Entrer dans la langue de l’autre et la saisir de l’intérieur. (2)

(la première partie de cet entretien se trouve ici)

une page des "Lois de l'hospitalité"
GB.La parole changée en texte s’inscrit sur une page, selon des dispositifs, elle est mise en place sur la page, et l’est d’une façon particulière. On peut noter entre les deux récents ouvrages, « Les Lois de l’Hospitalité » et « Viande froide », édités chez deux éditeurs différents, Inventaire/invention et 104, une certaine ressemblance entre certaines pages. Il doit y avoir un rapport, se dit-on, encore le mot rapport, mais entre le phrasé et le gris typographique (et c’est à peu près la question que je pose, où est le rapport entre ces pages / entre ces textes / entre ces paroles recueillies). Comment l’inscrire, la coucher sur papier en la rendant parole, cette parole ?

OR. Les textes d’ouverture, écrits à la première personne, sont de petits textes que j’ai écrits, dans les deux livres, vers la fin de mon travail d’écriture parce que j’ai éprouvé le besoin de situer le travail accompli dans le temps des entretiens proprement dits. Ces textes sont constitués de petites remarques ou racontent des micro-événements qui ont eu lieu soit quand je visitais le 104 (« Viande froide »), soit lors de mes séjours à Lyon (« Les Lois de l’hospitalité ») et qui ont une valeur à la fois anecdotique, critique et mémorielle. Pour ces ouvertures, on a cherché avec les deux éditeurs (Inventaire/Invention et Nouvelles éditions Lignes) le moyen de les séparer du reste du texte sans toutefois les isoler. Ce ne sont pas des poèmes, ce sont vraiment des amorces narratives, de minuscules récits qui entrent en écho avec le texte qui suit, qui permettent d’inscrire un point de vue (le mien) et ainsi de donner au texte sa continuité. Les deux éditeurs ont finalement adopté des choix différents de mise en page mais ce qui compte, c’est que ces textes soient à chaque fois lus comme des ouvertures humoristiques qui rappellent que tout ce qui est écrit a été entièrement recomposé et fictionné par un narrateur unique.

En ce qui concerne le corps du texte, il faut dire que les deux ouvrages sont assez différents. Pour « Les lois de l’Hospitalité », il fallait trouver une solution graphique pour montrer qu’il s’agit d’un texte fait pour la scène sans pourtant assigner chaque prise de parole à un personnage défini. Le texte est un ballet de voix, il n’y a pas vraiment de personnages. Il appartient au metteur en scène d’inventer cette circulation des voix, de choisir, s’il y a plusieurs acteurs, qui dit quoi. En même temps il ne faut pas faire disparaître la prise de parole, sinon le texte devient abstrait, il faut que le lecteur comprenne qu’à chaque fois quelqu’un se met effectivement et concrètement à parler. Donc, avec l’éditeur, on a trouvé cette solution des lettres A, B, C etc. qui est certes un peu beckettienne mais qui permettait d’éviter les écueils dont je viens de parler (trop d’incarnation ou pas assez d’incarnation).
Pour Viande froide, ça a été plus facile pour ce qui concerne le corps du texte parce que je l’ai écrit avec sauts de lignes et disposition fragmentaire immédiatement. Sans doute parce que le texte prend pour origine la parole des gens, je me suis retrouvée naturellement à travailler cette matière sonore par le biais du passage à la ligne, du saut de ligne, du refrain. Il suffisait ensuite de trouver un caractère qui permette de donner à voir ce texte pour ce qu’il est, ni un poème lyrique, ni un roman. C’est pourquoi, avec l’éditeur, nous avons choisi ce caractère typographique à la fois strict, aéré et très contemporain.

GB.La parole, moment du corps, l’écriture : autre moment du corps.
Moment passé à recueillir la parole d’autres, en position d’écoute, à la répéter, voire ressasser, à l’écrire : moment passé tassée, assise, posée ? Seule, en tout cas. Alors, l’autre, tellement autre moment du corps, qu’est celui de la scène, moment debout parlant face à d’autres, comment elle le vit, Olivia. Dialogues entre moments et lieux du corps. Entre moments de l’écriture. Parler des états du corps et des espaces entre ces états.


OR. En fait, je me suis rendue compte en travaillant sur ces témoignages que j’éprouvais le besoin d’être aussi présente dans le texte, qu’il fallait aussi que ma voix soit là parmi les autres. C’était nécessaire pour que ces voix et de ces discours n’apparaissent pas comme une suite discontinue de fragments mais comme un ensemble. Et l’ensemble est constitué par la présence de cette voix, la mienne, qui reprend à son compte ce qu’elle a entendu.
« Viande froide » peut vraiment se lire comme le discours intérieur de quelqu’un qui rumine les paroles des autres et qui se les réapproprie. Toutes les voix sont comme happées par la voix du narrateur. Cela permet aussi d’éviter d’être dans l’infidélité à ce que l’autre dit. Tout ce que j’entends, je le raconte et le retranscris de mon point de vue, j’essaye de mesurer ce que la parole de l’autre me fait, comment elle me touche, ce qu’elle interroge chez moi et c’est de ça que le texte part, non de la parole brute. De toute façon, ça n’existe pas, la parole brute. La parole est dite pour quelqu’un, à quelqu’un, et dans mon texte il est question aussi de cette adresse. Parce que tous ces mots, comme je le raconte d’ailleurs à plusieurs reprises à la fois dans « Viande froide » et dans « Les lois de l’hospitalité », je les ai reçus, ils m’ont touchée. Les gens m’ont raconté des choses incroyables, qu’ils n’avaient parfois jamais racontées, et je devais être à l’écoute tout en restant discrète. J’étais parfois traversée par une émotion que j’avais du mal à contenir mais je crois bien que ça ne se voyait pas trop et que je restais apparemment de marbre !
Je ne crois pas que ce travail sur la voix des autres m’ait conduite par effet de retour à me mettre en scène dans des performances, d’autant que j’ai commencé à faire des performances avant d’écrire « Viande froide » ou « Les lois de l’hospitalité ».
Le travail de performance avec Denis vient plutôt d’une envie que nous avions tous les deux de travailler ensemble. Denis et moi avons des univers d’écriture assez différents, et nous ne savions pas quelle forme pourrait prendre un travail en commun. Comme Denis est aussi comédien et que nous avons écrit tous les deux du théâtre, nous avons eu envie de mettre en jeu notre présence, notre voix et nos corps sur la scène pour parler de ce qui nous rapproche, de nos points de contact. Et nous sommes partis assez simplement de ce que nous savons l’un sur l’autre, de notre manière de réagir aux événements du monde. C’est pourquoi nous avons commencé par la colère, parce que la colère est vraiment quelque chose que nous avons en commun. Et nous avons aussi découvert que nos écritures pouvaient se faire écho dès lors que nous écrivions avec l’idée de dire et d’être là. Du coup, nous nous sommes mis, non seulement à écrire ce que nous allions dire, mais aussi parfois à écrire pour l’autre, pour la voix et le corps de l’autre. Tout ça s’est fait petit à petit, d’une performance à l’autre. En travaillant dans la durée, nous nous sommes en quelque sorte rapprochés, nous avons appris à jouer sur scène le lien d’amitié que nous avons dans la réalité. C’est assez troublant sur scène de se mettre à jouer ce qu’on est, c’est peut-être ça qui distingue le théâtre de la performance.

GB.« Que reste-t-il du récit ? Que reste-t-il du roman ? Que reste-t-il du livre, et du projet du livre, du rêve solitaire du livre, quand la parole incarnée prend cette place ? » n’est pas la question que j’ai posée. Mais celle que j’ai posée alors, assurément, la voisinait, tournait autour. L’idée du livre et ce qu’il inscrit, au-delà du texte inscrit dedans lui, sur les pages.

OR. Les trois derniers livres publiés sont pour moi en lien direct avec mon travail sur la scène, d’une part, comme je l’ai déjà dit, parce qu’ils ont été conçus à partir de la parole vive des gens, de leur présence, d’autre part parce qu’ils sont des explorations de la voix, de son débit, de la manière dont elle se pose, s’emballe, se reprend. Depuis, je me suis lancée dans un nouveau projet de récit, parce que je crois avoir encore du travail à faire dans ce domaine, quelque chose que je dois chercher toute seule et qui m’oblige sans cesse à interroger ma relation au monde, aux êtres et à la parole. Mais c’est vrai que je suis dans une période de tâtonnement, je ne sais pas très bien où je vais, tout est extrêmement incertain et mouvant. J’avais un peu oublié cette sensation de cheminer en aveugle qu’on a quand on écrit un récit, sensation qui peut durer assez longtemps et qui peut être, par moments, assez désagréable. Ce qui est difficile, c’est d’essayer de faire advenir quelque chose qui est sans doute là mais qu’on n’arrive pas à saisir, de partir sur des pistes dont on ne sait pas si elles mèneront quelque part. Cela demande de l’énergie et aussi d’accepter de se perdre. Mais je suppose qu’il y a quelque chose dans cette instabilité qui m’est nécessaire, sinon je m’en tiendrais à des formes plus légères et plus collectives.
Donc, écrire des récits est fatiguant mais je ne le vis pas comme quelque chose qui est en concurrence avec l’écriture de performance, l’une se nourrit de l’autre. Il me semble que tous ces travaux d’écriture se complètent, se superposent parfois, rebondissent les uns sur les autres. Pour moi, la littérature n’est pas une chose posée, une chose qui est là, c’est une enquête et une exploration qui prennent des formes variées et parfois surprenantes.

GB.Le retour à la table, au travail en solitude. Ecrire. Parler d’écrire en somme, puisque tout finit par y ramener, à la table, au bureau d’écriture, le lieu du travail / lieu de l’action, le lieu du doute. Parler d’un écrire écrire, pas d’un écrire parler, de ce long moment de silence, seule.

OR. C’est à la fois une nécessité et une difficulté. En fait, ce n’est pas le même travail, pas les mêmes textes. Quand on écrit des textes courts, et plus encore quand on écrit à deux, on est dans le dialogue, dans l’attente de ce que l’autre va proposer, c’est un travail plus ludique, plus léger. On n’est pas confrontée directement à ce qu’on a en soi, à ses propres obsessions, obsessions qui réapparaissent presque sans qu’on le veuille d’un livre à l’autre. Pour écrire un récit, il faut vraiment accepter le face-à-face avec soi-même, on ne peut plus se reposer sur quelqu’un d’autre, attendre quelque chose de l’autre. Et aussi, comme on écrit pendant des semaines et des mois, sur la durée, il faut savoir à la fois laisser les choses venir et garder en tête un fil, un objet, une ligne. Ces deux obligations (lâcher et en même temps structurer, composer) sont parfois un peu contradictoires et elles créent une tension. C’est ce qui fait la difficulté et le plaisir de ce type de travail : être tendu vers quelque chose à venir mais quelque chose dont on ne sait pas complètement ce qu’il sera.

GB.Le dehors et le dedans, tout ceci métaphorique et concret à la fois, tout ceci mélangé, surtout, le bureau et l’assise et le geste, geste de s’asseoir, geste de se lever, dans cet inconfort, dans cet entre-deux postures, réside quelque chose, quelque chose-mais-je-ne-sais-pas-quoi, creusons la chose problématique et innommée. Quel est le geste, quel geste.

OR. Je crois que c’est important de sortir de soi, d’être ailleurs, de quitter son bureau. Et c’est vrai que dans les projets que je réalise à partir d’entretiens, je m’applique à parler avec ceux que je ne connais pas, ceux avec qui je n’ai d’habitude pas de contact. Je les rencontre sur leur territoire ou en tout cas dans un territoire qui n’est pas le mien. Je me déplace. Ecouter des ouvriers de chantier, des émigrants qui arrivent de pays lointains, des employés des pompes funèbres, des surveillants de prison ou des détenus, c’est se décentrer, c’est accepter d’être troublée et d’être éventuellement mise en cause dans ses certitudes. En fait, les mondes culturels et sociaux sont très cloisonnés et il est souvent difficile de quitter son univers de référence, on n’en a pas forcément l’occasion. En tant qu’écrivaine, je trouve important, nécessaire, utile, de m’exposer à la parole de l’autre, de rendre compte de l’écart entre cette parole et la mienne. C’est pour moi une manière de disponibilité au murmure du monde, à la variété des discours qu’il véhicule. Et aussi c’est le moyen que j’ai trouvé pour interroger ce qui lie l’expérience de l’un à l’expérience de l’autre. Ecrire à partir d’entretiens, ce n’est pas seulement repérer du dissemblable, c’est aussi essayer de construire de la cohérence, essayer d’inventer par la langue une manière de vivre ensemble. C’est un projet sans doute utopique mais pour faire des entretiens il faut forcément partir du principe que les uns et les autres, malgré nos différences, nous allons réussir à nous entendre (à tous les sens du terme). Cela ne signifie pas que la littérature mette de l’ordre, je crois plutôt qu’elle cherche à reconfigurer les choses autrement. Et pour ce faire, elle va tenter de mettre en question l’ordre qui semble régner, l’interroger et parfois le contester.

GB.On y revient : prendre parole. Prendre parole : impossible. Prendre parole impossible. L’écrit serait là pour ça, donc ; agiter, faire tressauter un impossible, le rendre vif : rendre parole au mutique, au privé de, au sauvage, à l’étranger si proche. Ce n’est pas plus une question que la question que j’ai posée, alors, je ne m’en souviens plus mais demeure interrogé moi-même, par cette parole-là, dernière (mais), qui suit.

OR. Ce qui me touche dans les animaux, c’est le fait que nous vivons avec eux, que nous partageons avec eux le monde et que nous faisons semblant de ne pas le voir. En fait, nous ne le savons pas, nous ignorons complètement ce partage, nous sommes soit dans l’admiration quasi esthétique, soit dans la maîtrise. Et je me demande ce que ça signifie de partager le monde avec des êtres qui nous sont totalement étrangers, sur lesquels nous pouvons projeter notre humanité (et de fait nous ne cessons de le faire) mais qui sont opaques et que littéralement nous ne comprenons pas. Pour un écrivain qui ne cesse d’évoquer la voix, la parole, c’est un défi d’essayer d’inclure dans son approche des choses ce qui est complètement hors de lui et qu’il ne pourra jamais véritablement atteindre.


Pour approcher au mieux l’œuvre en cours d’Olivia Rosenthal, passez par ces deux derniers ouvrages récemment parus, et consultez sa page sur le site des éditions Verticales

Guénaël Boutouillet - 19 février 2009