Le droit à la paresse


L’expression de ce droit à la paresse le Petit Chose la doit à la rencontre, au cours de ce troisième épisode, avec les frères Jacques, dans un lieu fictionnel qui comprend
quatre pièces : une salle à manger, un grand salon, un petit vestibule et une chambre (illustration ci-dessus : “le lit de la chambre”). Comme on le sait, Les Frères Jacques sont quatre.

La rencontre a lieu dans un appartement qui est le fruit de la collaboration dont atteste le
un livre d’entretien (édité par JPR/Ringier) qui la documente : l’invitation faite à Jacques Garcia par John Armleder de concevoir un appartement dans le Centre Culturel Suisse de Paris, autrement dit la réalisation par un décorateur d’un appartement qui devient l’œuvre d’un artiste.

Cf. Le Petit Chose dans l’espace quatre
Préambule
premier épisode
deuxième épisode


Le Petit Chose dans l’espace quatre
Épisode n° 3 Le droit à la paresse
« Tu délègueras tes promesses »

Le soir, il reproduisait sur la table de salon la fabuleuse caverne de l’île, à l’aide de décalcomanies, de fleurs en papier, de papier crépon de couleur, de bandes de papier d’argent ou d’or provenant des tablettes de chocolat. À la fin, lorsque fatigué de tout ce clinquant, il avait détruit le décor, son imagination retrouvait dans tout leur éclat
les visions de Marseille, des treilles ensoleillées et de Mercédès.
James Joyce
Portrait de l’artiste en jeune homme
Édition Folio classique, p.114

À l’heure où j’écris ces lignes, le Petit Chose est rentré assez tard. Pourtant le dîner n’est pas encore préparé. « Il va être prêt en un clin d’œil », dit la mère Jacques. Il attend : il est assis dans la lumière de la porte qui sert de fenêtre ; il est assis sur un petit repose-pieds capitonné et sans armature ; il est assis sur une oreille d’une bergère rococo cramoisie ; il est assis sur un bras de velours rouge violemment lumineux ; il est assis sur le bord de la table vernie polystyrène teintée bois naturelle palissandre et noyer où se mirent huit assiettes d’un maître verrier et huit verres églomisés à long pied — on a mis les petits plats dans les grands — il est assis sur le style, le décor, le goût d’une salle à manger considérable [overload « qui remixe des formes dont le registre créatif s’étend du minimalisme zen à la surcharge néo-gothique… »] ; il est assis le cul entre deux chaises d’un rang de chaises impeccablement non alignées. Jacques vénère la hiérarchie des sièges, mais ne respecte pas leur ordre.
Le petit frère ne trouve pas sa position commode, au milieu du mélange, de la juxtaposition, de l’accumulation des styles. Mais, la grammaire des convenances et pas davantage la grammaire des formes ne sont inquiètes du confort de son postérieur. Ça tombe bien, le Petit Chose veut s’affranchir lui aussi des contraintes de l’étiquette. Le Guide des convenances n’est pas son livre de chevet, l’ordonnance générale du dîner n’aura pas à souffrir de son absence. « La paresse est un travail permanent » et il a beaucoup de travail. Il délègue sa place de table à une “singerie” qui s’ennuie à faire le lustre dans le grand salon. On ne choisit pas le décor, mais on choisit les ornements.

Il traverse la pièce aménagée avec un soin particulier pour recevoir les visiteurs et se réunir en famille et entre amis après le dîner et fait le constat, en passant dans le grand salon devant une peinture représentant le mouvement des fénians, que les œuvres des artistes finissent toujours en décoration posées sur une cheminée en stuc, au-dessus d’un canapé convertible, disposée sur un petit guéridon au plateau de marbre et aux pieds en fuseaux de bronze ou exposée sur une tablette en ébène de macassar et placages de loupe. De passementeries Napoléon III, en menteries John A. [ “A” mis pour “artefact” ] le Petit Chose est ivre. Il faut toujours être ivre.
Quel terrible champ de bataille au château ! Quel tohu-bohu de rudentures ! Quelle cacophonie de lambris dorés ! Quel hourvari de chinoiseries ! Quelles logomachies en relief de branchages ! Quelle pagode écorchée vive aux murs laqués en sang de bœuf ! Quel pêle-mêle généralisé jusqu’aux pompons de cantonnière ! Quel appartement d’un décorateur dans l’exposition d’un artiste ! Quelle belle question « le décoratif » ! Quelle saturation de la page !
Le frère Jacques n’est pas plus enfermé dans un style qu’il ne croit aux catégories soi-disant étanches de l’art et qu’il ne se conforme à un décorum. Le Petit Chose est content de ne pas se laisser prendre lui non plus au protocole. Un “mobilier des dieux”, sans doute, mais ceci n’est pas une Maison d’or. C’est une exposition dans l’espace d’une galerie qui met en jeu la question de l’auteur. « Une pièce est terminée conceptuellement avant qu’elle ne soit véritablement produite » dit Jacques. C’est aussi donner belle matière et belle forme à ses désirs les plus invisibles que veut Chose. Il délègue sa place de salon à un désir brodé en chenille et soie sur un phylactère en coton biologique où est inscrit : « Tout est toujours à refaire ». L’objet du désir part faire tapisserie avec tous les autres brocarts.

Dans les grandes demeures des grands-de-ce-monde, à côté des pièces solennelles où se déroulent des scènes réglées selon un ordre immuable, des espaces inutiles sont préservés. Chez les princesses aussi on s’assujettit à un protocole qui peut lasser. À côté d’un art savant d’aménager les jouissances, tout près des lieux où les tenants de ce qu’on appelle le “grand goût” s’abandonnent à une fureur de plaisirs, non loin des espaces somptueux où le divertissement permanent et la luxueuse sévérité des dorures cache l’obsession de l’ennui, au milieu d’un petit vestibule où les rideaux n’ont pas de cantonnière, à demi caché par des piles de livres, un petit cantonnier regarde intensément un livre. Cet ouvrier chargé de l’entretien des routes traversières et des mauvaises herbes des talus, c’est le Petit Chose lui-même. Le livre c’est celui de Jacques, celui dont le lecteur doit produire sans fin la lisibilité. « Le livre est un objet visuel, l’écriture est la forme de l’image, l’image est une incarnation de quelque chose d’invisible. » dit Jacques.
Le Petit chose n’est pas doué pour le faire-valoir personnel. Pourtant ses goûts sont aussi raffinés que ceux de ceux qui jouissent de certains privilèges. Il ne sait pas se parer et se préparer aux confrontations marchandes avec les autres et communiquer les choses qui lui font battre le cœur très fort. Le livre de Jacques lui apprend à vivre enfin, pas à se vendre. La reconnaissance de ses choix artistiques y compris leurs secrets ornements n’a pas de lieu.
Le cadre de son existence est l’atopie ; c’est-à-dire qu’il habite en des marges où la vie a tous les droits et aussi le droit à la paresse. C’est un espace intemporel qui ne se mesure qu’avec les instruments de la quatrième dimension. Il est relié à ces choses à dimensions multiples — et souvent incompréhensibles — où se marient et se contrarient les gestes et les paroles “indéfinitivement pluriels” des artistes. Selon le principe de la délégation cher à John Armleder, le Petit Chose délègue aux choses créées par le décorateur ses déplacements dans l’espace quatre de l’artiste.

À l’heure où j’écris ces lignes, donc, le Petit Chose atteint un plafond dans le détachement vis-à-vis des choses de la chambre. Flottant nu au ciel de lit [skied naked mind] il est sans parole. Être nu au ciel de lit c’est être sans parole mais pas sans ornement. Sans les mots pour les voir sur les murs de la chambre, il ne regarde pas les nudités monumentales d’Helmut Newton, la Old Lady with Nude de Georges Condo, les roses de Noboyoshi Araki et la peinture de John Armleder. Même la peau de tigre lui semble posée là de toute éternité car il la confond avec celle qui recouvrait ailleurs et il y a longtemps un canapé. La grande gueule de monstre lui montre qu’il n’en peut être autrement des aberrations de la mémoire. La vérité en tigre c’est la bête apocalyptique,
« la vérité en peinture c’est de s’en tenir au cadre qui légifère et de s’affranchir de ses limites en s’élevant avec les ornements », dit frère Jacques qui gravite à quatre hauteurs de choses. L’exposition écrit quatre fois en haut lieu. Pourtant, elle ne fait rien avec le baldaquin et tous ses voilages, ni théâtre badin, ni film pornographique, ni Passion des étoffes chez un neuro-psychiatre.
À l’intérieur de l’édicule-lit, le Petit Chose est attentif à s’abstenir lui aussi d’aucun geste. Il laisse aller sa pensée au gré des associations d’images et rêve de sainte Ursule enchâssée dans l’espace illusionniste de la châsse peinte par Hans Memling (Hôpital Saint-Jean à Bruges) et qui enchâsse ses compagnes sous le drapé de son manteau pourpre. Avec ce lit les artistes de la rue des Francs-Bourgeois retranscrivent une “scène de châsse” en jouant gaiement avec les failles de l’espace d’exposition et avec la confusion des genres. La définition de l’auteur s’affaisse sous la légèreté de l’organza.
Retournement anagogique, c’est le lit qui transporte vers l’espace d’écriture en des espacements invisibles hors ce moyen de transport. J’écris pour me parcourir. Le quatrième acte se joue avec partition sur un clavier bien tempéré. Le Petit Chose m’en délègue l’interprétation. Je fais bien attention à ne faire que ce que je sais faire et à ne pas me soucier du reste. Je vous dois la vérité en Petit Chose, et je vous la dirai. [Une reconnaissance de dette qui engage le quatrième et dernier épisode : la promesse fait en énonçant, le lit fait le reste.]

Catherine Pomparat - 28 février 2009