3/12. Tirer une flèche contre le ciel

Un homme très jeune aux cheveux courts et à l’air intelligent m’a demandé si filmer, ou plus exactement être filmé, pouvait causer des dommages, si cela pouvait anéantir une personne. Au fond de mon cœur, j’étais convaincu que oui, mais je lui ai répondu que non.

La conversation a lieu le long du río Cenepa, en juillet 1979, en pleine jungle amazonienne, au nord du Pérou, alors que des tensions avec le voisin Equateur laissent planer le doute d’une guerre. Werner Herzog achève les repérages du film Fitzcarraldo, une histoire de folie : celle d’un homme voulant faire jouer un opéra au cœur de la forêt vierge, quitte pour cela à faire passer un bateau à vapeur par-dessus une montagne.

S’il me prenait l’idée vaine d’établir un hit-parade des films à mes yeux essentiels, Herzog y figurerait sans doute deux fois : pour Aguirre, la colère de Dieu, et pour son Fitzcarraldo. Ces deux films-là, je les ai vus jeune, loués au vidéo-club, à un âge – sans doute – où les choses s’impriment plus durablement. Les regards hallucinés de Klaus Kinski comptaient pour beaucoup dans ma fascination. Les deux films m’apparaissaient comme les deux versants d’une même histoire : celle d’une folie obstinée et d’une lutte acharnée contre la nature. Lorsque je lirai Moby Dick deux ou trois ans plus tard, Achab aura pour moi le visage de Kinski. Baleine blanche et forêt vierge, deux démons avant tout intérieurs qu’il faut traquer et détruire.

Apprenant que les éditions Capricci publiaient un livre [1] de Werner Herzog (à l’occasion de la rétrospective qui se tient au Centre Pompidou jusqu’au 2 mars prochain), je l’ai saisi avec suspicion, je l’avoue. La mode est aux déplacements (un écrivain tourne son film, un musicien publie son roman, un poète chante, etc…) qui sont aussi fréquents que dispensables. J’ai ouvert le livre. Extrait de l’avant-propos :

Ces textes ne forment pas un compte rendu du tournage – celui-ci est d’ailleurs rarement évoqué. Ce n’est qu’en un sens lointain qu’on peut les considérer comme un journal de bord. Ils sont en fait encore autre chose, plutôt des paysages intérieurs, nés du délire de la jungle. Mais même de cela je ne suis pas sûr.

Je savais qu’Herzog avait déjà publié des livres [2], je sais également qu’en même temps, les mêmes éditions Capricci publient un long entretien avec le cinéaste [3]dans lequel celui-ci évoque Conquête de l’inutile en disant que ce livre survivra à ses films.

Je décris avant tout des événements intérieurs. Je le redis, c’est le rêve d’un homme qui a la fièvre. C’est un livre de catastrophes inventées. Comme si, pendant que je tournais Fitzcarraldo, j’écrivais de la poésie sur ce que c’est que vivre dans la jungle.

J’ai alors commencé à lire, hésitant encore. Et j’ai lu le livre, happé par l’écriture d’Herzog, oubliant mes réserves, mes atermoiements. En effet, pas de journal de tournage dans ces pages, mais le long récit d’une quête irréalisable. Est-ce d’ailleurs un journal ? Certaines scènes deviennent à ce point étranges que l’on se demande où se niche l’invention. Le récit, d’ailleurs, est fragmentaire : des cahiers se sont perdus, d’autres ont été rongés par les termites, n’épargnant qu’un fragment, devenu haïku :

couve un orage.

Une haine profonde bouillonne au-dessus de la forêt vierge.

Où, dans les profondeurs de l’histoire, avions-nous perdu le mot « infâme » ?

Le procédé est tellement beau que je le soupçonne imaginé de toutes pièces, et puis je renonce à faire le tri. Je pressens un peu de rouerie, de mauvaise foi – Herzog a immanquablement le beau rôle, celui du cinéaste habité, seul contre tous, mais peu importe, cela ajoute de la force au texte, car seul compte le texte. Je partage la fièvre d’Herzog, qui a voulu tourner son film dans la jungle, parce que l’important n’est pas le film, mais bien la jungle. Il relate d’ailleurs son entrevue avec le studio producteur :

L’étage des chefs de la 20th Century Fox (…). Pour eux il allait en outre de soi qu’on traînerait une maquette de plastique sur un décor de collines, dans un jardin botanique du coin, ou pourquoi pas à San Diego, où on trouve des serres restituant de « bonnes » conditions tropicales ; j’ai alors demandé ce qu’étaient de mauvaises conditions tropicales, puis ajouté qu’il était inutile de discuter : il faut un vrai bateau à vapeur gravissant une vraie montagne, non par amour du réalisme, mais par refus du style « opérette ». Après quoi les politesses que nous avons échangées se sont recouvertes d’une fine couche de givre.

Trois années durant – le temps que prend le montage du budget, le repérage, la fabrication des bateaux, le premier puis le second tournage –, méticuleusement, Herzog décrit les êtres, les drames, les rencontres :

Ce matin, alors que je cherchais l’appareil à télex dans le bureau, Gloria a essayé d’établir le contact avec le Narinho, le bateau délabré que nous avions fait venir de Colombie (…). Une jeune femme était là, dont le mari, électricien, n’était pas joignable. Son enfant avait vomi pendant deux heures durant la matinée, il avait été pris de crampes et était mort soudainement. Je ne savais pas ce que je devais dire à cette femme. Elle a tourné son visage contre le mur et s’est mise à pleurer ; elle avait retenu ses larmes jusque-là. J’ai pris sa main et je l’ai gardée. Lorsqu’elle a eu un peu calmé ses sanglots silencieux, je l’ai prise avec moi à l’arrière de la moto et j’ai roulé jusqu’à l’embarcadère (…). La femme était encore très jeune et ce bébé de six mois était son premier enfant.

Et il parle surtout de la nature, car plus que de cinéma, il est question ici de nature ennemie qu’il avait déjà affrontée (dix ans auparavant, il avait tourné Aguirre, la colère de Dieu en pleine Amazonie) et contre laquelle il revient livrer bataille.

Une pluie incroyablement forte et silencieuse s’est ensuite abattue sur la forêt vierge, le mot « pluie » ne semblait même plus approprié. Des ruisseaux blancs et pleins d’écume se sont formés sur le sable, sur la rive, en aval de ma hutte et on afflué vers le fleuve brun, qui semblait tout attirer et emporter avec lui : troncs d’arbres, branches arrachées, noyés, terre, graviers. Les graviers bruissaient, roulaient et sonnaient les uns contre les autres, comme si le fond de la terre était pris dans un tourbillon. Une émanation brumeuse et vaporeuse se frayait pendant ce temps un chemin entre la cime d’arbres figés et patients depuis une éternité. Les oiseaux étaient tous silencieux, c’était au tour de la pluie d’avoir la parole. De nombreuses fourmis flottaient sur une branche dans le fleuve. Il y a un tel gâchis de vie dans la forêt vierge…. Des feuilles mouillées étaient solidement collées sur le pont suspendu en lianes, qui balançait ; le torrent de pluie les a emportées. Des petites poches d’eau se formaient sur la pente du sentier de rondeaux et se déversaient les unes dans les autres. Les marches rondes étaient presque inondées, et dépassaient tout juste, sur le point d’être immergées.

Le film sera commencé, abandonné et repris, un bateau passera vraiment au-dessus d’une montagne, pour aller d’un río à un autre. L’équipe vivra dans la jungle, en compagnie des indiens, des fièvres, des crues et décrues du fleuve, des serpents, des mygales et des moustiques. L’ambiance sera détendue, parfois :

La pluie augmentait et Mick [Jagger] a pris, pour Vogue, des photos de Jerry Hall devant la forêt vierge, en maillot de bain léopard, et des Indiens sauvages. Il m’a semblé surprenant d’utiliser ce cadre dans une optique commerciale. Mick m’a dit qu’il touchait 1000 dollars pour ces photos, et ça l’a fait mourir de rire. J’ai lavé mes chaussettes dans l’eau du fleuve car j’en ai perdu trop dans le linge. Les lents tourbillons du fleuve passaient à côté de moi, suivant un destin lointain. Derrière moi les oiseaux se chamaillaient dans la forêt. Rien ne séchera plus correctement, les chaussures, les vêtements. Tout le cuir moisit, les montres électriques sont arrêtées.

Mais tout demeurera toujours à la lisière du tragique. Le film se fera et sera un combat, physique, contre la nature. Kinski – qui n’était pas prévu sur le premier casting – viendra et ajoutera de l’hystérie à la folie, à ce point que des indiens Machiguengas proposeront sérieusement à Herzog un cadeau : tuer l’acteur. Le film s’inscrira dans les chairs tellement seront nombreuses les blessures, les fièvres, les infections, les décès et les maladies. Le combat aura lieu et donnera non seulement naissance à un film magnifique, mais aussi à ce récit de lutte, ce crachat qu’un homme adresse à une forêt dont il a besoin car elle fait de lui l’homme qu’il souhaite être.

Nous sommes dans les premiers jours du tournage, il pleut :

J’ai emprunté un arc et une flèche à un indien Campa, écrit Herzog, et j’ai tiré en direction du ciel.

Eric Pessan - 11 février 2009

[1Conquête de l’inutile. Traduit de l’allemand par Coralie Courtois, Frédéric-Guillaume Goetz, Louise-Anne Raimbault et Isabelle Voisin, avec la collaboration de Marie-Mathilde Burdeau.

[2Sur le chemin des glaces, éditions POL, 1988. Et Le pays où rêvent les fourmis vertes, POL, 1985.

[3Manuel de survie, entretien avec Hervé Aubron et Emmanuel Burdeau