Christian Prigent ⎜ Le fondu déchaîné

L’étrange titre de son livre, INCISEIV, Philippe Beck l’emprunte à un extrait de Vie de Henrik Ibsen d’Alberto Savinio, dans lequel l’auteur réfléchit un instant, à partir d’une simple faute de frappe (inciseiv au lieu d’incisive) sur ce qu’il appelle la soif d’indépendance des mots. Lui emboitant le pas, Philippe Beck développe ici en quatre parties une espèce de description clinique incisive des conditions ou des modalités de production de l’écriture poétique. Tour à tour, il convoque quelques motifs traditionnels qui viennent donner leur titre aux différentes sections du recueil : « le sans-coeur », « le coeur », « l’âme », « le génie ». Mais c’est évidemment pour substituer au mélos ou au pathos dont ils sont généralement porteurs une froide analyse mécanique ou physiologique, hérissée ou tordue en assertions complexes mais aboutissant aussi bien parfois à de claires propositions telles que : « J’appelle philosophie/ l’art d’être dans la poésie/ forte impersonnalité » C’est donc à un véritable travail d’assèchement que se livre Philippe Beck au fil d’une versification elle-même asséchée et hachée.

"J’insiste dans le monde /, dit Beck, le monde est le seul/ Pas question d’arriérer le monde." Ce monde est moderne : écrans hétéroclites, supermarchés, chanteurs populaires, pubs énervées, faits dits "divers", "dernières modes familiales", réseau des livres et des revues. Ce décor n’est pas coulé dans le vernis d’un style homogénéisant. Il apparaît par flashes, écartelé entre le sophistiqué et le trivial, enchaîné au fil d’un engrenage goguenard. La langue ne le fixe pas mais le lance dans une infixité volumineuse. Une sorte de notation cinétique zappée le passe à la moulinette d’une intégration sur ce que nos langages peuvent tenter à la frois d’intégrer, de représenter et de noter comme ce qui, justement, interdit toute notation stabilisée.

C’est cette interrogation que développe l’onde rythmique des poèmes. Elle n’a rien d’une cadence enjouée ou agressivement secouée par la pulsion. Elle n’est pas non plus une mélodie souplement enroulée sur des effets écholaliques. Ni un figé prosaïsé et blanchi par le refus de toute scansion sonorisée. "Sans gromps ou battitures / poétiques., l’onde dessine une ligne de résistance, alternativement fine et épaisse, à la coagulation de la phrase discursive que chaque poème développe. Elle en fait vaciller la syntaxe oratoire. C’est comme si le vers courbait la phrase (ratiocinante, contemplative, didactique, descriptive) sous les fourches d’une indécision qui la fait diverger vers les possibles qu’elle récuserait pour se constituer comme phrase. La phrase alors devient phrasé. Ce phrasé est souple, sinueux et contraint, c’est-à-dire alternativement empâté de stases ironiquement méditatives et lâché en liaisons fluides. "Effort sensé . pour ne pas accepter – Renonciation douce ou brutale – ", il se fraie un passage palinodique, décroché-sec ou collé-décalé, dans la masse des représentations qu’il charrie.