Jean-Luc Parant ⎜ comment serait le monde qui n’aurait jamais été vu ?

Comment serait le monde qui n’aurait jamais été vu ?

Jean-Luc Parant au vernissage de l’installation du lac grand Lieu (avec Alice Martin - photo JC Jorgensen)

Ce texte est un extrait du poème dit par Jean-Luc Parant le 21 juin 2004, à l’occasion du vernissage de son exposition au lac Grand-Lieu. Nous le remercions de nous l’avoir confié pour cette mise en ligne exclusive.

Je fais des boules parce que je suis depuis toujours dans la nuit. J’écris des textes sur les yeux parce que je viens d’arriver dans le jour. Je fais des boules et j’écris des textes sur les yeux mais je modèle et je touche la terre, comme j’écris et je lis le ciel. Si nous savons modeler et toucher la terre, et instinctivement en faire des boules, c’est parce que nous portons la nuit en nous-mêmes. Mais si nous ne savons pas écrire ni lire le ciel, et instinctivement en écrire des textes, c’est parce que nous ne portons pas en nous-mêmes la lumière. Écrire d’autres textes que des textes sur les yeux avec les yeux c’est modeler d’autres formes que des formes de boules avec les mains. J’écris des textes sur les yeux aussi facilement et instinctivement que je fais des boules. Ce qui est moins facile c’est que le jour est très loin de moi, infiniment loin au dehors dans le monde et que je vais chercher mes textes là où mon corps ne peut pas aller.

Si nous portions le jour comme nous portons la nuit, nous n’apprendrions pas à lire et à écrire comme nous n’apprenons pas à toucher et à faire des boules. Je fais des boules parce que je sais écrire dans la nuit. J’écris et j’apprends à faire des boules dans le jour, je lis et j’apprends à les toucher. Nous lisons des mots et nous touchons des boules. Nous écrivons et nous faisons des boules. Nous apprenons à marcher parce que nous ne portons pas le jour qui nous lève, nous portons seulement la nuit qui nous couche. Si nous portions le jour et pas la nuit, nous apprendrions à nous coucher comme nous avons appris à nous lever.

Les animaux n’apprennent pas, ils sont restés dans la nuit et ne connaissent pas le jour et ce que le jour leur demanderait d’apprendre. Les animaux portent la connaissance de toutes les choses de la nuit.

Nous portons la nuit mais nous sommes sortis dans le jour et nous nous sommes partagés entre l’obscurité et la lumière.

J’écris sur les yeux mais les yeux sont si intouchables dans la lumière, si silencieux quand ils voient, ils vont si loin quand ils s’ouvrent que leur substance en est restée intacte, si neuve ; les yeux recouvrent tant de mystère, comme si rien n’avait jamais vraiment pu les atteindre, les découvrir et en faire le tour, que tout en est resté intouché et inépuisé.

J’écris sur les yeux mais j’ai l’impression que personne n’a jamais écrit sur eux, que personne ne les a jamais touchés. J’ai l’impression d’écrire ce que personne n’a jamais écrit, de toucher ce que personne n’a jamais touché. Comme si je voyais ce que personne n’a jamais vu et que je le voyais, que je voyais avec mes propres yeux qu’aucun oeil ne s’y était jamais posé. Comme si les yeux laissaient des traces que nos yeux voyaient toujours mais que nous ne savions pas nous-mêmes définir. Ou que nos yeux nous menaient si loin dans l’infini que nous pouvions chacun dire infiniment sur eux ce que l’autre n’avait jamais dit.

En écrivant sur les yeux, j’ai découvert un autre monde, un monde intouché et invu. J’ai touché avec mes mains, touché avec mes mains touchées, l’intouchable. J’ai vu avec mes yeux, vu avec mes yeux vus, l’invisible. Je me suis projeté si loin que je suis parti ailleurs tout entier, pieds et mains, corps et tête.

Nous n’avons jamais vu ce qui n’a jamais été vu. Nous ne voyons pas le monde visible, nous voyons le monde vu. Si nous voyions le monde visible, nous verrions aussi le monde invu. Nous voyons le monde empreint des yeux qui l’ont vu. Nous ne voyons pas le monde nu sans les yeux qui l’ont vu. Nous voyons le monde habillé du voile invisible que les yeux ont laissé en s’ouvrant sur lui. Nous voyons le monde recouvert par les traces de tous les yeux qui s’y sont projetés en s’ouvrant. Nous voyons le monde comme derrière une main immense, si grande qu’elle en est devenue transparente.

Nous ne voyons pas le monde que rien n’aurait vu. Nous ne savons pas comment serait le monde qui n’aurait jamais été vu, qu’aucun oeil n’aurait jamais découvert, le monde intact que rien n’aurait jamais touché. Avec le ciel sans fin au-dessus de nous, nous voyons ce qui n’a jamais été touché mais nous ne voyons pas ce qui n’a jamais été vu. Nous voyons l’intouché, l’intouchable mais nous ne touchons pas l’invu, l’invisible.

Nous voyons les images que nous ne touchons pas, mais que touchons-nous que nous ne voyons pas ? Nous touchons notre propre tête que nous n’avons jamais vue et que nous ne voyons pas comme nous voyons ce que nous n’avons jamais touché et que nous ne touchons pas. Si nous ne voyions que ce que nous touchons, nous ne toucherions que ce que nous voyons et nous ne pourrions pas toucher notre visage.

Nous voyons ce qui n’a jamais été touché dans le ciel sans fin et qui ne sera jamais touché sur la page mais nous ne touchons pas ce qui n’a jamais été vu et qui ne sera jamais vu. Soit nous touchons notre tête que nous ne voyons pas seulement nous-même et que nous sommes seuls à ne pas voir mais que tous voient, soit nous touchons ce que surtout nous-même nous voyons de nous-même parce que nous ne le montrons pas. Comme si nous ne montrions pas ce que surtout nous-même nous voyons de nous-même pour qu’il reste touchable et que nous montrions notre tête pour qu’elle reste visible.

Nous voyons ce qui n’a jamais été touché mais nous ne voyons pas ce qui n’a jamais été vu. Comme si nous touchions ce qui n’avait jamais été vu mais que nous ne touchions pas ce qui n’avait jamais été touché.

Si nous croyons que les yeux ne touchent à rien c’est parce qu’ils ne font rien bouger. Mais les yeux voient et embrassent tout, les yeux recouvrent tout ce qu’ils voient sans rien déplacer, ils recouvrent le monde qu’ils voient de toutes les couleurs et de toute leur brillance, laissant libre tout ce qu’ils touchent - laissant le monde libre d’être immobile ou en mouvement.

Si nos yeux nous appartiennent en propre au point de n’être reconnaissables qu’à leur seul regard, les mains nous appartiennent en commun. Nous touchons et nous touchons tous ce que nous touchons. Pourtant nos mains qui touchent recouvrent ce que les autres mains ne peuvent plus toucher, alors que nos yeux qui voient n’empêchent jamais les autres yeux de voir ce que nous-même nous voyons.

Je fais des boules pour voir ma tête que je touche, pour voir dans mes mains ma tête que je ne vois pas. Je fais des boules pour ne plus être aveugle de ce que les autres sont voyants devant moi. Je fais des boules pour me déplacer tout autour de moi et faire tout le tour de mon corps. Je fais des boules pour m’éloigner de moi-même jusqu’à me voir avec ma tête, pour m’éloigner de la terre jusqu’à la voir tout entière.

Je fais des boules mais j’essaie de reproduire ce que mes mains touchent quand mes mains touchent ma tête, j’essaie de retrouver les courbes de ma tête dont seules mes mains reflètent la forme comme un miroir en reflèterait l’image. Je touche ma tête et c’est là que mes mains voient le mieux, c’est là que mes mains sont comme devenues des yeux pour voir ma tête. Je fais des boules avec mes mains comme si mes mains modelaient des yeux qui me regardaient et que chaque boule était un oeil qui me voyait. Je fais des boules parce que c’est ce que mes mains peuvent faire le plus facilement, c’est ce que mes mains voudraient devenir pour voir ce qui est le plus près d’elles. Devenir des boules et rouler dans l’espace jusqu’à briller et devenir des yeux.

Si nos mains sont des yeux pour notre corps, des yeux pour ce qui est le plus près d’elles, elles sont toujours des obstacles pour ce qui est le plus loin. Comme nos yeux seraient des mains pour notre monde, des mains pour ce qui est le plus loin d’eux mais toujours des obstacles pour ce qui est le plus près.

Nous voyons notre corps avec nos mains et nous touchons le monde avec nos yeux. Nous ne nous rendons pas compte que nos mains sont des yeux pour notre corps que nous ne voyons pas, des yeux aveugles, et que nos yeux sont des mains pour le monde que nous ne touchons pas, des mains voyantes. Comme si nos yeux étaient des mains pour le monde et que le monde était notre corps de loin, que nos mains étaient des yeux pour notre corps et que notre corps était le monde de près.

Nous ne nous voyons pas parce que nos yeux sont aveugles de nous-même. Nos yeux sont voyants quand ils ne nous voient pas nous-même comme nos mains voient ce qu’elles touchent de nous-même mais ne voient pas ce qu’elles touchent devant elles. Comme si nous avions des yeux pour toucher nous-même et des mains pour voir nous-même, des mains aveugles pour toucher le monde, des mains voyantes pour nous toucher nous-même. Des yeux aveugles pour nous voir nous-même et des yeux voyants pour voir le monde. Comme si nos yeux ouverts sur nous-même devenaient des mains et nos mains ouvertes sur nous-même des yeux, et que nos yeux et nos mains n’étaient des yeux et des mains que lorsqu’ils sont ouverts sur le monde. Je touche ma tête et je la vois, je touche le monde et je ne le vois pas. Je vois mes yeux et je les touche, je vois le monde et je ne le touche pas.

La distance où les choses sont à leur taille réelle est la nuit. La nuit nous montre une distance qui est la distance où les choses sont à leur propre taille. Tout est si grand que tout cache ce qui est petit. Ce qui est petit a disparu derrière ce qui est grand, le grand a pris toute la place, sans la vue il n’y a plus de place parce que plus rien ne peut devenir plus petit qu’il n’est réellement. Quand nous laissons tout dans la nuit, tout ce qui est plus petit que le reste n’existe plus. La nuit tout est immobile, figé dans ses propres dimensions, à sa propre taille comme si les choses avaient disparu pour ne laisser au sol que leurs empreintes. La nuit le monde a disparu, nous sommes sur ses empreintes, très hautes et très larges, très longues et très profondes. Notre corps ne peut plus traverser le monde et le monde ne peut plus le traverser. La nuit est comme notre propre immense ombre.
Je fais des boules mais je me rappelle. Je me rappelle de mes mains sur le sol, de mon corps horizontal sur la terre. Mes boules ne sont que le souvenir retrouvé de mon corps couché. Je fais des boules et mes mains se rappellent la forme de la terre sous mes pieds, quand mes bras étaient des membres avant, quand mon corps courait dans la nuit sur ses quatre membres.

Nous avons tout oublié. Nous avons oublié le jour où nous sommes arrivés sur la terre par le sexe de notre mère. Nous avons oublié par où nous sommes passés. Nous étions aveugles, nos yeux n’étaient pas encore ouverts. Nous avons touché, notre corps enserré par les parois d’un ventre est arrivé à se glisser jusqu’ici. Nous ne nous rappelons plus de rien. Nous sommes nés et nous avons tout oublié. Le jour qui nous a éclairés nous a éblouis. La lumière a tout effacé. Nous avons commencé à vivre ici sans souvenirs, comme si nous nous étions dénudés pour arriver sur la terre, le corps nu et la tête vidée, tout neufs devant le soleil.

Nous avons été enserrés dans le ventre de notre mère, et touché touchant, notre corps nous a fait tout oublier. C’est seulement quand nos yeux se sont ouverts sur le monde que notre tête a commencé à se souvenir de ce qu’elle voyait.

Notre corps ne se rappelle de rien, rien n’est arrivé assez haut pour que nous puissions nous en souvenir. Nous avons été très petits, infimes, nous n’avons mesuré que quelques centimètres de haut, quelques centimètres de large, et comme nous n’avons rien vu et que tout a seulement été touché et senti, tout est resté à l’intérieur, enfermé en nous-mêmes. Tout a été si fort et si violent que le choc nous en a fait perdre la mémoire. Nous ne nous rappelons pas d’où nous venons. Nous ne nous rappelons de rien comme si tout avait été recouvert par une nuit sans fin.

Je fais des boules parce que j’essaie de me souvenir de tout ce que je n’ai pas pu retenir, de tout ce que mon corps a perdu autour de lui en se transformant, de tout ce qu’il a laissé s’échapper en grandissant. J’essaie de rattraper ce qui s’est enfui de mon corps, de rassembler en mes boules ce qui a disparu sous mes mains, de réunir en mes textes ce qui a disparu sous mes yeux. Je fais des boules et j’écris des textes sur les yeux pour retrouver le toucher et la vue d’un monde qui a disparu. Je fais des boules et j’écris des textes sur les yeux pour faire sortir cette mémoire de mon corps et de ma tête, ce temps ancien dans lequel je me voyais et où le monde me touchait.

Nous avons tout oublié. Si nous pouvions nous souvenir de tout ce qui s’est passé dans notre corps et dans notre tête avant que nous ne soyons arrivés sur la terre, nous ne pourrions pas vivre parce que nous serions restés dans l’obscurité, nous ne serions pas nés. Nous sommes nés parce que nous avons tout oublié. Nous étions depuis si longtemps dans la nuit que le jour nous a éblouis et, éblouis, nous avons tout perdu sous notre peau, nos yeux dans le soleil ont brûlé notre chair, tout s’est effacé, nous ne savons plus rien.
Ê tre ici, ce n’est jamais savoir ce qui nous est arrivé, c’est ignorer d’où nous venons. Nous existons parce que nous ne savons pas ce qui s’est passé. Nos yeux qui se sont ouverts ont tout effacé, notre peau qui s’est fendue a tout laissé s’échapper, nos yeux ne laissant eux-mêmes aucune trace sur ce qu’ils voient, comme si rien ne pouvait plus être révélé devant eux à la lumière.

La lumière est apparue et tout a brûlé, mettant le monde à neuf. Le monde est neuf depuis que le soleil l’éclaire. Le monde vient d’arriver, le monde est arrivé avec nous quand nous sommes nés.

Nous avons tout oublié. Nous avons même oublié que la terre tourne à toute vitesse sous nos pieds, qu’elle tourne sur elle-même et tout autour du soleil. Comme si nous l’avions perdue dans notre tête jusqu’à ne plus la sentir dans notre corps. Comme si nous l’avions oubliée pour pouvoir tenir debout et continuer à exister. Comme nous avons oublié que le soleil n’est qu’une énorme boule de feu qui brûle dans le ciel, une énorme boule de feu suspendue au-dessus de notre tête dans une nuit sans fin. Une boule de feu qui nous éclaire seulement parce qu’il fait nuit tout autour d’elle, une nuit qui a tout enfoui et qui nous a tout fait perdre.

Nous avons tout oublié. Nous nous sommes mis debout pour tenter de faire revenir en nous ce qui nous est arrivé. Nous avons marché puis nous avons pensé pour essayer de nous remémorer. Nous avons avancé et nous nous sommes rappelés sous nos pas que si la nuit se couche et que si le jour se lève sans cesse, si le printemps fait suite à l’hiver, l’hiver à l’automne et l’automne à l’été c’est parce que la terre tourne non seulement sur elle-même mais aussi tout autour du soleil.

Nous nous sommes mis debout pour avancer dans l’espace devant nous. Pour que pas à pas dans le ciel et sur la terre la mémoire nous revienne et que nos yeux se projettent où notre corps ne peut pas aller. Nous nous sommes mis debout pour chercher à savoir d’où nous venons, où nous allons, pourquoi nous avons tout oublié. Nous existons avec une pensée parce que nous cherchons en nous dans cette nuit sans fin qui nous sommes. Nous cherchons où nous sommes. Comme si nos pas sur la terre et dans le ciel nous faisaient marcher dans notre tête jusqu’à retrouver en elle tout notre parcours dans le temps.

Jean-Claude Jorgensen - 23 février 2004