Rouge Rothko, de Françoise Ascal

« Dans l’enfance, Velasquez, Goya, Van Gogh, Monet sont venus à moi par de petites portes, sous forme de livres de poche mal imprimés, de cartes postales, d’images découpées dans des revues, et même de calendriers des postes. Dès lors la peinture allait m’accompagner. Le face à face avec l’œuvre est devenue irremplaçable par la suite, mais je garde de cette époque une tendresse particulière pour ces supports de rêve que sont les images tenues au creux de la main.
Au cours des années, après chaque exposition visitée, j’ai pris l’habitude d’acquérir quelques cartes. Aide-mémoire pour entretenir l’émotion, promesse d’approfondissement, talismans, elles rejoignent mon “atelier intérieur”. Tout naturellement elles prennent place dans ces carnets que je tiens depuis toujours. Elles veillent en amies sur l’écriture. Elles nourrissent un dialogue secret. »

C’est par ces mots que Françoise Ascal présente "l’atelier intérieur" où ces textes sont nés, et c’est bien à une déambulation au fil d’une galerie intime, habitée d’œuvres d’art, qu’elle nous convie dans ces pages. Dix sept chapitres brefs, accompagnés (à l’exception d’un seul) d’une petite vignette reproduisant en noir et blanc l’œuvre rêvée, remémorée, parcourue, composent ce texte délicat et sensible. On y retrouve des œuvres très diverses (Rembrandt, Edvard Munch, Frantisek Kupka, Odilon Redon, Albrecht Dürer, Federico Barocci, Jan Asselyn, Cuno Amiet, Tokuoka Shinsen, Emile Bernard, Joseph Sima, Alfred Wols, Georgia O’Keeffe , une Miniature indienne, Vassili Kandinsky, Mark Rothko) qui nourrissent une rêverie à cœur ouvert, où la regardeuse questionne et médite ce qui, pour chaque toile, la regarde et l’appelle. De petites scènes surgissent, inattendues, singulières, au fil d’une écriture libre et très souple dans ses formes, ses rythmes, où domine l’énergie de l’adresse, du dialogue. C’est en effet tour à tour l’artiste, son modèle ou son sujet, mais aussi le lecteur, que l’auteure interpelle, nous invitant à participer à l’échange qui se noue, chaque fois singulier. On remarquera d’ailleurs que, si Mark Rothko ou Joseph Sima sont vouvoyés, la petite danseuse de la miniature indienne, ou la baigneuse de Frantisek Kupka sont tutoyées, tout comme la jeune fille dessinée par Federico Barocci, avec laquelle, d’emblée, s’installe l’intimité d’une tendresse, d’une reconnaissance :


« Je t’ai tutoyée tout de suite.
Depuis notre brève rencontre, il y a trois semaines au musée des Beaux-Arts de Besançon, je ne te quitte plus.

On ne devine qu’un fragment de ton épaule, dépassant d’un carré d’étoffe. Tu sembles si pudique, si jeune encore. Cependant ton visage, bien que détourné, s’offre sans réserve. Donné à son intériorité. Et le peintre à son tour a voulu rendre ce miracle de transparence."


Chaque chapitre explore l’énigme de la relation qui lie l’auteure à la toile, à celles et ceux qui l’habitent, frères en inquiétude et sœurs en nudité. Ainsi :

"Arpenter ton œuvre n’est pas de tout repos, cher Edvard.
Déambuler au long de tes rives, marcher sur tes routes, traverser tes ponts, entrouvrir tes fenêtres - apercevoir ce qui se passe dans tes chambres intimes - et finalement se pencher sur tes autoportraits en scrutant tes yeux fous, c’est à coup sûr descendre dans la nuit. »

Pas de parcours historique ni rien qui relèverait de généralisations liées à une théorie de l’art dans le regard porté ici sur les œuvres, mais une tendresse habitée et la grâce des visions qui surgissent, brèves comme des comptines et graves comme des fables. Ainsi, d’une toile de Cuno Amiet :

« Trois petits tours et puis s’en vont....

Trois petites vieilles trottinantes
Trois silhouettes noires bonnets blancs
lancées
sur le toboggan du monde
sur la pente descendante du temps

Où glissent-elles avec leurs invisibles patins de feutre ?
Sur quel plancher sans fin, lisse et sans écharde, balayé d’un coup d’ocre beige, négligemment, comme pour les aider à quitter la scène ?

Circulez, circulez
Ne sentez-vous pas mugir le vent sous vos jupes gonflées d’automne
sur vos chairs cuites vouées au trou
sur vos visages de feuille de vigne inclinés vers le sol
sur vos mains dérisoires qui ont prié en vain

Circulez circulez(...) »

L’histoire n’est pas absente du livre, elle la traverse, de biais, disant assez que l’art n’a pas ici mission d’écarter du réel : un tableau oublié de Bonnard impose son absence et son souvenir lancinant, tandis que sur un autre écran les images d’une guerre contemporaine défilent, un dessin de Wols nous fait pénétrer à l’intérieur du camp des Milles, des mains aujourd’hui jointes sur une toile relient entre elle des générations de femmes inconnues, dures à la tâche, jusqu’à celle qui, aujourd’hui, tient le stylo :

« Je la reconnais.
Je viens de son ventre.
Je viens de son épaisseur de paysanne.
Je viens de sa terre natale, j’ai été façonnée par ses mains aujourd’hui jointes, mains de fille de boulanger, de travailleuse aux veines saillantes, mains de lessive des matins froids au lavoir communal, mains de fileuse, tisseuse, tricoteuse pour les derniers-nés courant entre les jambes, mains de semeuse sarcleuse bineuse pour nourrir la maisonnée, mains de suppliante à l’office pour que le frère le mari échappent à l’enrôlement. Mains reposées, en cet instant précis, dans la tranquillité du devoir accompli.
Comment s’appelle-t-elle ? Henriette, Adèle, Elise ? »

L’exploration des images et des visions de cet atelier intérieur n’épuise ni l’inquiétude qui, souvent, traverse les corps menacés, ni la joie qu’il y a à être, pour celle qui regarde, traversée par l’œuvre (et comme devenant à son tour, par elle, interprétée ?) :

« Jouer ?
Jouer à en perdre haleine ?
Jouer très sérieusement.
Monter descendre monter descendre, de haut en bas et de bas en haut, vite, de plus en plus vite, de plus en plus abandonnée, de plus en plus confiante, comme un derviche cherchant l’extase, comme le poète Rumi chantant les atomes de l’univers, ivre du "Soleil de Tabriz".

Votre tableau est un "Soleil de Tabriz".

J’attends qu’il me consume. »


Rouge Rothko est publié aux éditions Apogée.
On pourra lire un extrait de ce texte, Wols au camp des Milles, sur remue.net. D’autres textes de Françoise Ascal sur remue.net. Bio-bibliographie et liens sur Poezibao. On trouvera une belle lecture de Rouge Rothko, par Antoine Emaz, sur Poezibao.

Sereine Berlottier - 31 janvier 2009