Serge Meitinger ⎜ Juste un pas de côté

JUSTE UN PAS DE CÔTÉ

Vous n’étiez pas là d’Alban Lefranc

Possédant la plus parfaite beauté, infiniment aimable, infiniment aimée, universellement désirée et poursuivie, pourquoi, comment échapper à sa vie, à la vie, tout en l’intensifiant pour d’autres, pour tous les autres, ou pour personne ? C’est — pour Nico (1938-1988), somptueux prototype de beauté germanique, grande, blonde et élancée, cover-girl précoce et vite illustre, actrice pour Fellini dans La Dolce Vita, égérie d’Andy Warhol, chanteuse au ton fatal du Velvet Underground, maîtresse supposée d’hommes célébrés et décriés à la fois et junkie incurable n’en finissant pas de se finir — l’affaire d’un seul pas, juste un pas de côté, mais qui sépare et pour toujours. Un pas qui la sépare et libère son corps, toutes les images et postures de son corps, hautes, magnifiques et abjectes, pour la plus grande gloire de la marchandise qui, grâce à elle, devient plus que jamais ce fétiche extasié et féroce que Marx découvrit avec étonnement et, semble-t-il, une manière de révérence. Et cet écart fait paraître, à ses yeux, à son corps défendant, le monde de la vie vivante, en sa plus âpre crudité, pugnace et geignard comme ce « chiot » increvable de poils, de bave, de chair et de sang qu’elle ne cessa de fouler aux pieds, n’en pouvant venir à bout sans s’anéantir d’abord soi-même.

Il y a, sans doute, à l’origine le manque d’un père reconnaissable qui colmaterait la brèche de la naissance en permettant à l’enfant d’entrer dans le rôle du « nice little nazi baby » auquel, née en 1938, sa splendide aryanité semble lui donner droit. Mais elle n’aura jamais vraiment cette place : elle est, sans père de référence avéré, déjà à côté et les multiples versions de « ses enfances » qu’elle proposera au fil du temps à des journalistes avides et bavards — mauvaises langues — broderont des variantes imagées et parfois farfelues sur ce thème, selon l’humeur du moment. Et l’abîme de l’origine ne sera pas surmonté : le désert s’impose et prend d’emblée tout le champ, laissant la personne sur le bord, en identité absentée ou feinte. Pourtant, cette latence, cette vacance, ce suspens en marge lui confèrent une puissance dont elle est sans doute consciente très tôt : il lui suffit de paraître même sans mouvement, même avec la platitude voulue d’une face sans expression, pour fasciner et appeler, pour dominer, pour n’en faire qu’à sa tête, impérieuse et obéie. Car on veut la croire et suivre : elle n’est pas au monde, mais, pour les autres, elle intensifie le monde de la vie, elle le rend irrésistible en l’étant d’abord elle-même pour tous et pour chacun.

Cette qualité — fondée sur une centrale absence de qualité — convient à ce qu’elle ressent comme une vocation : donner à voir et à sentir par le médium de son corps exposé, exhibé, mais intouché — intact et chaste —, indifférent, la venue, la venance d’un être susceptible de susciter l’extase voire la frénésie. Dans l’Allemagne de l’année zéro, puis de la reconstruction et du miracle économique, elle devient la jeune vestale d’un culte exclusif de la marchandise en passe de devenir universel et dont elle sert hautement le fétichisme. Son ascension et sa carrière fulgurante accompagnent les péripéties de la guerre froide dont l’une des armes secrètes bien que partout brandie est, pour l’Occident, l’attraction exercée par une organisation sociale délibérément tournée vers la consommation. Commence pour le jeune modèle, dès ses quinze ans et au moins jusqu’en 1966, le parcours effréné — Paris, Londres, Rome, New York — d’un signifiant errant de la marchandise : sur le fond lisse et nacré de sa peau de soie, de son corps sans expression apparente, sur l’image de cette chair parfaite et presque morte déjà, s’arrache, irrésistible, la danse éperdue de l’objet (selon l’image même promue par Marx) qui laisse croire à sa magie et à son autonomie. Et peu importe alors qu’il s’agisse de robes et de bijoux, de voitures de luxe, de machines à laver et d’autocuiseurs ou de moules à gaufres, de sous-marins plus ou moins furtifs, d’autoroutes voire de bombes atomiques, les choses, en elles-mêmes désirées et magnifiées, bientôt conquises, se révèlent désormais comme le mode majeur et essentiel — tendant au monopole — de l’intensification du réel, comme l’assomption même proposée au monde de la vie.

Depuis toujours consciente de ses pouvoirs, formée de plus grâce à des maîtres photographes comme Herbert Tobias, à une discipline de fer qui rigidifie son échine et fait de son visage un désert, elle a la totale maîtrise de son abstention parce qu’elle reste à côté, parce qu’elle est à côté… Elle ne peut donc être dupe du sortilège analysé par Marx et elle ne marche pas, jamais ; elle refuse, par sa constante présence-absence, sa mutité et ses esquives, par les affronts qu’elle inflige à ses soupirants comme aux journalistes, de devenir en quoi que ce soit un objet à (se) soumettre comme ses admirateurs, ses amants et les consommateurs de tout poil et de toute figure l’envisagent… Pourtant elle n’en finit pas de subir l’assaut de ce « chiot » d’abord généreux et folâtre qui fait couler entre ses mains un pactole de monnaies fortes et qu’elle n’a de cesse de dissiper. Sur la banquise de son refus intérieur continue à se fracasser l’être de sang chaud et vif qui porte le flux de la vie et grandit en elle le désir de massacre, de saccage, de prodigalité mortifère et inutile. Le refus en elle de devenir marchandise alors qu’elle assure par sa seule image, par l’abstention concrète de toute sa surface physique, le triomphe de la marchandise en sa pire folie ne fait que renforcer son déficit originel, initial, de présence ou d’appartenance. Mais, ce faisant, elle fait l’épreuve, comme les plus grands saints, de la déréliction : laissée sur le bord du monde par le retrait du divin, c’est-à-dire ici du monde lui-même, elle subit l’assaut des formes hypertrophiées, monstrueuses et illusoires du réel qui s’efforcent de la tenter et corrompre. Le « chiot », boule de poils et de jappements, exige attention et affection, sollicitude c’est-à-dire reddition et soumission à l’illusoire, à l’incertain des jours et à un tout petit bonheur. Or, il n’y a pour Nico de contact réel avec le réel que dans certains cafés de Paris, de Rome ou d’Ibiza à quatre heures du matin ou dans le show dérisoire, cruel et tragique — autodestructeur — de son « ami » Lenny Bruce, humoriste new-yorkais juif et junkie qui, parce qu’il fustige, en s’agonisant lui-même, la pourriture moralisatrice de l’Amérique issue de la chasse aux sorcières, est assassiné par le système. C’est peut-être pour cela, sauver la réalité du réel, qu’elle se fait chanteuse avec le Velvet Underground, pour qu’il passe tout de même une miette de réalité et de véridicité dans le torrent insensé de sa vie.

Et la drogue, qui aura le mot de la fin, voire le fin mot ? Moteur de l’oubli porté à sa perfection comme oubli de l’oubli du réel, ou réel au carré faisant entrer dans une dimension incommensurable mais plus « vraie » que réelle ? Mystère : l’on ne peut que ressasser, pour essayer d’imaginer, des images empruntées au film More de Barbet Schroeder (1969) où, sous le soleil glacé d’Ibiza, se déroule, dans un tremblement de tragédie, un implacable destin de junkie jusqu’au cercueil de bois blanc qui se ferme sur Stephan qui fut d’abord un jeune Allemand, bel et frisque, mais mal né. Car c’est aussi à Ibiza en 1988, vingt ans après l’acmé de 1968, un an avant la chute du mur de Berlin, que Nico, mal née également dans une Allemagne à la fois même et tout autre, se jette avec son vélo contre le capot d’une automobile où elle vient de retrouver « assis resplendissant » le « chiot » de poils et de sang qu’elle fuit depuis toujours : il la nargue pour la dernière fois et, en le tuant c’est-à-dire en se tuant, elle l’anéantit.

S’agirait-il donc surtout d’une histoire allemande, bien allemande ? Ce troisième récit d’Alban Lefranc clôt un triptyque qui vient d’ailleurs de paraître en traduction allemande sous le titre d’Attaques (Angriffe, Blumenbar Verlag, 2008) et qui comprend aussi Attaques sur le chemin, le soir, dans la neige (Le Quartanier, 2005) et Des foules, des bouches, des armes (Melville/Léo Scheer, 2006). Le premier récit évoque Rainer Werner Fassbinder (RWF), le second la bande à Baader, le troisième Fräulein Christa Päffgen alias Nico. Tous ces personnages se retrouvent d’ailleurs, avec Mohamed Ali (qui fut l’un des derniers projets cinématographiques de RWF) à la page 123 du dernier ouvrage. Qu’est-ce à dire ? Ceci sans doute, que les Allemands tels qu’issus de la Seconde Guerre mondiale ont un problème singulier et exemplaire avec la réalité du réel.

Ce n’est pas, bien sûr, le propre des seuls Allemands ou de l’Allemagne : pour tout le monde, pour tout homme quelle que soit sa terre, l’errance est le lot, car le réel est impossible et les choses nous font défaut. Mais si l’on veut bien considérer que, pour les Allemands d’après le Troisième Reich, la réalité même de la réalité ne peut être autre chose que la brutalité sans figure de l’extermination, l’on comprend pourquoi et comment le réel leur demeure interdit, impossible. Le miracle économique, plan Marshall et reconstruction, qui pensa faire douter un temps l’Allemagne de sa défaite ne fit que transposer l’extase du réel sur le plan de la marchandise : personne ne fut vraiment dupe bien que la majorité tentât sincèrement d’y croire. Le fétiche ne tint jamais lieu du réel perdu et impossible et le retour du refoulé offusqua l’âme des Allemands pour plusieurs générations. Le malaise incarné par RWF se traduit par une vertigineuse plongée vers le monde, une coulée dans la chair de la vie quotidienne dont il essaie de se goinfrer et de thésauriser la richesse dans les graisses de son corps et les bobines de film encloses en son cerveau : en quête du réel, il n’en finit pas de piétiner et de s’émietter en images dérisoires colportées par les médias. Baader et sa bande font flamber la marchandise et ses thuriféraires en brûlant des magasins, en enlevant et tuant des patrons pour faire éclater la réalité, mais leurs actions récupérées par le spectacle universel et par une langue pleine de duplicité contribuent à rigidifier tous les simulacres. Nico, dont le manque originel semble venir de plus loin, d’une plus intime défaillance, se trouve engagée à son corps défendant dans le même grand jeu germanique. Et le paradoxe est consolidé : ceux qui ont toutes les raisons de démystifier le pouvoir de la marchandise en deviennent les servants les plus efficients parce qu’ils n’ont pas ou plus accès au réel. Y a-t-il une issue qui permette encore d’échapper à la pseudo-intensification de la vie promise par la marchandise ? Peut-être n’y a-t-il rien à faire que de s’accorder, corps et âme, (à) une certaine disponibilité ? « Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi. » Ainsi s’exprime Kafka et telle est l’épigraphe du Vous n’étiez pas là d’Alban Lefranc. C’était également celle d’Un homme qui dort de Georges Perec (qui reprenait lui-même en son titre le début du cinquième paragraphe de À la recherche du temps [du réel ?] perdu), roman où le héros, envahi par une torpeur mortifère, tente, lui aussi, de faire l’expérience de l’indifférence absolue. À la danse du ventre de la marchandise, à la fois boulimie et pornographie, au chantage sentimental et possessif du « chiot », opposer l’acuité instantanée et presque involontaire d’une ouverture sur ce qui, se donnant soudain gracieusement, reste néanmoins inconnu, impossible, hors toute prise : le réel. C’est à ce seul prix que les choses nous peuvent faire défaillir et, humblement, triompher.

Vous n’étiez pas là, Alban Lefranc, éditions Verticales 2009.

Serge Meitinger - 9 février 2009