Entrer dans la langue de l’autre et la saisir de l’intérieur.


(Cet entretien fait écho à la parution simultanée de deux livres de Olivia Rosenthal : « Viande froide », texte écrit dans le cadre d’une résidence au 104, aux éditions du même nom, et « Les Lois de l’hospitalité », texte écrit dans le cadre d’une résidence aux Subsistances, chez inventaire-invention. Des regrettés (même si on ne parvient pas toujours pas à y croire, à leur disparition).

À Olivia Rosenthal, j’ai posé des questions qui n’en étaient pas, insuffisantes et excédant ce statut, questions imprécises, aux contours flous, questions digressant pour s’ouvrir, pour tenter d’ouvrir.
Donc, Olivia Rosenthal écrit. Des livres. Deux encore, récemment. Mais (pour dire trop simple), dans ses livres, dans ces livres, il y a de la parole. La parole est essentielle dans son écriture, Olivia. La parole, dans ses livres, et après. Olivia Rosenthal dit, parle ses textes, de plus en plus, de plus en plus souvent, avec de plus en plus d’interlocuteurs (citons Michaël Batalla, Patrick Chatelier, Denis Lachaud) ; il y a assurément, dans son trajet d’auteure, un rapprochement de la parole, un aller vers la parole, enregistrée (lors d’entretiens avec des témoins), réécrite (partant de ces entretiens), puis prise/reprise (en scène, lors de ces performances). Parler de cela, alors ; parler de la parole, pour commencer ; parler de parler.

OR. Avant de parler de la langue proprement dite, je voudrais insister sur le fait que les entretiens, ça peut être d’abord un moyen de se renseigner, de cerner un peu ce dont on veut parler, de se documenter. Pour « On n’est pas là pour disparaître », ça m’a servi à connaître un peu l’état des recherches sur les maladies neuro-dégénératives, à voir comment fonctionnaient les structures d’accueil, à comprendre les réactions des familles, à entendre les discours des médecins qui reçoivent ces familles. Contrairement à la lecture de documents, rencontrer des gens, même s’ils sont là pour transmettre un savoir, met en contact avec les aspects humains de toute connaissance. Et dès qu’on est au cœur de l’humain, les choses se complexifient, il y a moins de certitude et beaucoup plus de questions. Et c’est ça qui m’intéressait, le fait que chaque situation donnée mette en question notre humanité. Je crois que c’est aussi ce qui a guidé mon travail pour les deux autres projets, « Viande froide » et « Les lois de l’hospitalité ».
une page de "Viande froide"
Ensuite, les entretiens permettent aussi à l’écrivain que je suis de sortir de chez lui, de ne pas être centré sur son propre univers, d’entrer en relation avec d’autres mondes, des personnes qui ne parlent pas comme lui, dont les vies sont très différentes. J’ai pu rencontrer des gens avec qui, sans ces commandes, je n’aurais jamais eu l’occasion de parler et qui, par le biais de mon travail, se sont fait entendre. Des gens en insertion professionnelle qui arrivaient en France dans de très mauvaises conditions ou qui venaient de pays que je ne connais pas (pour « Les lois de l’hospitalité »), des retraités qui avaient envie de me parler de leur travail aux Pompes funèbres, des ouvriers du bâtiment qui étaient sur le site du 104 et participaient à sa réhabilitation mais qui ne verraient jamais le lieu achevé (pour « Viande froide »). Donc, l’entretien, c’est un moyen de se déplacer, de faire bouger ses propres repères, de ne pas être cantonné à son univers social, familial ou professionnel (univers qui est forcément assez limité), ça permet de sortir de soi.
Enfin, ce qui me plaît dans l’entretien, c’est d’entendre la langue des autres. Ecouter les gens parler, ça permet d’entrer dans les rythmes de l’autre, sa syntaxe, son lexique, ça modifie l’appréhension et l’usage qu’on a de la langue française et pour un écrivain je crois que c’est très important. Là encore, il s’agit pour moi d’un déplacement, d’une redéfinition, à chaque fois nouvelle rencontre, de ce qu’est la langue, d’un passage de frontière. Je croyais que la langue avait certaines limites et qu’au-delà ce n’était plus la langue ou en tout cas que c’était un lieu de la langue que je ne pouvais pas investir, et, grâce aux entretiens, je réussis à passer les limites. C’est donc une source de renouvellement et d’énergie qui est en train, je crois, de devenir nécessaire pour moi. Il faut dire que je passe beaucoup de temps à réécouter les entretiens que je fais, je les transcris intégralement, ce qui est souvent long et difficile, c’est pour moi la condition pour entrer dans la langue de l’autre et pour la saisir de l’intérieur.
Je crois que tout ce travail d’écoute a élargi ma connaissance des hommes, l’a complexifiée. C’est ce que je faisais déjà avant, mais maintenant c’est devenu plus évident encore : j’entre dans la tête des autres pour essayer de raconter des expériences de vie de l’intérieur, pour voir comment vibrent les choses quand on les voit avec le regard de cet ouvrier carrossier ou de ce chef de chantier ou de cet agent de sécurité rencontrés au 104.
Dernièrement, j’ai revu l’ « Abécédaire » de Deleuze et au chapitre « Animal » il dit, en reprenant Artaud, que l’écrivain c’est celui qui écrit pour les animaux et les analphabètes, ce qui signifie non pas qu’il écrit pour qu’animaux et analphabètes le lisent mais qu’il écrit à leur place. Je trouve que c’est une belle manière de comprendre le travail de l’écrivain, son horizon et son impossibilité. Moi, je ne pense pas aux analphabètes et aux animaux mais à tous ceux qui n’ont pas la parole et il y en a beaucoup. Finalement, rares sont les gens qui ont vraiment la parole. Si je pouvais écrire à la place de ces gens que j’ai entendus et qui n’avaient pas eu la parole avant que je ne les interroge, ce ne serait déjà pas si mal.

GB. Que ça parle, en somme, qu’écrit ça parle : autre ? Plus ?, que se constitue un fait de langue vivant (de langue vivante). Est-ce que n’est pas un peu la question, me dis-je (lui demandé-je, Olivia, à peu près), une histoire de rapport à l’autre. ?


OR. Tous les textes que j’ai écrits jusqu’à présent, je les ai écrits pour la voix, pour qu’ils puissent être lus à haute voix. Quand je travaille sur un texte, je passe mon temps à le dire, à écouter son rythme, à modifier des détails qui tiennent à la scansion du texte. Donc, le fait que le texte soit dit et investi par un corps et une voix, cela me paraît constituer la suite presque naturelle de mon travail. C’est encore plus vrai quand les entretiens sont le point de départ de l’écriture puisque, dans ce cas-là, mon matériau même est constitué de voix enregistrées.
Pour « Les lois de l’hospitalité », le choix de la scène était déterminé par la commande même. Guy Walter et Cathy Bouvard (qui dirigent les Subsistances) souhaitaient que j’écrive un texte qui serait ensuite mis en scène et « joué » par les personnes qui avaient participé aux entretiens. Dès le départ, j’ai réfléchi à un texte qui serait dit même si je n’ai pas pensé spécifiquement à une pièce de théâtre avec des personnages. J’ai pensé à des voix qui se croisent, à des corps qui se rencontrent, qui se heurtent ou s’épaulent, cela faisait vraiment partie de la commande. Et pour « Viande froide », j’avais dès le départ précisé que je réaliserais une pièce sonore, donc je savais que des voix seraient enregistrées et que j’allais travailler sur la pluralité des voix, leur diversité, la manière dont on pouvait rendre compte, par un seul texte, de cette diversité.
Dans les deux cas, le doute porte essentiellement sur la répartition des voix, sur leur mode d’organisation, leur alternance. J’essaye de penser au texte comme à une partition musicale, une partition dans laquelle chaque instrument peut par moment entrer en conflit avec les autres. C’est surtout ça qui pose question : comment faire en sorte que les voix coexistent ensemble dans une harmonieuse disharmonie.

Je crois que le théâtre me met en situation de questionner ce qui se passe quand quelqu’un parle avec quelqu’un d’autre, quand il y a échange. Mes récits questionnent plutôt le flux de pensée ou de conscience, le choc entre différents flux de pensées, ou entre la conscience et la matière du monde, pas vraiment l’alchimie du dialogue, les malentendus, le rôle des silences, les erreurs d’interprétation de la parole de l’autre. Avec le théâtre, la parole engage le corps, ce qui signifie que se faire entendre devient une question de vie ou de mort.
(Cet entretien est à suivre ici)

Guénaël Boutouillet - 19 février 2009