Le Petit Chose dans l’espace quatre

Le Petit Chose dans l’espace quatre est un feuilleton à quatre épisodes, à quatre paragraphes, à quatre dimensions. Il accompagne mes lectures des quatre essais de Brian O’ Doherty et de quatre expositions.
Les quatre essais de Brian O’ Doherty publiés entre 1976 et 1981, regroupés sous le titre collectif de Inside the White Cube. The Ideology of the Gallery Space sont désormais disponibles en français, chez JRP Ringier : White Cube. L’espace de la galerie et son idéologie. Patricia Falguières, directrice d’ouvrage, a écrit une préface et a revu la traduction.
Les quatre expositions sont Dead Air au Frac Aquitaine de Julien Fronsacq, treize œuvres de la collection à partir de Fluxus et Art conceptuel ; John Armleder - Michel Aubry, de Jean-François Dumont en deux parties au Parvis Tarbes-Pau ; et Dans la Maison Vide à Bouliac, une autre proposition de Jean-François Dumont.
Je remercie l’heureux temps de ces lectures qui m’en a fait remettre en jeu une très ancienne : Le Petit Chose d’Alphonse Daudet.

Cf. Épisode N° 1 La pauvreté en expérience.
« Tu vendras de la porcelaine »
Épisode N°2 L’écart de sens
« Tu habiteras une chambre d’imagination »
Épisode N°3 Le droit à la paresse
« Tu délègueras tes promesses »
Épisode N°4 La concordance des temps
« Tu te relèveras et tu creuseras davantage. »


« Jamais espace conçu pour valider les préjugés de la bourgeoisie
et conforter l’image qu’elle a d’elle-même ne fut plus efficacement codifié. »
White Cube. L’espace de la galerie et son idéologie Brian O’Doherty
JRP/Rringier, 2008. p.106

Le Petit Chose dans l’espace quatre. Préambule

À l’heure où j’écris ces lignes, le Petit Chose voit le gris du tableau écaillé et les ferrailles aux trois quarts rouillées. Les matériaux du meuble sculpture ont été choisis dans des magasins de grande surface voués à la construction et au bricolage. Les couleurs sont de la peinture industrielle, des enduits et autres substances peu recommandées sur de la toile en coton et les structures en fer sont deux antennes de télévision analogique.
Le Petit Chose ne mène pas les petits de l’école à la baguette. Il ne les punit jamais. Est-ce qu’on punit les oiseaux ? Quand ils pépient trop haut devant Furniture Sculpture N°186 (1988. Collection Frac Aquitaine), il n’a qu’à crier "Silence !". Aussitôt ils se taisent au moins pour 4’33’’. Dead Air.

Le rapport d’identité partielle entre des réalités différentes préalablement soumises à comparaison ne s’arrête pas aux compositions de John Cage et aux Infortunes de Jean Lapin racontées par le Petit Chose à la classe des petits pour les sensibiliser à l’art de Robert Barry (Returning, 1975-1977. Collection Frac Aquitaine).
L’analogie du choix des matériaux fait effet, indépendamment du choix de retrait de toute autorité pour maintenir un certain ordre. Tout en répondant à l’injonction lacanienne « touillez, touillez, il en sortira bien quelque chose », c’est une logique armlédérienne qui guide les visiteurs dans la maison vide. « Dans la maison vide, on voit vraiment les dallages des sols », écrit Juliette Valéry dans Notes à Bouliac.

Rien n’empêche Jean-François Dumont d’imaginer la rencontre du commandant Von Rauffenstein et d’Alexandre Rodtchenko à Tarbes. Rien n’empêche non plus Le Petit Chose de se livrer à sa passion dominante. À Bouliac des marottes s’opiniâtrent sans pondération au sommet de son crâne où une dame nue d’Alexandre Delay rencontre un chat noir de Maya Andersson. Comme dans un cas de tempête naturelle, une photographie (ci-jointe ci-dessus) authentifie l’événement.
Un « principe du continuum » propulse et recharge le petit connoisseur en des contextes et des temps différents. Intrus, un Bouquet perpétuel (Joachim Mogarra, 1988, Collection Frac Aquitaine) à la main, il passe La Porte (Karina Bisch, 2008, Collection Frac Aquitaine) d’une fabrique et assiste à la production par anticipation de l’ « artefact social régulateur par excellence » : l’espace d’exposition.

À l’heure où j’écris ces lignes, donc, le Petit Chose a mis à exécution le projet qui le fait marcher au plafond la tête en bas sur des violons ardents (Arman, Violons brûlés, 1970). Les cheveux rebroussés, il parcourt à contre-pied l’événement [ou plutôt, selon Fluxus, l’event] tout en écoutant simultanément une compilation jouée par le collectif Cube Blanc. Avec le feuilleton Le Petit Chose dans l’espace quatre, je vis une véritable expérience picnoleptique.
Au rythme de défilement d’images auquel je parviens, comme le peintre Hokusaï, j’atteindrai l’idéal de mon art lorsque j’aurai cent dix ans. À ce moment, tout point, toute ligne, tout espace, toute image d’un monde flottant (« Ukiyo-e ») est vivant.

Catherine Pomparat - 1er février 2009