent encore un peu plus les clichés et certitudes qui leur tiennent lieu de pensée dans les journaux où ils s’expriment à volonté. On leur laisse tout ça… leurs pensées, leurs analyses pontifiantes, leur vocabulaire de base, ces terrifiants mots-sésames de la novlangue culturelle, leurs toujours mêmes repères et les chemins bien balisés qu’ils n’ont pas quitté depuis longtemps.

Eugène DURIF ( 5 aout 2001)

(1) Récemment, de passage, dans une Scène Nationale importante. On joue, le soir, un Feydeau monté dans le théâtre privé parisien par le directeur d’un autre grand théâtre public de région. Le maître du lieu, au cours d’un débat, explique qu’il faut de grands spectacles populaires (je regarde dans le programme : beaucoup de grosses machines du répertoire qui tournent un peu partout…) et du théâtre expérimental. Un théâtre expérimental qui soit tout de même “ visible ” (je crois que c’est le mot qu’il emploie, mais je n’en suis pas tout à fait sûr), c’est à dire “ repéré ” et repérable. Drôle de perversion : pour justifier sa démarche, il fait référence à Jean Jourdheuil et à sa conception, dans les années 70, d’un théâtre populaire et expérimental. A la différence près qu’il s’agissait là, je crois, d’un théâtre populaire et expérimental, et non pas de deux formes de théâtre différente, l’une pour le grand (ou gros) public et l’autre pour la petite salle et ses “ expérimentations ” repérées par qui de droit.

(2) Je me souviens particulièrement bien de la lassitude et de la colère de Didier-Georges Gabily se heurtant à l’indifférence de la plupart de ces gens à qui il faisait lire “ Violences ” et qui se défilaient allègrement. ( Beaucoup n’avaient pas le temps pour l’instant, mais dans quelques mois, d’ailleurs, je l’ai là, dans mon sac, ou sur mon bureau…) Seuls Jean-paul Wenzel, Olivier Perrier et l’équipe des Fédérés s’engagèrent totalement dans cette aventure…

(3) Après avoir lu ces déclarations, cette phrase dans un article de Kundéra (“ Le Monde “ du 4 juillet) : “ Car si l’Histoire ( celle de l’humanité) peut avoir le mauvais goût de se répéter, l’histoire d’un art ne supporte pas les répétitions. L’art n’est pas là pour enregistrer, tel un grand miroir patient, les infinies répétitions de l’Histoire. L’art n’est pas un orphéon qui accompagne la marche de l’Histoire. il est là pour créer sa propre histoire. Ce qui restera un jour de l’Europe, ce n’est pas son histoire répétitive, qui, en elle-même, en représente aucune valeur. La seule chose qui risque d’en rester, c’est l’histoire de ses arts ”

François Bon - 26 janvier 2001