Lise-Marie Barré | Juste là

Lise-Marie Barré est un auteur nouvellement accueilli sur remue.net. On peut suivre son travail sur son blog. Son texte possède une force de voix qui avance par rythme et brides dans son échec inlassable, comme vagues...
Elle termine actuellement l’écriture de La Rouge et le petit oucet. Elle a édité l’année dernière un texte Mécanique de l’absence dans la revue Triages. En 2001 est paru Il est des lointains si proches chez Christophe Chomant Editeur.
Lise-Marie Barré a également créé une association La garçonnière, collectif d’auteurs d’ateliers d’écriture qu’elle a dirigé pendant 4 ans avec l’association L’Estran, accueillant des sortants de prisons. Dans ce cadre, ils éditent un premier ouvrage Juste leur pas.


1-
Juste pas trop tard, pas trop tôt, juste le temps de juste comme il faut, juste là, mettre la, pas avant que, ni après que, juste la valse du jour terminé, et puis un petit tour par, un petit détour par, juste par-là, et pas se presser, prendre ensuite le petit chemin derrière le, juste derrière le petit bois, un petit détour du soir après la valse finie, un petit détour par le petit bois du soir, lorsque la lumière éclaire encore mais à peine, la cime des hauts, dans le petit, le tout petit bois, pas loin de, juste tout près de la lisière, c’est juste, juste avant le croisement, le tout petit croisement d’arbres, après le croisement et le merle chanteur, juste après que le merle chante, avant que la nuit tombe complètement, pas trop tard, entre le moment de, et l’autre moment de, juste au moment de le, prendre le petit détour vers le petit bois et juste là, le laisser glisser sur les lèvres, juste le laisser glisser, mais pas le prononcer, pour ne pas, afin de, juste avant, juste au moment de le, encore un peu, le taire au fond des yeux, le taire dans la bouche, le taire dans les pliures du chemisier, le taire au fond de la gorge assiégée, le taire sur le rouge des joues cachées, juste le temps de juste comme il faut, juste là, mettre la, pas avant que, ni après que, juste la valse du jour terminé, et puis un petit tour par, un petit détour par la, juste venant, juste arrivant, venant juste avant que, juste avant que le jour

2-
Et si tu te, et si tu ne le, enfin si t’arrivais à, sans forcer le trait, mais juste essayer de ne pas trop, de ne pas enclore là, dans l’espace qui réunit, dans ce lieu là, si fragile tu sais, alors tu prendrais le temps de, juste le temps ça serait, le temps qu’il, le temps qu’il fait, pour envisager, tiens oui envisager peut-être une autre forme de, dans une autre forme, un format autre, qui serait justement autre là, tapissé non plus de chimères, ni de, mais ça serait ça, juste le temps de prendre le et de ne pas précipiter la, parce que ça tu connais et là t’aimerais bien t’inventer une autre manière, oui c’est ça, inventer autrement, pas toujours ce même réflexe qui te, ce même endroit où tu te, à, cœur, tu te, pas là, pas tout droit, du direct non, oui c’est vrai qu’il y a le petit tour par, le petit détour par, et ça tu ne l’oublies pas, alors tu prends le train vers, non pas Nevers car tu sais que Nevers c’est l’enfer, alors tu prends le train vers, Verdun, oui c’est ça, Verdun c’est bien, ça fait vers d’un, tiens, tiens tu te dis, c’est bien, oui alors tu prends ce train et tu descends à Verdun, tu sais pas pourquoi t’es là, mais ça s’est passé comme ça un jour, t’as pris le train pour Verdun, t’es descendue du train, tout était normal enfin comme ça peut l’être à Verdun, mais ça t’a semblé normal même naturel d’y être arrivée, tout à fait comme si tu l’avais envisagé, mais t’avais rien calculé, rien prévu, juste le train du soir pour Verdun

3- (le lecteur pourra répéter certains mots pour marquer la bonne…)
Alors c’est ça, ça fonctionne donc comme ça, on, on installe un, on choisi le, on instaure une, voilà, on met la bonne, la très bonne, celle que l‘on estime bonne, on met donc la, on marque d’une, en marquant la, on met une, une bien, une véritable, qu’on dirait, on dirait qu’elle est, grande évidemment, cela paraît évident, puis on prend le, le temps de, enfin la réflexion nécessaire pour, pouvoir ainsi poser les, le contour qui servira à, marquer le, puis on imagine le temps qu’on a, on met sur papier les données, oui on les inscrits sur une feuille pour, pour éviter d’y avoir à, expliquer le pourquoi du, enfin c’est mieux de l’inscrire pour, pour qu’il n’y est pas de, enfin qu’il n’y est pas de possible, contradiction, ou bien même possible revirement, de le marquer ça permet de ne pas y revenir ensuite, parce que c’est cela qui est important, au moment où on prend la décision de ne pas, enfin, de, la décision, voilà, quand, quand on la prise, et bien on peut à ce moment précis là, on peut marquer la bonne, la très bonne, distance.

4-
Tu voudrais juste pas tout de suite prendre, tout de suite là, juste pas le prendre, ni composer le, tu voudrais juste tourner la, tête tournée de l’autre côté, pas rivée au, juste fermer les et puis ne pas y penser, non ne pas y penser tout le, temps, non pas tout le temps amarré à ce, non, au bord du, en bordure de, route va droite, route va serpente, mais pas trop de clarté du et aussi pas trop d’assommoir de nuit, non tu p… peux pas, tu peux plus le, c’est comme si un, jour au croisement des routes tu avais, tu en avais perdu la, la possibilité de, possibilité de la formule, formuler la, pour venir nommer l’endroit, nommer l’intention, la sensation, non la tu peux pas, plus possible de faire remonter le

5-
Tu ne sais pas que, mais tu sais qu’il, il y faut beaucoup de et même si tu peux le, tu sais que cela prend, oui ça prend alors va lentement, t’affole pas, t’affale pas non plus, ne tire pas des rafales à volo, même si c’est dans ta nature les rafales à volo, non la laisse glisser, laisse faire les lumières, juste éclaire un peu, juste la fenêtre entrouverte, juste pas trop indifférente, ni trop différente, ni trop, c’est ça ce trop qui te suit, qui t’ensuit les pieds, qui s’ensuit toujours à ta route, bon t’es comme ça c’est vrai que t’aimes bien quand ça tambourine, que ça rime, que ça, mais là t’emballe pas, n’emballe pas le cadeau trop vite, parce que peut-être qu’au fond, après le papier crépon y a qu’une boîte vide, alors laisse emballer, laisse glisser, ne va pas chercher encore à te faire, à faire les, les 400 coups tu connais, les déviations aussi, alors va, mais prend pas l’escarpement trop vite, ne dévale pas la pente en chantant trop tôt, ne crie pas sous les toits ta joie, n’engage pas trop ta parole dans, laisse glisser, laisse glisser

15 février 2009